point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux
promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le
vouloir, je l'ai nommée.
--Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure,
je n'ai point entendu.
--Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille
gauche dont César entendait mal?
--C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un
avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas
entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu
que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne
sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province.
--Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y
a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête
au Louvre.
--Je sais cela.
--Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au
duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille
livres à la reine régnante.
--Et les leur a-t-il donnés?
--Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés
à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance
tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont
contentés de la promesse du roi, mais...
--Mais?
--Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu
personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec
l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé
tout net.
--Ah!
--Cela étonne Votre Eminence?
--Non.
--Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres;
mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que
S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été
le toucher dans la soirée.
--Mais les autres?
--Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre;
le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine
régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville,
qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du
trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui.
--Le roi... le roi...
--Le roi? répéta Saint-Simon.
--A-t-il assisté au conseil?
--Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade.
--Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous?
--De la guerre, probablement.
--Qui vous le fait croire?
--Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de
Bassompierre.
--Voyons le mot?
--Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de
l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois.
--Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre.
--Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte.
--Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un
pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du
conseil.
Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu.
--Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les
rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à
mon aise de leurs désastres.
--Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus
grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui.
Richelieu le regarda.
--Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui
de la France.
--Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que
le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier.
--Personne, monseigneur, je vous l'affirme.
--Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres.
--De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour
l'aider à transporter toute sa richesse chez lui.
--Et que va-t-il faire de ses trente mille livres?
--Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion
Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une
seconde, n'est-ce pas, monseigneur?
--Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme?
--De les manger avec elle.
--Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix?
--Non, par lettre, heureusement.
--Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre
les mains.
Saint-Simon tira sa montre.
--Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette
heure-ci, elle doit s'en être dessaisie.
--Pour qui? demanda vivement le cardinal?
--Mais pour le roi! monseigneur.
--Pour le roi!
--Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas
sans que vous revissiez Sa Majesté.
--Ah! je comprends, maintenant.
En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit
entendre.
Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil.
Saint-Simon courut à la fenêtre:
--Le roi! cria-t-il.
Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et
Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant:
--Le roi!
La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante
d'émotion:
--Le roi! murmura-t-elle.
--Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté.
Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le
front.
Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés
marche à marche et d'une manière mesurée.
Guillemot parut sur la porte et annonça:
--Le roi!
--Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand
diplomate que ma voisine Marion Delorme.
CHAPITRE XX.
POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR.
Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de
Richelieu se trouvèrent face à face.
--Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été
si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble
maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui
et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds
cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence,
je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre
jusqu'à moi.
Le roi regarda autour de lui.
--Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il.
--Seuls, Votre Majesté.
--Vous en êtes certain?
--J'en suis certain, Sire.
--Et nous pouvons parler en toute liberté?
--En toute liberté.
--Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi.
Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi
un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber.
Le cardinal se tint debout et attendit.
Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un
instant:
--Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort.
--Tort, Sire! en quoi?
--De faire ce que j'ai fait.
Le cardinal regarda fixement le roi à son tour.
--Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires,
nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une
ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de
prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication
est venue.
--Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous
n'oublierez pas...
--Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur,
le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant,
avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la
permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me
retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me
revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon
nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes
sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent
dont elle vient de dire: _J'ai eu tort_, elle n'aura qu'à dire:
_Cardinal, vous avez raison_, et nous laisserons tomber le passé dans le
gouffre de l'oubli.
--Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute.
--Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter,
par mon désintéressement et ma probité.
--Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi.
--Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un
grand tort qu'elle a eu.
--Monsieur! fit le roi.
--Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté
m'ordonne-t-elle de me taire?
--Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne,
au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches.
--Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois
qu'elle mérite.
Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la
fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui
resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant:
--Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt
à tout entendre.
--J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma
probité; veuillez donc m'écouter.
Louis XIII fit un signe de tête.
--J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres
de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq
mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres.
--Je sais cela, dit le roi.
--Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre,
bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je
dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre.
--Je sais encore cela.
--Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous
m'avez offertes, après la prise de La Rochelle.
--Je m'en souviens.
--J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres;
j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai
accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million
que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été
poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les
caisses du roi.
--Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le
roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus
honnête homme de mon royaume.
Le cardinal salua.
--Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels
sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux
yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre
justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne
régnante, S. M. la reine mère.
Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il
continua:
--S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa
haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que
de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de
monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui
ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier;
j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc
d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de
revenu.
--C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal.
--Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le
roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit.
--C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre,
et hier un et demi.
--Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine
Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon
crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche.
--Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout
entendre.
--Sire, le grand malheur des princes, la grande calamité des Etats,
sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines,
venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le
trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des
crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit
de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du
roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison,
et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais
coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne
devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine
Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France,
conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche.
--Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine
Anne n'a aucun pouvoir sur moi.
--C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la
reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour
elle que j'ai le plus fait.
--Pardonnez-lui, monsieur le cardinal.
--Non, Sire, je ne le lui pardonne pas.
--Même si je vous en prie?
--Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté,
puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout
entière lui soit dite.
Le roi poussa un soupir.
--Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix
altérée.
--Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois;
votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère...
--Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal.
Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme
moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au
contraire, les en faire jaillir.
--Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux.
Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à
Marseille...
--Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent
parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler,
et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner
un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout
le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi,
en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon
frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit
de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez,
monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un
cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous
encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez
tout me dire, maintenant?
--Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car
je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté,
va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle
restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile
que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais
pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je
m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé
de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai?
--Oui, et j'y suis parvenu.
--Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire?
--L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que
j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans,
vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne
connais pas les autres.
--Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre
Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je
les connais tous, moi, les assassins!
Le roi poussa un gémissement.
--Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature
dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle,
que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa
récompense?
--On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se
murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons
brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles
repenties; elle s'appelait la _Coëtman_, elle est morte il y a douze
jours seulement.
--Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille
iniquité s'accomplit!
--Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis
XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait
aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs
secrets.
--Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous,
une autre personne que moi qui le sait.
Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux
que n'eussent fait des paroles.
--Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur
l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux.
--Oui, dit Louis XIII pâlissant.
--Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors
s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié
mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables.
--Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès.
Et le cardinal crut le voir pâlir encore.
--Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été
recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par
lui.
--J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?....
après?....
--Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M.
Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans,
l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le
rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se
faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté.
--Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces
deux hommes? demanda le roi.
--Non, Sire, répondit le cardinal.
--Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant
fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M.
de Luynes; le plus jeune c'était moi!
--Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement.
--Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche
intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par
Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des
coupables, la voilà!
--O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait
dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je
viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez.
--Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à
mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme
je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère,
d'un frère, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en
violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se
porte en noir.
--Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le.
--Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma
mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend
son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de
la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce
papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le
roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre
nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi,
l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez
de moi ce que vous voudrez.
Le cardinal hésitait.
--Prenez, dit le roi, prenez, je le veux.
Le cardinal s'inclina et prit le papier.
--Puisque Votre Majesté le veut, dit-il.
--Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal,
la France et moi nous nous remettons entre vos mains.
Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et
lui dit:
--Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère,
le dévouement de toute ma vie.
--J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il
savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon
cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces
misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous
occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la
France.
CHAPITRE XXI.
OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.
Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un
grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes
noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un
peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis
à son bureau et travaillant.
Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu
le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures.
Le cardinal écrivait, le roi attendait.
Le cardinal leva la tête.
--Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et
j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a
approuvées. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majesté,
d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus
difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop
éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les
événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant
point sur l'impression générale.
--Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais
parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave.
Le cardinal salua et lut:
«Sire,
«Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est
un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers
Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un
manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu
d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que
vous voulez bien me donner.
«Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas
un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le
dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon
maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours
qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont
besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté,
comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France.
«Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais,
car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre
l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la
reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me
donner une nouvelle preuve que, si son coeur cède parfois à ces beaux
sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse
conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis
dans tous les coeurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient
aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont
parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide,
qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant
les lois mêmes de la nature.
«Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si
haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir
d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser
influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a
été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire--et M. de
Chalais, que vous nommez, en est la preuve--a su les abandonner même à
la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter
d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard
trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une
intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux
qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à
son roi et son coeur à la France; peut-être un jour descendrai-je du
pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas.
«Oui, Sire--et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre
lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le
dire,--oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut
m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis
sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en
renouvelle l'assurance--en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe
affirmatif.--Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de
tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends
directement avec vous par ordre très positif de mon maître.