--C'est pécher que de causer avec toi.

--Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon

fils.

--Lequel?

--C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de

me laisser manger mon dessert tranquille.

--Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais

prier.

Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.

--C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je

boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le

plus.

Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait

dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait

achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant:

Lorsque Bacchus entre chez moi

Je sens l'ennui, je sens l'émoi

S'endormir, et, ravi, me semble

Que dans mes coffres j'ai plus d'or,

Plus d'argent et plus de trésor

Que Midas et Crésus ensemble.

Je ne veux rien, sinon tourner,

Sauter, danser, me couronner

La tête d'un tortis de lierre.

Je foule en esprit les honneurs,

Rois, reines, princes, grands seigneurs,

Et du pied j'écrase la terre.

Versez-moi donc du vin nouveau

Pour m'arracher hors du cerveau

Le soin, par qui le coeur me tombe.

Versez-donc pour me l'arracher,

Il vaut mieux aussi se coucher

Ivre au lit que mort dans la tombe!

CHAPITRE XV.

TU QUOQUE, BARADAS!

Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les

bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou

faisait semblant de dormir.

Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit

incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par

des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement

éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande

compassion pour ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui,

non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses

prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet

enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui.

Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance

ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le

désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous

les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au

milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était

entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier,

il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce

bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de

Baradas.

Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour

ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit

jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se

fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour

venir causer avec lui.

Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter,

d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.

Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:

--Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.

--J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun

motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux.

--Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.

--Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille

pistoles!

--Non, je m'en souviens, au contraire.

--Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je

n'y comptais pas.

--Pourquoi n'y comptais-tu pas?

--L'homme propose, Dieu dispose.

--Mais quand l'homme est roi?

--Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu!

--Eh bien.

--Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur

l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme

que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent:

«Je nage, je nage, je nage.»

--De sorte que tu as les trois mille pistoles.

--Oui, Sire.

--Et que te voilà riche.

--Eh, eh!

--Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme

l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.

--Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que

je ne joue jamais.

--Tu me l'as dit, du moins.

--Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.

--Bien vrai, Baradas?

--C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de

Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté.

--La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre

âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le

serpent lui-même.

--Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette

maxime pour l'écrire dans mon livre de messe.

--A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu

m'as paru distrait, Baradas.

--Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux

se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec.

Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:

--Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?

--Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des oeuvres

pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un

couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme

restreinte...

--Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.

--Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au

contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en

donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes soeurs.

--Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles

restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux

bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie,

à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes.

A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.

--Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?

--Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci,

Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à

faire ne manquent pas, et sur toutes les routes on rencontre des

orphelins à secourir et des veuves à consoler.

--Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux

larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai

à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas.

--Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi

Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de

n'avoir point trois cents femmes et huit cents...

--Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule

idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un

péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des

objets que réprouvent la morale et la religion.

--Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse

quelque lecture pieuse?

Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi.

Il se leva, alla prendre la _Consolation éternelle_ de Gerson, revint

s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine

de componction, commença sa lecture.

A la troisième page, le roi dormait profondément.

Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place,

gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla

reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue.

Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix

heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours,

tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait

forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue.

Il y trouva Charpentier qui l'attendait.

Le roi était pâle, fatigué, abattu.

Il demanda si les rapports étaient arrivés.

Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il

n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de

Souscarrières et de Lopez.

Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi.

--J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que

sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire

aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient

leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou

les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements.

--Et les ont-ils apportés?

--M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa

Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le

cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi.

--Faites entrer Lopez.

Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse

Lopez.

Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre.

--C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais

depuis longtemps, et vous me coûtez cher.

--Comment cela, Sire?

--N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux?

--Oui, Sire.

--Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres

pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait

chez vous.

Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire

passer pour des perles.

--De quoi riez-vous? demanda le roi.

--Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal?

--Parfaitement.

--Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son

Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses

conséquences.

--Lisez-moi ce paragraphe.

--Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à

ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires.

--Donnez.

--Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez

moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles.

--Sous le prétexte, avez-vous dit?

--Sous le prétexte, oui, Sire.

--Quel était donc le but réel?

--De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de

Mirabel, qui devait se trouver là, _par hasard_.

--Par hasard?

--Sans doute, Sire, c'est toujours _par hasard_ que S. M. la reine

rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au

Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait

mandé.

--C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.

--Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à

l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre de lui, le

rencontre, _par hasard_, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.

--Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?

--Avec autorisation du cardinal.

--De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne.

--Oui, sire.

--Et ils ont eu une longue conférence?

--Ils ont échangé quelques paroles seulement.

--Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles.

--M. le cardinal le sait déjà.

--Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret.

--C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre

Majesté.

--Et quelles sont ces paroles?

--Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de

mon tailleur de diamants.

--Il connaît donc l'espagnol?

--Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout

le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie

de lui.

--Ils ont dit?

--L'AMBASSADEUR: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du

gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une

lettre de son illustre frère?

--LA REINE: Oui, monsieur.

--Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu?

--J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai

réponse.

--Par quel moyen?

--Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui

contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier

et Mlle de Lautrec.

--Vous croyez pouvoir vous y fier?

--Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas,

qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne.

--Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui

m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis:

et cette petite naine?

--On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien

l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit

qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son

frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait _à

ne point être prise au dépourvu_.»

--A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi.

--Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en

baissant la tête.

--Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce

qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle

allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées?

--J'en suis payé, Sire, dit Lopez.

--Comment, vous êtes payé?

--Oui, Sire.

--Et par qui?

--Par M. Particelli.

--Particelli, le banquier italien?

--Oui.

--Mais on m'a dit qu'il avait été pendu.

--C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa

banque à M. d'Emery, un bien honnête homme.

--En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en

tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?

--La reine régnante, non; la reine-mère, si.

--Ma mère! et quand cela?

--Hier.

--Dans quel but?

--Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle

le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il

pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que

la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.

--Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?

--Ce sont les propres paroles de Sa Majesté.

--Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans

solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables!

s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous

encore autre chose à me dire?

--Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la

maison acheter des bijoux.

--Quels bijoux?

--Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux.

--Pour combien?

--Pour trois cents pistoles.

--Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux.

--Probablement pour quelque maîtresse, Sire.

--Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les

femmes; et puis?

--C'est tout, Sire.

--Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: si mon état empire, elle

avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel:

M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle

remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la

guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des

colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui

ai donné.--C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que

je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le

cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se

dira chez vous.

--Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation.

--Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces

trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières,

s'il est là.

--Me voilà, Sire, dit une voix.

Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main,

le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il

se tenait plié, la moitié de sa taille.

--Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi.

--Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné

qu'elle désirait me voir.

--Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire.

--Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.

--Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours.

--Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une

chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et

chez l'ambassadeur d'Espagne.

--Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.

--Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et

s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M.

l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire

de son côté.

--Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez.

--Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire

place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après,

est descendu avec un sac d'argent très lourd.

--Je sais cela.

--De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine.

--Quelle porte? demanda vivement le roi.

--Celle de Mlle Delorme.

--Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme?

--Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est

venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.

--Une lettre!

--Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est

fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.

--Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de

là... de là où est-il allé?

--Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la

nuit.

--Avez-vous autre chose à me dire?

--Sur qui, Sire?

--Sur M. Baradas.

--Non, Sire.

--Bien, allez.

--Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis.

--Allez.

--De M. de Marillac.

--Allez.

--De Monsieur.

--Ce que je sais me suffit. Allez.

--Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à

Chaillot.

--Peu m'importe. Allez.

--En ce cas, Sire, je me retire.

--Retirez-vous.

--Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de

moi?

--Trop content!

Souscarrières salua et sortit à reculons.

Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur

le timbre.

Charpentier accourut.

--Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à

Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?

--C'était bien simple, dit Charpentier.

Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte

secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se

retournant vers le roi:

--Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même;

dois-je refermer la porte?

--Inutile.

--Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste?

--Laissez-moi seul.

Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient

en face du passage secret.

Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque

léger qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit.

--Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!

A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une

robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de

boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans

tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans.

Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula

ébloui.

Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement

mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une

pensionnaire:

--Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de

paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter

ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres.

Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion

de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.

--Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe,

vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme.

--Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion.

--Alors, si vous êtes... Marion......

Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite.

--Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une

lettre?

--J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.

--Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures?

--Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres.

--Les avez-vous conservées?

--J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon coeur; la

quatorzième, la voilà!

--C'est son écriture! s'écria le roi.

Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.

Puis se tournant et la retournant:

--Elle n'est pas décachetée, dit-il.

--Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais

peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait

un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais

reçue.

Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit.

--Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?

--Il y a un moyen, c'est de la décacheter.

--Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais

je suis roi.

Marion lui prit doucement la lettre des mains.

--Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter.

Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII.

Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais

qui conseillent un coeur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère

de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure

qu'il avançait dans sa lecture.

Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour

rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si

elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant

plus de quelques minutes.

Voici le contenu de cette lettre:

«Belle Marion,

«J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement

de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il

fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus,

je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre

qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration,

cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous

êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh

bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille

livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres

pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les

carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le

jeu.--Cette proposition vous convient-elle, dites-moi _oui_, et

j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi _non_, et, mon

sac au cou, je cours me jeter à la rivière.

«Vous dites _oui_, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause

de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous

aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.

«En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.

«Votre tout dévoué,

«BARADAS.»

Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût

demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu.

Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, la main qui tenait la

lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la

lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond

désespoir, et--de même que César, qui avait paru sentir à peine les

coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par

la seule main qui lui fût chère: _Tu quoque, Brute_,--Louis XIII, avec

un accent lamentable s'écria:

--Et toi aussi, Baradas!

Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir

qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule,

mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux

yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa

voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au

cocher:

--A Chaillot!

Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait

couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans

son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture

disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à

elle:

--Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.

CHAPITRE XVI.

COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE

MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.

Le comte de Moret · 第 32 / 49 段