«Quant à appeler Votre Majesté _ami Gustave_,--je ne connais que deux

hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans

notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV,

qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse

familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de

Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur.

[+] ARMAND, cardinal Richelieu.

«Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en

donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra

cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette

grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins

pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les

miens.»

Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui

était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par

Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa

moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut

complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au

cardinal:

--Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que

cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon

âme?

--Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché

je le prends sur moi.

--Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait

depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire

d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous

puisse être damné sans l'autre?

--La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais

tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est

de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant

l'éternité.

--Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher

cardinal.

--Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté

de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements

qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites.

--Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma

mère et ma femme?

--Oui, Sire.

--Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien

l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser

l'infidélité, le mensonge et la trahison?

--Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est

sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis

cinquante mille écus à son frère...

--S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus!

--Raison de plus, pour lui donner un dédommagement.

--Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour

nous susciter des embarras de toute espèce.

--Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il

renonçait à cet amour.

--Tout en faisant son prix pour y renoncer.

--S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au

taux qu'il a fixé lui-même.

--Cinquante mille écus!

--C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole.

--Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en

Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV.

--Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été

placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine.

--Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire?

--A quoi nous servirait Gustave-Adolphe?

Le roi réfléchit un instant.

--Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il;

monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère,

qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres!

--Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà

longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon

grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette

époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui

nous en avons.

--Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère?

--Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire?

--Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est.

--Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille

livres.

--J'ai promis, je n'ai rien signé.

--Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit!

--Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous

en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle

tranquilles?

--La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit

tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter

deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son

pouvoir perdu.

--Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son

fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci

par exemple!

--Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à

de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand

le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la

reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté

appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres,

signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition

qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de

France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de

la reine qu'à celui du roi.

Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main.

--Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous êtes un grand

ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous

autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes

dont nous venons de régler l'emploi.

--C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi

signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à

vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications

qu'il a accordées.

--Laquelle?

--Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à

M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori,

trente mille livres.

Le roi rougit.

--L'Angély a refusé, dit-il.

--Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a

refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent

véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté.

Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il

ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé

l'autre.

--Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit

drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là...

--Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de

trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille

livres par mois à celui qu'il honore de son intimité.

--Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme.

--Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la

disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de

penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire,

en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du

roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire,

et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme

vous lui restez bon maître.

Le roi réfléchit un instant.

--Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade

Saint-Simon?

--Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je

veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre

Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.

--Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis

bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire

quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?

--Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre;

j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer

les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur.

Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque

fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer.

--Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon

à votre service, à moins que vous ne soyez--ce à quoi j'ai plus d'une

fois pensé--à moins que vous ne soyez le démon lui-même.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

QUATRIÈME VOLUME.

CHAPITRE Ier.

L'AVALANCHE.

Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se

réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite

caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à

l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur

l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du

prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au

territoire français.

Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.

Deux hommes et deux femmes.

Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume

basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus

âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.

Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge,

vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui

leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi

bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.

A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées

par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du

Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où

rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets

trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais

sympathique au suprême degré.

Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux,

marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus

jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une

espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas

environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait

rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de

cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à

peine dix-sept à dix-huit ans.

L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon.

La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la

fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle

suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un

rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était

dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé

qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide

et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied

que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du

danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.

Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne

point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il

est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux

cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de

jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes,

c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en

s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de

ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de

son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:

Vénus est par cent mille noms

Et par cent mille autres surnoms

Des pauvres amants outragée;

L'un la dit plus dure que le fer,

L'autre la surnomme enfer,

Et l'autre la nomme enragée.

L'un l'appelle soucis et pleurs,

L'autre tristesse et douleurs

Et l'autre la désespérée.

Mais moi, parce qu'elle a toujours

Eté propice à mes amours,

Je la surnomme la sucrée!

Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il

ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.

Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était

fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture,

dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet

oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que

non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à

leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont

parfois plus reconnaissantes que du premier.

Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane

fit halte.

Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.

On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du

dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait

dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à

peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.

Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque

non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le

cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement

prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire

lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui

était d'avance déclarée.

Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on

franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être

reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en

suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze

et même Turin, pour aller directement en Lombardie?

La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a

dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage

de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux

noirs et avec son doux sourire en disant:

--Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous

voudrez.

Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme

qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le

visage était caché sous son capuchon.

--Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?

Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put

voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par

une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de

chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette

face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.

--Plaît-il? demanda-t-elle.

Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que

l'on avait fait halte.

Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en

roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles

prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.

Le jeune homme la mit au courant de la question.

--Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous

nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville

frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe

des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un

guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont

aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons

pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.

--Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé

par votre bouche, et nous suivrons votre avis.

--Eh bien? demanda la jeune fille.

--Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?

--Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?

Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.

--Quoi? demanda-t-il.

--Des fleurs dans cette saison!

Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges,

on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.

--Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et

l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour

réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable

fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en

passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au

milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des

Alpes.

--Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.

--La désirez-vous? s'écria le jeune homme.

Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et

gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.

--Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc

point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du

moins ne plus rien voir.

Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne

duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte

de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur

et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il

eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son

compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture,

corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les

descentes difficiles.

Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de

plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa

poitrine.

En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant

de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et

l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide

une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui

augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.

--Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à

bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre

ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il

demandait un abri.

La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda

tranquillement ce qui se passait.

Tout à coup cependant elle poussa un cri.

L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq

cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la

petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle

puissant de la mort passer devant elle.

Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur

personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune

des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de

sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était

de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper

l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les

précipiter dans l'abîme.

A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété

d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils

songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient

courir les autres.

Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un

point qu'elle indiquait du doigt, criait:

--Là! là! là!

Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait

préservé de l'encombrement.

Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le

chemin était vide.

Le comte de Moret comprit tout.

--Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher,

et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor,

courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.

Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi

de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la

femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de

Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le

respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à

propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur

donner pour compagne de voyage.

CHAPITRE II.

GUILLAUME COUTET.

Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à

l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.

Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.

Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi

nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui

les prononçait.

--Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!

Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent

à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze

cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant

sous son poids.

Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se

maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre

achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était

évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.

Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'oeil.

--Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort

pour soutenir un homme.

Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du

comte.

Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et

tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en

eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse

d'échelle.

Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et

qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils

entreprenaient le sauvetage.

En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de

la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux

suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la

traverse.

Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin

déraciné roulait dans le précipice.

Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde

était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette

corde.

Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec

elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance

cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à

terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle

priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman

maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux

hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à

eux.

La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on

vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui

venait si miraculeusement d'échapper à la mort.

Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se

retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son

tour:

--Courage, courage, vous êtes sauvé.

En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde,

se cramponnait à la selle du mulet.

On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses

forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant

entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du

comte de Moret.

Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces

liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours

étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.

Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait

danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était

sauvé.

Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis

qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la

traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout

instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de

nouveau la corde autour de sa ceinture.

Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau

de chasse au fourreau.

Le comte de Moret · 第 36 / 49 段