et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le
temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont
les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux
les regardent, poussa son mulet dans la rivière.
Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et,
arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui
ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:
--Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.
Le comte obéit.
Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune
homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.
La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la
clarté du jour, regardait le torrent du même oeil qu'elle avait regardé
le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait
vécu dix ans côte à côte avec la mort.
Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un
tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant
trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se
mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce
à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de
ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors
de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait
près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre
et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.
Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la
pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour
le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même,
forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût
couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son
intention.
Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit
en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur
l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le
courant pendant l'espace de cinquante pas environ.
Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre
gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point
pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.
Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses
compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui,
il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué,
de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt
de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.
Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux
femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de
Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à
sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.
Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame
de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.
La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence
ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.
Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre
convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans
accident.
Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame
de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son
mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la
suivait.
Tous deux gagnèrent la rive sans accident.
Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur
de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne
fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette
eau glacée.
Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à
une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une
chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on
trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.
Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on
mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes
de la montagne.
Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne
pouvoir donner passage à deux personnes de front.
Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de
la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de
Coëtman et Galaor.
La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus
facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par
Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.
Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette
porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie
était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui
promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en
contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.
Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre
les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels
nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse
d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue
paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque.
Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le
milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une
de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour
la chasse au chamois.
On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.
CHAPITRE V.
UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.
Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit
sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.
On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on
conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de
ces animaux.
Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.
Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie
de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui
qu'elle aime.
--J'ai peur, fit elle.
--Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.
--D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque
chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.
--Et nous? demanda le comte.
--Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est
point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons--et
attendez-moi.
Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux
deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.
Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil,
dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.
--Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en
sûreté que dans l'auberge du _Genévrier d'or_. Je vais m'occuper de ces
messieurs.
Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par
Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur
ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de
voyage.
La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il
ne garantissait que les personnes.
Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent
par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un
instant.
Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société
qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens
n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le
sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en
portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils
n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.
Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il
paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les
épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et
buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'oeil
le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que
n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.
Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de
deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne
perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en
emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils
étaient assis.
Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et
Galaor, celle des deux hommes.
Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard
sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait
qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de
Mlle de Lautrec.
La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment
à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie
Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte
de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols,
Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour
exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions
non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont
le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples
éléments.
Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à
garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même
famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.
L'élément espagnol dominait.
Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout
déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait
la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et
nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.
Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela,
ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs
têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines
avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou
tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait
bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles
éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient
entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours
pluvieux.
De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on
voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si
la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre
un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens
se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient
d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au
contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop
inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle
comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de
couteau.
A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se
réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié
endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands
et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux
adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur
une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le
bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze
individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands
se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: _Ce n'est
rien_, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: _Laissez
faire_.
Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants.
On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de
violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la
chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant
des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus
ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri
de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et
chaises, s'élança par la porte et disparut.
Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.
Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait
fait un mouvement naturel à tout coeur non endurci pour secourir les
combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait
cloué sur sa valise.
C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu
philanthropique.
--Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!
--Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!
--Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde,
laissez-les faire!
Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.
Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la
porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis
avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il
râlait en attendant qu'il mourût.
Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait
plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter
secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on
ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le
poser dessus.
Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à
la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait
passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le
coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à
la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la
table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.
A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les
compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision
qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la
Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses
habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis,
le partage fait, on prit--les trois Allemands toujours--le cadavre
auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à
un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de
profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au
précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à
l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant
dans les hautes mers.
Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps
humain s'écrasant sur les rochers.
De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas
question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il,
qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de
moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perçant pour voir
et compter les atomes humains.
Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à
l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de
trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le
voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.
Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût
pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par
une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et
alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était
assise sur le seuil.
--Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.
En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons
son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire
d'ange qui fait son paradis partout où il est:
--Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et
n'attendons que vous.
--Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir
Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.
La porte se referma.
En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.
--Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous
pourrons, cette atmosphère me soulève le coeur.
--C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie
sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix
minutes, je sortirai avec les deux valises.
--Soupçonnez-vous quelque danger?
--Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font
de la vie d'un homme.
--Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de
bandits nous y trouverions?
--Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois,
il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et
le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne
pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé
outre.
--Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes,
nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.
--J'y vais.
Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le
plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des
contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.
CHAPITRE VI.
LES AMES ET LES ÉTOILES.
En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue
traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit
où le cadavre avait été précipité.
Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard
et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.
De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui
avait dit d'être tranquille, elle l'était.
La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige,
et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient
au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.
Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin
de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.
On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout,
qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les
étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.
D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa
contemplation.
Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de
Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet
d'Isabelle en lui tendant l'autre main.
--A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.
--A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce
firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de
place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour
nous.
--Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur
réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à
l'infinité de notre globe!
--Vous la connaissez, vous?
Le comte sourit.
--J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien,
professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a
révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant
dangereux à sa propre sûreté.
--La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.
--Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!
--Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la
foi prime la science.
--N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV;
que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas
en mourant--hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de
penser à moi--mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier,
laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son
libre examen.
--N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine
inquiétude.
--Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur,
vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma
raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par
annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois
donc, mais aux choses dont je me rends compte, répugnant à me laisser
imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui
me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la
paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait
jamais un grand malheur.
--Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à
un païen.
--Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se
convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire
au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne
du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère
Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme
hérétique.
--Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous
disait donc ce savant italien?
--Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité
absolue.
--Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.
--Avez-vous habité sur le rivage de la mer?
--J'ai été deux fois à Marseille.
--Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?
--Celle où le soleil se couchait.
--N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route
dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.
--Et je le jurerais encore.
--Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la
terre qui marche.
--Impossible!
--Je vous avais bien dit que vous nieriez.
--Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.
--Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.
--Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.
--Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire
presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais
elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face
opposée à celle où nous sommes.
--Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en
bas.
--Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai
parlé, nous enveloppe et nous soutient.
--Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter,
parlons d'autre chose.
--De quoi parlerons-nous?
--De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans
ma pensée.
--Et à quoi pensiez-vous?
--Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes
n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre
mort.
--Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.
--Ambitieuse, et pourquoi?
--Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre:
Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois,
sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.
--Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi
les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence;
sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent.
C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la
terre.
--Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et
votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa
science.
--Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons
dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?
--Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme
distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette
étoile d'un jaune d'or!
--Je la vois.
--C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la
terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente
et un printemps éternel.