«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave,

je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou

éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain

de tenir personnellement vis à vis de vous les engagements que je

prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais

ne me dites pas: _Le roi fera_.

Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval,

je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais

pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais

pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.

«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de

Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique;

mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai

à force de vin de Hongrie.

«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la

garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai

avec joie et orgueil,

«Votre affectionné,

«GUSTAVE-ADOLPHE.»

Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la

lecture fut finie, il la froissa dans sa main.

Puis, se retournant vers le baron de Charnassé:

--Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.

--J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.

--Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.

--Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes,

les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie;

c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui

soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et

Waldstein.

--Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien

que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi

Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur

et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne.

--Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant.

--Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le

roi de Suède, baron.

--Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur

pour la France.

--Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté

suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal

n'est plus aux affaires.

Puis se retournant vers la porte où l'on grattait:

--Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.

Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le

premier.

--C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.

Beringhen entra.

--Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un

large sceau, voici la réponse de M. de Bullion.

Le roi ouvrit et lut:

«Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de

Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais

dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à

quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres

qu'elle me demande.

«C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,

«Sire,

«Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté,

«Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet,

«DE BULLION.»

Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où

allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où

allait son crédit financier.

En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun

sous le poids d'un sac qu'ils portaient.

--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

--Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de

Bullion envoie à M. le cardinal.

--M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?

--Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie.

--Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet?

--Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite

somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon

sur son premier commis, M. Lambert.

--L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante

mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de

Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.

Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale

qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire à ses

propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité.

--Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous

êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques

jours pour vous dire mes volontés.

Puis de la main il leur fit signe de se retirer.

Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.

Charpentier parut.

--Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres

avec le reste, et payez ces hommes d'abord.

Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent.

Ils sortirent.

--Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai

demain: je me sens horriblement fatigué.

--Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors

Charpentier; c'est demain le jour des rapports.

--De quels rapports?

--Des rapports de la police de M. le cardinal.

--Quels sont ses principaux agents?

--Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui

ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de

Souscarrières.

--Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne?

--Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire

au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive

voix.

--Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.

--De sorte que si les agents viennent en personne?

--Je les recevrai.

--Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents,

dont je ne vous ai point parlé encore.

--Un quatrième agent alors?

--Agent plus secret que les autres.

--Et qu'est-ce que cet agent?

--Une femme, Sire.

--Mme de Combalet?

--Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence,

c'est sa nièce.

--Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?

--Très-connu, Sire.

--Elle s'appelle?

--Marion Delorme.

--M. le cardinal reçoit cette courtisane?

--Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu

avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin.

--Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement.

--Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est

en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre

Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle

quelque chose d'important à dire à Votre Majesté.

--Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume.

--Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer

la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de

communication.

--Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence

en me donnant de pareils détails?

--C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté.

--Et où est cette porte?

--Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au

moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et

qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera

ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet

honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix

minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera

vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit.

Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité

livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes

les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion

Delorme.

Enfin la curiosité l'emporta.

--Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit

Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir.

D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.

Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la

veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être

un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre.

CHAPITRE XIV.

LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.

L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le

roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni

personne de sa famille; de sorte que personne n'avait reçu de lui ni

les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait

les toucher.

De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué

d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu

aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré

sur rien.

Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait

le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le

déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa

sortie, plus muet le soir que le matin.

Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa

chambre.

Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les

griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu

son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui

n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était

venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les

qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent,

mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter

cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu

qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se

remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec

la même insouciance, la même rapidité.

Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami

Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et

dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux

enfants--c'étaient presque des enfants--Baradas, l'aîné, avait vingt ans

à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les

trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des

princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les

inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons

royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste

signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité

que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux

lignes et demie qui constituaient le corps du billet.

Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et

plumes, et avait entrepris cette oeuvre colossale pour un gentilhomme de

cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de

se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa

poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui

avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y

toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté.

Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait,

que le trésorier était à ses ordres.

Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers

quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et

Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou

plutôt à l'hôtel de M. le cardinal.

Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui

avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis,

reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas

un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant

le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant

les trois mille pistoles.

A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son coeur

se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses

yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa

poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un

caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de

sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier

le lui descendît jusque dans sa chaise.

Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or,

qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la

révérence et avait refusé.

Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du

cardinal se refermait sur Charpentier.

Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était

orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac

de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la

porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait

donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant:

--Pour Mlle Delorme.

Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien

gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa

chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui

ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs:

--Au Louvre!

Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur

n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous n'hésiterons

point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne.

En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde

de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte

du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme

lui.

Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les

lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts

que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop

lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:

--Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?

--Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez

bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez

véritablement service.

--Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand

plaisir, monsieur Baradas.

Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante

avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe

jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le

reste.

Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les

porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient

l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul

Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés

une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.

Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures,

s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de

tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé.

Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de

sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même

cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur

son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise

pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son

assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre.

Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et

quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où

resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa

tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont

l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui

qui le couvrait déjà.

L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son

visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette

époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré

sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de

faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne

au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait

commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles

passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore

de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la

plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les

becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du

cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que,

cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais

estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que

l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait

pour son bouquet et son velouté.

Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée

à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde

bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train

de _dégourdir_. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même

la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme

eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa

transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à

la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui,

au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus

pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste,

l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté

lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire

dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un

intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de

la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il

éprouvait le besoin--et ce besoin, il l'éprouvait souvent--de se

désaltérer.

L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les

plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où

Louis XIII poussait un soupir de tristesse.

L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de

l'autre.

--Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi,

surtout quand on règne!

Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux!

--Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa

bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son

assiette, pourquoi es-tu si malheureux?

--Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me

trahit.

--Bon! tu viens de t'en apercevoir?

--Non, je viens de m'en assurer.

--Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue

que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses

vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce

vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas

tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un

agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze

rose.

--L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie,

mon enfant, ou je te fais fouetter.

--Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à

travers une gaze rose!

--Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne.

--Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM.

Copernic et Galilée l'ont dit avant moi.

--Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse

en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre.

--Hum! hum! fit l'Angély.

--Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué

eût-il fait pour l'arrêter trois jours.

--Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours.

--Pas lui, mais le Seigneur.

--Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps

à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois

chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants

dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien

d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au

contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir.

--L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une

lieue.

--Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en

supposant que tu sois le fils de ton père!

--L'Angély, fit le roi.

--Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne

parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te

trompe.

--Tout le monde, l'Angély.

--Moins ta mère, cependant.

--Ma mère comme les autres.

--Bah! moins ta femme, j'espère.

--Ma femme plus que les autres.

--Oh! moins ton frère, cependant.

--Mon frère plus que tous.

--Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te

trompât!

--L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal

seul qui ne me trompât point.

--Mais c'est le monde renversé, alors!

Louis secoua tristement la tête.

--Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de

lui, tu avais fait des largesses à toute la famille.

--Hélas!

--Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres

à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur.

--C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély.

--Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.

--L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir.

--Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme

voleur, j'espère.

--Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...

--Tu as donc de l'argent?

--Oui, mon enfant.

--Parole d'honneur?

--Foi de gentilhomme, et beaucoup.

--Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la

bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils;

l'année 1629 peut être mauvaise.

--Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau.

--Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.

--Il faudrait que je fusse fou pour être gai.

--Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en,

quel est ton désir, dis-le?

--J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély.

--Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture

et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes

poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve

jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.

--Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste

encore.

--Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère.

--Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se

plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours.

--Laisse-les se plaindre, mon fils.

--Si je mourais, l'Angély?

--Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le

carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es.

--Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un

maravédis.

--Eh bien, je m'en irais donc.

--Que deviendrais-tu?

--Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un

endroit folâtre.

--Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély?

--Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.

--Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély.

--Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre.

--Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel.

--Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis.

--On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre.

--Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu

commences à me faire froid dans les os.

--Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?

--Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté.

--Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai

donné à Baradas?

--Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas?

--Oui.

--Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé.

--Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?

--Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons

garçons et de belles filles.

--Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien.

--Pas même à la vertu de M. Baradas.

Le comte de Moret · 第 31 / 49 段