qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à
l'endroit d'un pauvre capucin.
Louis XIII regarda le P. Joseph de son oeil le plus pénétrant; mais il
était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux
baissés.
Les lèvres seules semblaient mobiles.
--Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine
tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée;
il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui
compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient
de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à
m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors
tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi
ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant
plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience.
Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis
qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage.
--Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque
le P. Joseph eut fini.
--Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté.
--Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi.
--Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa
poitrine et s'inclinant jusqu'à terre.
Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une
statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois
le roi du seuil de la porte.
--Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!
Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la
pénombre de l'antichambre:
--N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce
soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a
donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre
hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois,
ni deux, ni un peut-être.
Puis reprenant:
--Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un
fou!
CHAPITRE XIII.
LES AMBASSADEURS.
Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était
dans le cabinet du cardinal.
L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant,
l'intéressait profondément.
Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec
son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait
rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois
mille pistoles.
Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût
récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent
cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine
mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse
de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le
matin, suivant, dix heures.
Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré
dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur
un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois
coups sur le timbre.
Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire.
--Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.
--Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses
lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.
--Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.
--La voilà, Sire.
Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta
la clef.
Le roi lut:
JB le roi.
ASTRE SE la reine.
BE la reine-mère.
L'AMB Monsieur.
L. M. le cardinal.
T. la mort.
PIF PAF la guerre.
ZANE duc de Lorraine.
GIER Mme de Chevreuse.
OEL Mme de Fargis.
O enceinte.
--Et maintenant? dit le roi.
--Appliquez le chiffre, Sire.
--Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à
ce travail.
Rossignol prit le papier et lut:
«La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal
mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée;
mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la
fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine,
plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les
bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte
à la mort du roi.
«GASTON D'ORLÉANS.»
Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était
essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la
molette de son éperon.
--Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est
enceinte ce ne sera pas de moi.
Puis, se retournant vers Rossignol:
Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur?
--Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre.
--Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?
--Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous
arrivât point malheur.
--Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas
servi des armes qu'il avait contre eux?
--Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis.
Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et
revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux.
Puis, revenant à Rossignol:
--Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre,
dit-il, mais avec la clef en haut.
--Oui, Sire.
--Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?
--Bien certainement, Sire.
--Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui?
--Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela
regarde M. Charpentier.
Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et
agitée, avait frappé deux coups sur le timbre.
Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.
Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil.
Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur
le bureau du cardinal, murmurant:
--Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un
Anglais peut-être!
Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce
qu'il disait:
--Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et
dans la famille.
Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier.
Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva
impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde
fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de
s'avancer en disant:
--Me voilà, Sire!
--C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa
puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui?
--Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la
Saladie de Venise.
--Qu'ont-ils été y faire?
--Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M.
le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé
arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard.
--Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que
c'était moi qui les recevrais.
--Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa
Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même.
--Quel est le premier arrivé?
--M. de Beautru.
--Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer.
--Il y est, Sire.
--Qu'il entre alors.
Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et
s'effaça pour laisser entrer Beautru.
L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter
ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de
Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire
attendre Sa Majesté.
--M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand
cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime
mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle.
--Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le
cardinal.
--Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur?
en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui.
--Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.
--Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière.
--Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui,
au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à
la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à
l'abaissement de la France.
--On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le
comte-duc d'Olivarès?
--Oui, Sire.
--De quelle mission étiez-vous chargé près de lui?
--Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue.
--Eh bien?
--Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me
conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies
les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des
échantillons à Votre Majesté.
--Mais il se moquait de vous, ce me semble!
--Et surtout, Sire, de celui que je représentais.
--Monsieur!
--Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que
je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges
agréables au lieu de vérités dures.
--Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre
expédition d'Italie?
--On en rit, Sire.
--On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?
--Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis,
ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux
reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du
duc de Nevers.
--Ah! l'on croit cela à Madrid!
--Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit--je sais cela d'un
des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté--que l'on a écrit à don
Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent
l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de
Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans
le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que
vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.»
--Vous êtes sûr de ce que vous me dites?
--Parfaitement sûr, Sire.
Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau
enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était
vivement préoccupé.
Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru.
--Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?
--Des propos de cour, voilà tout.
--Mais ces propos de cour, que disaient-ils?
--Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté.
--N'importe, je veux savoir.
--Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette
fange!
--Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied,
que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine.
Beautru s'inclina.
--A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir.
--Obéissez donc alors.
--On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante...
--Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma
mort c'est leur ancre de salut. Continuez.
--On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses
précautions pour s'assurer...
Beautru hésita.
--S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.
--Pour s'assurer la régence.
--Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne.
--Pour s'assurer la régence! répéta Beautru.
Le roi frappa du pied.
--Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la
crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est
l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas?
--Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi.
Et Beautru s'inclina devant le roi.
--Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la
vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur
pour la suivre jusqu'au bout.
--Qu'ordonne Votre Majesté?
--Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué.
--Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le
malheur de la blesser.
--Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M.
Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une
place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un
à récompenser.
Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur
extraordinaire près de Philippe IV.
Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos
au roi.
--Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon
honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône
que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la
veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et
que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera.
Heureusement--et le roi commença de rire d'un rire strident et
nerveux--heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce
qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié!
--Puis, l'oeil plus sombre et la voix plus altérée:
--Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.
Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se
retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.
--Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda
Charpentier.
--Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein
d'intérêt!
Puis, avec ce même rire presque convulsif:
--Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez
eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le
veulent, ils le savent enfin.
Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte.
--Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous
a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas?
parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour
lui.
--Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses,
je ne sais pas si je dois vous répéter...
--Me répéter quoi?
--Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous
avez eu à vous plaindre.
--Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du
cardinal de l'autre côté des monts?
--Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils
félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie
politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais
été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa
Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à
Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même
que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant
Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres
du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la
grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des
trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y
contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en
traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et
demi.
--Et au nom de qui sont ces traites?
--Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher
l'argent, elles sont payables à vue.
Le roi les prit, les tourna et les retourna.
--Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est
avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet
homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.
Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au
timbre et appela. Charpentier parut.
--Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. le cardinal a emprunté les six
millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la
guerre?
--Oui, Sire, à M. de Bullion.
--S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter?
--Au contraire, Sire, il les lui a offerts.
--Comment cela?
--M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles
s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié,
et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait
passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence.
--Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout.
--Et avec quoi? demanda le cardinal.
--Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille
hommes et un million d'or en croupe.
--Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.
--Quand?
--Le plus tôt possible!
--Ce soir, sera-ce trop tard?
Le cardinal se mit à rire.
--Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.
--Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais
donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.
--Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?
M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.
--Votre parole, monseigneur, dit-il.
Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un
petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut
dit.
--C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion?
--A la trésorerie, je présume.
--Attendez.
Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit:
Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une
somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur
l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal,
veuillez me les donner si la chose est possible,--je vous engage ma
parole de vous les rendre d'ici à un mois.
Votre affectionné,
LOUYS.
Puis, se retournant vers Charpentier:
--Beringhen est-il là? demanda-t-il.
--Oui, sire.
--Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller
chez M. de Bullion. Il y a réponse.
Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra.
--Eh bien? fit le roi.
--M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M.
de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à
M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.
Louis fit un signe de tête.
--Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire?
--Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant
de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M.
Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui
l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre
Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait
de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit.
--Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous
fournir moi-même l'occasion de le voir.
La Saladie s'inclina.
--Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à
Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui
sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de
Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je
vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse,
qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai
reconnaissant de votre zèle.
La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en
hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi.
Charpentier était resté à la porte.
--J'attends M. de Charnassé, dit le roi.
Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le
cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé
que celui-ci était devant ses yeux.
--Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce
qu'il paraît.
--Oui, Sire.
--Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier
seulement j'apprends à connaître le prix du temps.
--Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne?
--M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre
l'initiative en tout point, s'est contenté de m'annoncer votre départ
et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.
--Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise
quelles étaient mes instructions?
--Dites.
--Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par coeur pour le cas où
les instructions écrites s'égareraient.
«Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des
alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur
conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle
immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher
elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de
Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de
Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister,
pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de
leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin
d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus
convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»
--Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez
sans doute de particulières.
--Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait
fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une
ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur
l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait
l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.
--Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.
--J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef
de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la
ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui
promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine,
province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.
--Oui, dit le roi en souriant, je comprends la _Crète_ et le roi
_Minos_; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y
gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine?
--Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne
partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient
les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement
accomplir votre entreprise sur Mantoue.
Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son
ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans
son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater.
--Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?
--Oui, Sire, mais à certaines conditions.
--Qui sont?...
--Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche
un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle
absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus
convenable peut-être, que je lui en explique le sens?
--Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des
mains.
--N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux
compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et
disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi.
--Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je
vais l'apprendre.
Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas:
«De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places
fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.
«Ce 19 décembre 1628.
«Mon cher cardinal,
«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas
de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.
«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que
cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des
affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France
et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter
avec vous, pas avec d'autres.
«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon
son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son
frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que
vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces
gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous
pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de
sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?