convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.
L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce
qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit
les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses
premières paroles furent des actions de grâces.
Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple
montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.
--Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui
vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas
être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez
besoin de ma vie, demandez la.
Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective
plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il
s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis
jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de
glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la
vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils
venaient de mettre à son cours.
Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule
fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.
Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:
--La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du
moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont
conservée.
Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse
morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un
pas.
--Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à
Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie
que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage.
Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du _Genévrier d'or_ qu'un
accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur
la route, et le prie de lui envoyer des secours.
Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit
par un signe d'affirmation.
Puis s'adressant au pauvre diable:
--Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où
Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous
ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.--Vous allez monter sur
mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est
arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.
Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de
Moret lui ferma la bouche en lui disant:
--J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les
vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en
m'en rendant un plus grand encore.
--Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.
--Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se
dénonçait par ces paroles.
--Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je
le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez
sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de
commander à un pauvre paysan comme moi.
Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le
mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du
mulet d'Isabelle--heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion
de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de
son humanité.
Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de
Chaumont et s'arrêtait à la porte du _Genévrier d'or_.
Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du _Genévrier d'or_,
non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service
qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa
disposition.
Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin
d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman,
et d'une autre chambre pour lui et Galaor.
Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne
déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et
le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita
Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des
deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la
constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de
plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de
sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.
Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui
ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain,
au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.
Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir
au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les
prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les
frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se
sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.
Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.
--Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:
--C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route,
soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double
dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.
--Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus
heureux qui ait jamais existé.
--Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu--vous voyez que je ne
veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à
votre reconnaissance--je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu,
de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et
à laquelle il porte le plus grand intérêt.
--Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.
--Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé
par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous
sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie
voudra faire de nous des otages.
--Il faudrait éviter Suze.
--Le peut-on?
--Oui, si vous vous fiez à moi.
--Vous êtes du pays?
--Je suis de Gravière.
--Vous connaissez les chemins?
--J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la
montagne.
--Vous vous chargez d'être notre guide.
--Le chemin est rude.
--Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.
--C'est bien, je réponds de tout.
Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui
suffisait.
--Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.
--Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.
--Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant
de Suze.
--Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.
--Et où demeure votre frère?
--A Gravière, comme moi.
--Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?
--Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?
--Est-ce possible?
--Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici;
mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.
--Quel âge a votre frère?
--Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.
--Quelle taille a-t-il?
--Celle de Votre Excellence.
--Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?
--Il est seul.
--Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?
--Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu
pour vous.
--C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une
bonne récompense pour lui.
--Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.
--Alors que notre hôte l'aille chercher.
--Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour
qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.
--Je vous l'envoie.
Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain
enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.
Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du _Genévrier d'or_,
ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.
CHAPITRE III.
MARIE COUTET.
Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait
indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le
comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des
montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien
prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et
de ses bras indiquaient un corps nerveux.
Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait
que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de
s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur
qui passait.
Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il
chercher? c'est ce qu'il ignorait.
Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son
dévouement aux désirs de son frère.
A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix
minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de
faire monter le _Gentilhomme_.
Le comte de Moret se rendit à l'invitation.
--Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je
vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.
Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du
premier coup d'oeil, crut reconnaître en lui le courage allié à la
franchise.
--Votre nom, lui dit-il est français.
--En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes
d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils
vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.
Il montra son frère.
--Alors vous êtes restés Français.
--De coeur comme de nom.
--Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.
--On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la
journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni
à qui elle appartient.
--Mais alors vous servez contre votre pays.
Le jeune homme haussa les épaules.
--Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.
--Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites,
me les donnerez-vous?
--On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé
de le garder.
--Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?
--J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de
contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.
--Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en
avant de Suze, et particulièrement de ceux des _Crêts de Montabon_ et
des _Crêts de Montmoron_.
--Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.
--Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?
--Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.
--Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on
cherchait des travailleurs partout.
--Pour combien de jours?
--Pour un jour seulement.
--Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.
--Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?
--Oui.
--Et puis-je me présenter à votre place?
--Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des
travailleurs, Jean Miroux.--Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon
service, il n'y a rien à dire.
--Vous entendez, Guillaume?
--Oui, excellence.
--A quelle heure commencent les travaux?
--A sept heures du matin.
--Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par
votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai
aux travaux.
--Et des habits?
--N'en avez-vous pas à me prêter?
--Ma garde-robe n'est pas bien fournie.
--N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?
--Ils sembleront bien neufs.
--On les souillera.
--Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de
quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.
--Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de
l'argent.
Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.
--Mais il y a beaucoup trop.
--Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.
Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes;
Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le
billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son
absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le
chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.
Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double
aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position
pour ainsi dire exceptionnelle.
La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur
sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et
de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité
où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme
au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la
rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui,
comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.
Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en
outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre;
mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une
terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée
fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces
amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une
séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces
heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par
calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans
résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de
l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure
aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix
minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet
l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.
Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué,
Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu;
aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en
paysan piémontais.
Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en
détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que
chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période
ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure,
l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période
opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.
Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il
fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par
conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être
rendu aux travaux.
Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet,
et qui était conçue en ces termes:
«Mon cher Jean Miroux,
«Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon
retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état
et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant
été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord
duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me
suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs
qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir
dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et
que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter;
mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de
mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le
remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il
n'y a que mon pauvre mulet _Dur-au-Trot_--vous vous rappelez que c'est
comme cela que vous l'avez baptisé vous-même--qui a roulé jusqu'au
fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante
pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et
quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les
affaires ne péricliteront pas.
«Votre cousin issu de germain,
«GUILLAUME COUTET»
Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant;
elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que
s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter
ainsi.
Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval
de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière
fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en
selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au
souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et
partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point
été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du
pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait
surnommé _Dur-au-Trot_.
Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et
le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux
la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune,
au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.
Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur
l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en
état de lui donner.
CHAPITRE IV.
POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU
PAS DE SUZE.
Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et
pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris
l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler
pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de
Suze.
Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le
cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques
dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti
s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu
de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais
comme un droit.
En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au
cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme
espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait
construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au
cardinal.
Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à
Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille
sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance
porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la
lettre suivante:
_A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu._
«Monseigneur,
«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse
cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre
voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être
rapporté.
«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me
paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se
préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.
«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le
passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de
Suze.
«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des
travaux qu'il fait exécuter.
«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un
paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je
pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des
travailleurs.
«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait
pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des
difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui
faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et
celles qu'elle doit éviter.
«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le
dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se
trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant
dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher
escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite
environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette
roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des
Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane;
en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux
montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et
l'autre le Crêt de Montmoron.
«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de
l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre
Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi
ils consistaient.
«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les
deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu
de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de
l'autre, et dont les feux se croisent.
«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux
montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château
fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes,
et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à
vingt-cinq.
«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de
notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.
«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en
plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit
parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et
de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.
«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et
son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter
les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils
arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils
avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en
annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.
«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du
duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à
celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le
pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.
«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune,
nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la
vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc
de Savoie par des chemins à lui connus.
«Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et
par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le
cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et
assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite
admiration.
«Antoine de BOURBON, comte de MORET.»
A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en
chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée,
augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.
Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour
franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.
Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des
ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y
arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à
peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart
d'heure on entendit le bruit d'un torrent.
Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était
grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on
n'avait pas prévue.