tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la
veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit
une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant,
laissa voir un immense coffre de fer.
Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit
connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et
montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de
voir.
Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il
en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or
et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.
A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de
papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en
France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du
cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or
monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un
million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille
livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants
dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa
valeur sur une étiquette.
Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue
de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après
avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son
bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur,
après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la
limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa,
et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à
celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus
pur.
Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait
trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient
ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et
il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si,
dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la
France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre.
Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour
appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe;
puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef.
--Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il,
que sur un mot écrit par moi.
Charpentier s'inclina.
--Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi?
--Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours
seul.
--Seul?... et à quoi travaillait-il seul?
--Aux affaires de l'Etat, Sire.
--Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?
--Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.
--Quels étaient ces principaux agents?
--Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres
encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à
mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports.
Au reste, tous sont prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils
auront affaire.
--C'est bien.
--En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M.
le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à
l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne.
Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au
plus tard.
--Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le
cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment
quelqu'un qui attende?
--M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir
l'honneur d'être reçu par Votre Majesté.
--J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave
soldat; je serai bien aise de le voir.
Charpentier alla à la porte d'entrée.
--Monsieur Cavois? dit-il.
Cavois parut.
--Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me
parler?
--Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.
--Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous
l'accorder.
--Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé.
--Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois.
--Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était
ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne
suis plus à personne.
--Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi.
--Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son
service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur.
--Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en
faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal?
--Parce que le coeur y était, Sire.
--Et qu'il n'y est pas avec moi.
--Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.
--Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal?
--Le bien qu'il m'avait fait.
--Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?
Cavois secoua la tête.
--Ce n'est plus la même chose.
--Ce n'est plus la même chose, répéta le roi.
--Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait.
Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le
cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a
accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous
gagnerons douze à quinze mille livres par an.
--Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des
charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an,
c'est bon à savoir.
--Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége.
--Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois?
--Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à
porteurs dans les rues de Paris.
Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout,
immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit
doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses.
--Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que
vous avez dans les gardes de M. le cardinal?
--Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable
et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine.
--Je ferai Jussac maréchal-de-camp.
--Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime
M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de
devenir maréchal-de-camp loin de lui.
--Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...
--C'est mon désir, Sire.
--Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près
de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille
pistoles.
--Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M.
le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va
faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup
d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non
pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent
avec cet homme.
--Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur
Cavois?
--Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes.
--Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien?
--Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira,
et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble
de ses serviteurs.
--C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du
capitaine à tout refuser, vous êtes libre.
Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait.
--Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi,
comme M. Cavois, de me servir?
--Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de
Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu
et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail.
--Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera
installé, que ferez-vous?
--Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le
cardinal, qui est habitué à mon service.
--Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser
près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne
faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à
faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez
ces deux qualités.
--Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même
sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me
dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me
jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de
soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M.
le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur
misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place
est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses
vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté
m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.»
--Tes père et mère honoreras
Afin de vivre longuement,
répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau
ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre,
monsieur Charpentier.
--Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée?
--Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le
roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne
pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous
connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur.
Charpentier s'inclina.
--N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai
entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète?
--Oui, Sire.
--Je désire le voir.
--En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté
désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même?
--Frappez, dit le roi.
Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.
Rossignol tenait un papier à la main.
--Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.
--Laissez-nous, dit le roi.
Charpentier sortit.
--C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.
--Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des
yeux, le papier.
--On vous dit habile déchiffreur?
--Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon
pareil.
--Vous pouvez reconnaître tous les chiffres?
--Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec
l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres.
--Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?
--Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur.
--Mon frère!
--Oui, Sire, à Son Altesse royale.
--Et que disait M. de Lorraine à mon frère?
--Votre Majesté désire-t-elle le savoir?
--Sans doute.
--Je vais le lui aller chercher.
Il commença par l'original et lut:
JUPITER...
«... _est chassé de l_'OLYMPE..., continua Louis XIII.
--Du LOUVRE, fit Rossignol.
--Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi.
--Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol.
--Monsieur conspire et contre qui?
--Contre Votre Majesté et contre l'Etat.
--Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur...
--Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue.
--«... _il peut_, reprit Louis XIII, _il peut se réfugier en_ CRÈTE....
--En LORRAINE.
--«... MINOS...
--Le duc CHARLES IV.
--«_lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé de_
CÉPHALE...
--La santé de VOTRE MAJESTÉ.
--C'est moi qu'on appelle Céphale?
--Oui, Sire.
--Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que
Céphale. Qu'était-ce que Céphale?
--Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne
très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été
infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.
Louis XIII fronça le sourcil.
--Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il
s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi!
--Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol.
--Vous en êtes sûr?
--Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir.
--Où en étions-nous?
--«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le
duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la
santé de _Céphale_, c'est-à-dire du roi...--Vous en êtes là, Sire.
Le roi continua:
--«... _ne peut durer_...--Comment ne peut durer!
--C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du
duc de Lorraine, du moins.
--Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade!
Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour
chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un
effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire.
«... _Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser_
PROCRIS...--Procris?
--Oui, LA REINE, fit Rossignol, Procris était la femme infidèle de
Céphale.
--«... _ne ferait-on pas épouser la reine à_ JUPITER--à Monsieur!
s'écria le roi.
--Oui, Sire, à Monsieur.
--A Monsieur!
Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et
continua:
--«... _Le bruit court que_ L'ORACLE...
M. LE CARDINAL
«... _Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser_ VÉNUS.
Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de
tourmenter le papier qu'il tenait à la main.
--VÉNUS? répéta vivement le roi impatient.
--MADAME DE COMBALET, MADAME DE COMBALET, dit vivement Rossignol.
«... _A_ CÉPHALE, continua le roi, me faire épouser madame de Combalet à
moi! où ont-ils pris cette visée?
«... _En attendant que_ JUPITER, c'est-à-dire _Monsieur, continue de
faire sa cour à_ HÉBÉ...
--A la PRINCESSE MARIE.
--«... _Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se
croit, l'_ORACLE, ou le cardinal, _se trompe en croyant_ JUPITER
_amoureux_ d'HÉBÉ.
«Signé MINOS.»
--CHARLES IV.
--Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on
sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer;
ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu
merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis
pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est
découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la
part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler
la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné
les Guise?
Puis, se retournant vivement vers Rossignol.
--Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de
M. le cardinal?
--Elle était confiée à M. Senelle.
--Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien
entouré.
--Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque
cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance
acheté par le P. Joseph.
--Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi.
Rossignol cligna de l'oeil.
--L'ombre de M. le cardinal, dit-il.
--Et alors, le valet de chambre de Senelle...
--Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée.
--Qu'a fait Senelle, alors?
--Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au
duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le
duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là
qu'a reçue _S. A. R. Monsieur_.
--Et qu'a répondu mon frère _Jupiter_ au sage _Minos_? demanda le roi en
riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant
agitées, quoiqu'il eût cessé de parler.
--Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens.
--Comment, c'est sa réponse que vous tenez?
--Oui, Sire.
--Donnez.
--Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien
moi-même.
--Comment cela?
--Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque
surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre.
Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement
inintelligibles.
--_Astre-se Be-l'amb._ dans la joie _L. M. T._ _se_ vent être _se_.
--Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.
--Je le saurai demain, Sire.
--Ce n'est point l'écriture de mon frère.
--Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur
qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier.
--Et quand cette lettre a-t-elle été écrite?
--Aujourd'hui, vers midi, Sire!
--Et vous en avez la copie!
--A deux heures, le P. Joseph me la remettait.
Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit
homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le
deviner:
--Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui
demanda-t-il.
--Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée!
--Je vous croyais à M. le cardinal.
--Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du
moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.
--Mais j'en ai besoin, moi, de vous!
--Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que
ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en
devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis
fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre
lesquels le cardinal seul peut me protéger.
--Et si je vous protége, moi!
--Sa Majesté en aura l'intention, mais......
--Mais?...
--Mais elle n'aura point la puissance.
--Hein! fit le roi en fronçant le sourcil.
--D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais
pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent
de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis
de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je
déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux
lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien
modestement placé.
--Où cela?
--En Angleterre.
--Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles,
probablement?
--Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante
pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le
cardinal; j'ai refusé.
--Et si je vous offrais autant que le roi Charles.
--Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une
fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en
disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être
même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il
a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne
quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je
fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant
vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté.
--De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie?
--On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur.
Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous
avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve.
--Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.
--Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais
resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait
les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai
de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer à mon
départ pour lequel tout est préparé.
--Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous
n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre
talent contre la France.
--J'en donne ma parole à Votre Majesté.
--Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que
vous et vos compagnons!
Le roi regarda sa montre.
--Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici;
veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.
--Elle le sera, Sire.
Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:
--Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.
--Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à
Charpentier de le faire entrer.
--Il est là, Sire!
--Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même.
--Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à
l'Éminence grise.
Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la
porte du cabinet.
--Venez, venez, mon père, dit le roi.
Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine,
et avec toutes les apparences de l'humilité.
--Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi.
--Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec
curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant
ses yeux.
--Oui, Sire.
--Depuis longtemps?
--Depuis une heure, à peu près.
--Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là?
--Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est
d'attendre les ordres de son roi.
--Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon
père.
--Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux
saintement baissés.
--Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère?
--Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix.
--Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième
siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la
croisade.
--Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir.
--Comment cela?
--J'ai fait un poëme latin intitulé la _Turciade_, pour animer les
princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés.
--Vous rendiez de grands services à M. le cardinal?
--Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles
moyens.
--Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?
--Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que
des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.
--Vous avez un carrosse?
--Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord.
--L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.
--Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.
--Et il vous donna un carrosse.
--Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par
malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire,
le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...
--Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le
carrosse que vous avait offert le cardinal.
--Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il
serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés.
--Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon
père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous
désirez que je vous fasse.
--Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut
dans la voie des honneurs.
--Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire?
--Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû
sortir.
--Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le
roi.
--Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau
éteint, je suis aveugle.
--Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est
permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le
talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M.
le cardinal vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.
--Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber.
--Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau
rouge, la chute est supportable.
Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin.
Cet éclair n'échappa point au roi.
--N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise?
--Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements!
--Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?
--Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce
but.
--Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien?