plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme
que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux
angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire place aux infortunes
non méritées--ce sphinx, on l'appelle le Doute.--Pourquoi Dieu,
demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois,
ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?
--Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le
comprendre.
--Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa
main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions
pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît
injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but.
Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre
Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille?
sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France,
or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?
Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier
parut.
--Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des
hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces
d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart
d'heure.
Charpentier s'inclina et sortit.
Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et
au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:
_P. S._--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
restant des six millions empruntés sur ma garantie--le cardinal
consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui--elle monte à
trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une
caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
clef à Votre Majesté.
N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport
des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes
ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à
Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que
j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
elle.
Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire
prendre possession de ma maison.
Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en
osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de
Votre Majesté,
Armand [+] RICHELIEU.
A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait
d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum
à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.
En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.--35,000 hommes
étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire
campagne.
Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe,
appela le messager et lui donna le pli en disant.
--A Sa Majesté en personne.
Et il ajouta une seconde bourse à la première.
La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout
attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose
que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de
Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât,
près du cocher, et dit:
--A Chaillot!
--Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:
--Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot,
dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.
CHAPITRE XI.
LES OISEAUX DE PROIE.
Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait
complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon
opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis,
obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner
de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal,
dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son
siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une
seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la
décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose
singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les
augustes personnages qui l'attendaient.
Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne
et Monsieur.
Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère
que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens,
Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; coeur lâche et déloyal,
méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le
sourire, et rendait ce mépris en haine.
Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine
Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de
sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.
Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans,
se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter
les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et
Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc
d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la
fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce,
à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue,
gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise,
l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se
tenait prêt à trahir encore.
Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et
tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite
naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait
répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que,
grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant
passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.
Vers dix heures et demie--on se rappelle que le cardinal l'avait fait
attendre--le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi
de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui
avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il
n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.
Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait
avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces
haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.
--M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?
--Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et
de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.
--C'est bien, dit le roi, allez!
Le messager se retira.
Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.
--Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par
une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se
joignait à la prière.
Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix
n'avait point ses inconvénients?
--Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes
intérêts?
Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être
pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit
déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire
cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons
sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur
les différents auditeurs appelés à l'écouter.
«SIRE!...
A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son
papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient
pas évanouis comme des fantômes.
--Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.
Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il
comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui
s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine
altération dans la voix:
«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime
et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...
--Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il
accepte.
--Attendez, madame, dit le roi, il y a un _mais_...
--Alors, lisez, Sire, lisez!
--Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.
Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.
«_Mais je ne puis par malheur l'accepter._
Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur,
incapables de se contenir!
Le roi fit un mouvement d'impatience.
--Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.
Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus
maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya
sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa
belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.
Le roi reprit:
«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de
La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin mais cet
effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis
exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me
donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»
--Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se
repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.
--Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude
s'irriter l'oeil du roi.
Anne pressa plus fortement le genou de Marie.
--Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais
tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.
--Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame,
_je le sais_, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il
continua avec une impatience mal réprimée.
«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée
dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien
accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble,
et surtout le plus fidèle de vos sujets.
«ARMAND, cardinal de Richelieu.»
Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée;
les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi
pour lui baiser la main.
Mais le roi arrêta tout le monde du regard.
--Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.
Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le
_post-scriptum_ que se trouvait généralement le point le plus important
de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: _Il y a un post-scriptum_, et
la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:
--J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision,
vous ne reviendriez pas sur la vôtre.
--J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.
--Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.
Le roi lut:
«P. S.--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois
millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une
caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
clef à Votre Majesté.»
--Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une
cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!
Le roi frappa du pied, le silence se fit.
«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le
transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce
importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma
maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout
ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
elle.
«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire
prendre possession de ma maison.
«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me
dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre
Majesté.»
ARMAND [+] RICHELIEU.
--Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voilà
tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.
La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette
royauté, répondit la première.
--Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que
vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance;
mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le
cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.
--Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien
venu.
--Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les
affaires intérieures en votre absence.
--Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les
mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire
la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le
cardinal?
--Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez
résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai
pas osé revenir sur ce point.
--Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?
--Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de
Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.
--Et après?
--Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux
sceaux; on peut les y laisser.
--Le roi fit un signe de tête.
--Et à la guerre? demanda-t-il.
--Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil
conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués,
à pourvoir à la sûreté de l'Etat.
--Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant,
dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de
son ministère.
--Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre
de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.
--Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.
--Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice
faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait
Monsieur parfaitement capable.
Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.
--Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je
rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers
l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux;
ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.
--C'est bien, dit le roi, nous aviserons.
--Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils,
qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en
possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu,
le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines
largesses qui ne seraient que des actes de justice.
--Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me
semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions
prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.
--Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien
trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en
hypothéquant mes biens.
--Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin
des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur
lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je
comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore
reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour
ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire
de la mémoire du roi votre père.
--Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit
tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.
Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.
--Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du
même genre à me faire?
--Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux,
à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont
quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les
pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000
livres.
--Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce
qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous
êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en
faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque
autre prière à m'adresser?
Anne se tut.
--Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la
parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don
d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de
Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari,
ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements
qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté.
--La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.
--Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez
généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses
ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme
l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de...
Monsieur hésita sur le chiffre.
--De combien? demanda le roi.
--Mais, de cent cinquante mille livres au moins.
--Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de
dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous
trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai
observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui
aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de
MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou
par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait
six millions à la France et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon
frère, et que la parenté se paye.
--Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille,
mon fils, à qui ira-t-il?
--Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un
emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses
enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants
qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il
n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa
famille. _Votre fils_, madame, aura ses cent cinquante mille livres
d'entrée en campagne.
Louis XIII appuya sur le mot _votre fils_, car, en effet, tout le monde
savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis.
--Est-ce tout? demanda le roi.
--Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je
voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un
dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque
j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle
on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui
nous manquait...
--Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est
de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous
confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la
Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce
serait nous révolter contre elle.
--Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition
de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu.
--Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à
madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois
millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je
me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante
mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai
quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon
fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien.
--Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence.
--Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi,
fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois
prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier
qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi.
--Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des
deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent
cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie.
--Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi,
car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré.
Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat
eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération
qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du
matin.
Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous
saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa
Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle
de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il
dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il
monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le
cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire
Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil
du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en
murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni
la portée:
--Enfin! je vais donc régner!
CHAPITRE XII.
LE ROI RÈGNE.
Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de
la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du
beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France,
appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé
par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des
Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait
acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la
haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son
roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il
avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage
administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement
plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de
l'ordre dans les finances et à retrouver ce métal que l'on croyait être
la propriété de la seule Espagne,--l'or.
Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y
avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la
banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première
proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il
lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui
fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le
peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il
lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais,
à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.
En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il
fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer
les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il
fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il
fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le
trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.
De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son
ministre.
Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions
sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa
parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille
livres?
Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt
mille livres de Richelieu.
Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du
fameux trésor.