qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable
à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu
merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez,
les petits, entrez tous.
--Comment! vos enfants sont là?
--Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et
qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration
à celui qui pousse.
--Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?
--Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;--entrez
tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.
--Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt
j'ordonne à Latil de s'asseoir;--prenez un fauteuil et asseyez vous,
Latil.
Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de
plus, il se fût trouvé mal.
Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de
taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille,
jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.
Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une
flûte de Pan.
--Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout,
vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le
remercier.
--Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.
--Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner
des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.
Les enfants obéirent.
--Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à
M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir
et matin.
--Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma
mère, à mes frères, à mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à
qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute
sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous
les soirs à la maison.
--Amen, répondirent en choeur tous les autres enfants.
--Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une
prière faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.
--Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout
ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.
Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient
agenouillés.
--Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!
--Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je
vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.
--Dieu vous en garde! monseigneur.
Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux
par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la
quatrième avec le plus petit de tous.
Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.
--Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez
plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui
vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à
craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.
--Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet
en rentrant; le poison...
--Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce
que mangera Votre Eminence. Je m'offre.
--Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de
Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est
offert.
--Et qui a été accepté?
--Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son
oncle.
--Et qui cela? demanda Latil.
--Moi, dit Mme de Combalet.
--Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.
--Que faites-vous? dit le cardinal.
--Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un
dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?
--A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vôtre est rare, et
l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.
Puis se tournant vers Mme de Combalet:
--Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps,
mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de
l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se
présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis
littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des
gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour
demain.
--M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.
--Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà
déjà un qui ne s'est pas fait attendre.
--Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait
apprendre la poésie!
CHAPITRE XVIII.
MIRAME.
Rotrou n'était pas seul.
Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait
le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique
l'admiration et non la servilité.
--C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne
vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les
poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous
êtes le plus fidèle de mes fidèles.
--Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez
trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les
portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains,
nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!
--Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le
compagnon de Rotrou.
--C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu
m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de
Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus
ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter à vous. Il
espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps,
vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de
Bourgogne.
--Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens?
demanda le cardinal.
--Réponds toi-même, dit Rotrou.
--_Mélite_, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de
noir.
--Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur
Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et
même lui comme les autres.
--L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est
pour moi plus qu'un ami, c'est un frère.
--J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées
parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes.
Puis se retournant vers Corneille:
--Et vous êtes ambitieux, jeune homme.
--Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait,
me comblerait de joie.
--Laquelle?
--Demandez à mon ami Rotrou.
--Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.
--Mieux que cela, monseigneur, modeste.
--Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser?
--Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.
--Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les
ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes.
--Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au
nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il
eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du
moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps
devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la
besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.
--La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle
est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos
compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan
d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose.
Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la
même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs,
c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.
Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un
confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où
Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs
son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se
hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture
en grosse lettre, était écrit le mot: _Mirame_.
--Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris
jusqu'ici, voici mon oeuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu
tous, _Mirame_, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est
oeuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme
d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des
faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la
forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très
probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les
localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de
faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables.
Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui
veut dire:
--Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour
m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit
qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer.
Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et
reprit:
--Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le
roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée _Mirame_,
laquelle a une confidente nommée _Almire_ et une suivante nommée
_Alcine_.
De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un
favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien,
nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la
France, un type équivalent à celui d'Arimant.
--Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.
--Justement, dit Richelieu.
Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands
yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là,
malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question.
--_Azamor_, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement
amoureux, mais encore fiancé de Mirame.
--Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.
--Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la
situation, n'est-ce pas, messieurs?
--C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père;
elle trahit son père pour son amant.
Rotrou donna un second coup de genou à Corneille.
Corneille comprenait de moins en moins.
--Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon
pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement,
matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se
contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du
palais.
--Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord
Buckingham...
--Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre
père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait
historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord,
est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la
guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa
victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments
les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il
s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et
s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le
nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de
Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de
s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de
Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce
temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il
revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand
Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait
respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même
avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or,
qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement,
et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi
de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne
s'oppose plus à son union avec Arimant.
--Bravo! crièrent en choeur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.
--C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout.
--On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en
dis-tu, Corneille?
Corneille fit un signe de tête.
--Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu
piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à
voir bondir d'enthousiasme.
--Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe
des actes.
--Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la
scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant
dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle
jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie:
Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle
Que d'infidélités pour paraître fidèle
--Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée.
--Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en
voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le
quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième,
au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec
Arimant.
--Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la
tragédie est faite.
--Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre
de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de
placer dans mon oeuvre.
--Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert.
--Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se
plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit:
Les projets d'Arimant s'en iront en fumée
Je méprise l'effet d'une si grande armée;
Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi
Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi.
En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.
ACASTE.
Quoi, Sire, votre sang!
LE ROI.
Oui, mon sang; mais écoute:
Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau
Celle qui vous paraît un céleste flambeau,
Est un flambeau fatal à toute ma famille.
Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille.
Son coeur qui s'abandonne au jeu d'un étranger,
En l'attirant ici m'attire le danger.
Cependant que partout je me montre invincible,
Elle se laisse vaincre!
ACASTE.
O dieux! est-il possible?
LE ROI
Acaste, il est trop vrai par différents efforts,
On sape mon Etat et dedans et dehors;
On corrompt mes sujets, on conspire ma perte,
Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte!
A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs
répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore
loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent
Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la
période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard,
on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les
bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de
tous.
Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua:
--Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une
scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui
se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et
une pensée à laquelle je ne veux rien changer.
--Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert.
--Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou.
--J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au
prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était
mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à
Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son
père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira.
LE ROI
Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance:
Le superbe Arimant, plein de vaine espérance,
Demande à me parler et prétend de vous voir.
Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir?
--Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis
XIII, dit Bois-Robert.
Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui
rendit son attouchement; il commençait à comprendre.
--Mirame, répond, dit Richelieu,
S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie.
Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie;
Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger
Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger.
LE ROI.
Si du roi de Colchos il avait l'héritage?
MIRAME.
S'il vous hait, il aura ma haine pour partage.
LE ROI.
Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins.
MIRAME.
S'il agit contre vous, il faut les rendre vains.
LE ROI.
Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.
--Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit
Richelieu s'interrompant.
--Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de
comprendre sa beauté, continuez, continuez.
Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers.
Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.
MIRAME.
Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables.
--J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit
Colletet.
Richelieu continua.
Il se vante d'avoir quelque bonheur secret.
MIRAME.
Un amour bien traité devrait être discret.
--Belle pensée, murmura Corneille.
--Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance.
LE ROI.
Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame.
MIRAME.
Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme?
LE ROI.
Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant?
MIRAME.
Vous me voyez rougir de courroux seulement!
Richelieu s'interrompit.
--Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième
j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés
du deuxième et du troisième acte.
--Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre
ses vers avant et après les vôtres, monseigneur?
--Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible
qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour
lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids
des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au
sort.
--La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami
Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes.
--Téméraires, dit en riant Richelieu.
--Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé
des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa
volonté.
--Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième.
--Et moi du quatrième, dit l'Etoile.
--Et moi du cinquième, dit Colletet.
--Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous
recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans
l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse.
Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille.
--Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta
main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper.
--Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf.
--Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit
Rotrou.
CHAPITRE XIX.
LES NOUVELLES DE LA COUR.
Les cinq actes de _Mirame_ distribués, la recommandation, faite pour le
cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de
lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour
leur dicter le plan complet des deux premiers actes.
Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses
instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il
était chargé de les communiquer.
Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot.
Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses
dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva,
Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta.
Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert
avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa
tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette
frivole occupation.
Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il
avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait
été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait
pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse
avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la
discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus
tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était
pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient
faire leurs rapports dans la journée.
Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette
troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses
espérances, n'était pas encore écoulée.
Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à
la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le
roi.
Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de
joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta
lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du
cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un
si important avis à Marion Delorme.
--Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme
près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe.
Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on
entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à
quatre.
A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face
à face avec lui.
Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son
chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal.
--Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne
suis pas le roi.
--Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de
Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir.
Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal.
--Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens
ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai
d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis.
Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je
vous prie.
--Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant
monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant.
--C'est bien, dit le cardinal, je devinerai.
--Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers
trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et
demie, le roi n'était pas chez vous.
--Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va
pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne
supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets.
--Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle
ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour
vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je
croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en
faire quelqu'une.
--Ne vous en a-t-elle jamais fait?
--A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la
jeunesse et en montrant des dents magnifiques.
--Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M.
Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui
succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui
fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait
point, mais aiderait, au contraire!