de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son
ministère, à Louis XIII.
Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un
rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la _Barbe Peinte_ au garde
des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.
Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait
été dite,--elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle
avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la
chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté
son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.
Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,--beau jonc, à pommeau
d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé,
regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose
que sur son épée.
A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court,
s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant
maître Soleil en face:
--C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.
--Vrai comme l'Evangile.
--Et de qui tenez-vous la nouvelle?
--D'une dame de la cour.
Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident
qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point
savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute
condition.
Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:
--Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté
personnelle de M. le cardinal?
Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.
--Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne
ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à
La Rochelle il portait par-dessus.
--Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?
--Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de
Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les
plats avant lui.
Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.
--Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?
--Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.
--Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de
sortir?
--Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me
dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je
me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre
petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.--Trois
semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les
soins assidus de Mme Soleil--ce qui n'a point de prix--cela vaut-il plus
de vingt pistoles?
--Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que
l'honneur de vous avoir logé, nourri...
--Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.
--Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter
vingt pistoles en signe de votre satisfaction...
--Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?
--Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.
--Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.
Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle
étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle
qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard,
avec cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartient qu'à certains états;
puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents
livres:
--Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.
Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et,
faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de
lui.
--Allons, ton bras, fit-il.
--Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec
bien du regret que je vous le donne, allez.
--Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je
verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te
promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me
gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que
depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir
plus intimement connu.
--J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la
garde.
--A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez
vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.
--Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret,
M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un
cardinal!
Latil secoua la tête.
--Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher
monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.
--Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?
--A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à
Chaillot.
--A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que
l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des
Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.
Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas
allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu
de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et
douloureuse maladie.
Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne
à la main, se tenait debout au seuil.
Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.
--Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de
me répondre.
Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de
répondre.
--Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait
l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a
fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir
debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma
promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.
--M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq
jours, et personne ne sait où il est.
--Pas même monseigneur?
--Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.
--Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est
tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.
--Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en
quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu
exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien
concerner Votre Seigneurie.
--Laquelle?
--Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à
l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât
enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.
Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.
--M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de
Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai
l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me
mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le
plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a
bien voulu penser à moi.--Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.
Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher
du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue
Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la
Ferronnerie.
Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où Latil, à la porte de
l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard
faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements
importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue,
assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour
faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait
avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de
son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de
marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la
recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.
Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent
naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue
Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.
Il résulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisèrent
à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani,
préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il
ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point
Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait,
reconnut le marquis Pisani.
On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.
Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la
vitre ouverte:
--Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.
Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point
s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait
tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut
de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui
l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.
--Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses
porteurs de s'arrêter.
--Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un
vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.
Puis à, ses porteurs:
--Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme,
et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.
Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la
chaise de Latil à l'endroit indiqué.
--Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.
--Ici parfaitement, dit Latil. Ah!
Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver
en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par
la bague qu'il lui avait montrée.
De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.
--En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.
--Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne
bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui
avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre
saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.
Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le
pavé.
Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des
deux chaises.
--Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.
Les porteurs du marquis secouèrent la tête.
--Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles
coupées.
Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils
étaient passés:
--D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous
avons de quoi répondre.
--Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici
quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je
m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire
le sien.
--Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups
d'épée que je t'ai déjà donnés?
--Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour
cela que je veux absolument vous en rendre un.
--Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.
--Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous
battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois
gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup
d'épée par derrière.
Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de
son adversaire.
Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises.
D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il
tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des
combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui
correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer
chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de
l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger
tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par
l'autre portière.
Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement
des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux
chaises.
Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la
chaise.
--Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau
marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je
vous en ferai autant.
Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs,
surtout quand ils sont beaux et généreux.
Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en
jetant quatre pistoles sur le pavé.
Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune
pistole.
Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.
Il en prit son parti.
--A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.
--A Chaillot, dit Etienne Latil.
CHAPITRE XVII.
LE CARDINAL A CHAILLOT.
Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même
situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde,
l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami
Hercule.
Il respira.
--Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.
Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de
la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant
des vers.
Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un
magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même
dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se
réfugiait un jour ou deux par mois.
Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de
temps? il n'en savait rien.
Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait
été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un
général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la
pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant
en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et
qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.
Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot,
le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple
particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très
compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses
anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.
Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie,
_Mirame_, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine
régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.
Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas
assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé
profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de
le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les
plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui
avait fait.
Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du
grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son
panégyriste.
La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de
l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise
s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis
d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en
s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis
sur un banc en disant:
--Ma place est là.
Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.
Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un
manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se
rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une
épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui
commençaient à être à la mode.
On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à
quoi il avait répondu:
--Je ne suis rien,--n'annoncez donc personne.
On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:
--M. le cardinal n'a plus de gardes,--je viens veiller à sa sûreté.
La chose avait paru assez bizarre à Guillemot pour qu'il crût devoir
avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.
Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.
Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.
Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur
le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au
chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de
son épée.
Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des
visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le
reconnaître.
--Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.
--Moi-même, Votre Eminence.
--Cela va mieux à ce qu'il paraît.
--Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir
mes services à Votre Eminence.
--Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je
veuille me défaire.
--C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient
se défaire de vous?
--Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.
En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son
regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu
qui se tenait près de la porte.
--Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à
ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma
disgrâce.
--Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point
fâché d'avoir pris rang avant les autres.
--Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant
qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien
faible.
--C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le
visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de
danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant
plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.
--Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber
dans une rixe au cabaret de la _Barbe Peinte_?
--Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un
guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai
renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.
--Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas
de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure
qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être
assassiné.
--Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point
fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses
porteurs: _Hôtel Rambouillet_, tandis que je disais aux miens: _A
Chaillot!_--Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.
--Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine?
demanda le cardinal.
--Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est
très-commode quand on est malade.
--Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus
contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus
ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration
comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...
Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore
aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.
--Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M.
Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous
offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur
venait vous offrir?
Latil montrant son épée.
--Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a
plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir
de tout ceci.
--Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière
Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon
Cavois à moi.
--Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez
ici, chère madame Cavois, venez.
Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les
formes primitives commençassent à disparaître sous un certain
embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte
opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et
de Mme de Combalet.
--Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de
votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il _nous_ donnait.
--Comment, qu'il _nous_ donnait? dit le cardinal; mon ministère vous
donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?
--Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais
toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon
pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au
moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous
n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche
seule.
--Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.
--Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu
merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit
enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais
plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au
siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que
j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps
perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame,
comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant
prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que
c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.
--Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,
--Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet,
que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous
votre mari et à moi mon oncle.
--Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.
--Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.
--Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.
--En Italie donc.
--Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore,
monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite
femme!... jamais!
--Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.
--Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait,
mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre
homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les
enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un
autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec
elle une fois par hasard!... jamais!
--Mais les devoirs de sa charge?
--De quelle charge?
--En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.
--Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois
passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa
démission à Sa Majesté.
--Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?
--Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le
sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui
comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette
heure-ci, c'est fait, quoi!
--Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine
des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont
manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis
pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à
vos huit enfants.