regardant avec une respectueuse tendresse:
--Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que
je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position
et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi
Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux
qui ont aimé le père d'aimer le fils.
Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu,
pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui
par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette
figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût
s'adoucir.
--Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser
percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne
de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du
mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est
bon, ne saurait que répondre.
--Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal,
car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour
cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter
dans les périls auxquels vous vous exposez.
--Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle
voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me
menacent?
--Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et
pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement?
--Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient,
monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je
vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement.
--Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28,
je crois.
--Le 28, monseigneur.
--Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine
Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour MONSIEUR.
Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à
répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence
qu'exerce un homme de génie:
--Oui, monseigneur, dit-il.
--Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi,
vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester
oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la soeur de
Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi,
vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes
présenté chez elle, vous étiez son amant.
--Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des
dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de
Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à
de pareils détails.
--Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant
de la soeur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route,
quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans
danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous
étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a
trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, fidèle à la mémoire
du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que
ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez
vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin.
--Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant
embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce
douloureux spectacle?
--Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, au moment où, déguisé en gentilhomme
basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et
venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de
Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et
minuit.
--Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je
reconnais que votre police est bien faite.
--Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par
crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur
vous de si exacts renseignements?
--Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un
intérêt quelconque.
--Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal
qu'il pouvait se faire à lui-même.
--Comment cela, monseigneur?
--Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et
Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois
Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime,
mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent
souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de
Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français
qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en
faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la
persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le
faut.
--Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur?
--Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement
chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour
cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa
vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche.
Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des
intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué
votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de
votre père.
--Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me
dit à moi?
--Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de
Concini, et non de Henri IV.
--Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites.
--Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère
de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de
celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le
comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et
qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration
que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout
ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France.
--Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce
pas?
--On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV.
--Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me
donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier
une mission.
--Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains
pour vous.
--Qui m'éloigne du danger?
Richelieu fit signe que oui.
--Et par conséquent de Paris?
--Il s'agirait de retourner en Italie.
--Hum! fit le comte de Moret.
--Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie?
--Non, mais j'en aurais pour rester à Paris.
--Alors vous refusez, monsieur le comte?
--Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner.
--Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard.
--Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête.
--Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans
y prendre part?
--Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard
possible.
--C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte?
--C'est bien résolu, monseigneur.
--Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à
votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu
confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je
chercherai quelqu'un, comte, qui veuille bien vous remplacer près de
Mlle Isabelle de Lautrec.
--Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de
Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père?
--Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne?
--Oh! mais, monseigneur, pardon.
--Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur.
--Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le
conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour
elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi.
--Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien?
--Non, monseigneur.
--Vous acceptez?
--J'accepte.
--En ce cas, voici mes dernières instructions.
--J'écoute.
--Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera
aussi sacrée qu'une soeur.
--Je le jure.
--A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée
et prendre un commandement sous M. de Montmorency.
--Oui, monseigneur.
--Et si le hasard faisait--vous comprenez, un homme de prévoyance doit
supposer tout ce qui est possible--si le hasard faisait que vous vous
aimassiez...
Le comte de Moret fit un mouvement.
--C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes
pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant,
je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais
je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père.
--Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur.
J'aime Mlle de Lautrec.
--Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle,
par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris
sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous
aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la
reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux.
--Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec
stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma
reconnaissance; mais...
Le comte s'arrêta inquiet.
--Mais quoi? demanda le cardinal.
--Il me reste un doute.
--Lequel?
--J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et
si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur.
--Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et
devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que
vous désirez.
--Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la
rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ
ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là
comment la voir.
--Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est
urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais,
moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai
quelques ordres à donner.
Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé
d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui,
de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il
était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps
pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres
détails de la vie.
La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de
Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en
avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans
son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de
Lautrec elle-même.
Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique,
poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la
rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant
d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait
avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être
trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué.
Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de
Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait,
croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la
participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou,
l'Estoile et Mayret.
Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être
présenté au cardinal.
CHAPITRE VII.
LE CONSEIL.
Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de
Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de
Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du
Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle
des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté,
dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements
les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font
aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre.
Le conseil se tenait le soir.
Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis,
qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé
par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de
Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que
dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce
qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en
le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre,
plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un
des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes
circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des
capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de
l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons
introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de
Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre.
Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il
était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son
côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa
présence.
La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au
roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la
détermination adoptée.
Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence
de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an
après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix
dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis
qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc
d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que
contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le
cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient
passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de
Médicis.
Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la
reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais,
malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts,
il n'en était que plus puissant.
Le conseil était indiqué pour huit heures du soir.
A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur
poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise.
A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son
tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu
plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles
sacramentelles:
--Asseyez-vous!
MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent
autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre
égal à celui des délibérants.
Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue
tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre,
comme il eût dit toute autre chose, il dit:
--Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc?
--A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il
point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous
procédions sans lui?
Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif.
Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux
gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la
délibération:
--Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.--Il
s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir
Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers--prétentions
que nous avons appuyées--et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur
le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un
droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de
prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par
les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M.
le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires.
Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés:
--L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a
laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des
trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc
de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du
Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de
second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent
trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis
XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié
avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant
l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un
partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi
sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y
neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche.
C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et
c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a
plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du
maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de
trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis
de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins
de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et
fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique
adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que
d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise
commencée;--cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est
arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de
notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on
ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de
suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la
guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux
objections qui lui seront faites.
Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la
parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal
Bérulle.
Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre,
consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il
avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit:
--Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons
apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît
non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque
subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables,
auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées;
et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve
dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des
armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce
moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à
réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les
monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés
injustement.
Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise,
s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il
pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper
l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne
travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour
exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de
l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse
entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de
flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec
l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la
guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à
donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les
serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un
traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques
anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion
en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne
et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les
intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds
de Leurs Majestés.
Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli
les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie
et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux
Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis.
Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu:
--Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à
répondre, répondez.
Richelieu se leva.
--Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle
mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de
l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente
comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne
qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier
à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand
Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision,
que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera
luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux
leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que
ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de
grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue
catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné,
de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de
Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux
trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du
roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine
cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est
trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral
des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du
Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions,
et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne
se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à
l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis.
Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son
adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté
qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue,
que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans,
a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit
non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre
l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend
éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante.