incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange
de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour
d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc
Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le
Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des
voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du
ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais
encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui
brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses
alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de
Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais,
comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui
s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré.
Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui:
--En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous
avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous,
et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par
les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de
votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de
vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de
leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous
promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le
succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je
ne suis ni prophète--et Richelieu regarda avec un sourire son collègue
le cardinal de Bérulle--ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre
Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son
dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la
fin du mois de mai prochain.
En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de
réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté,
victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout
ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne.
Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à
assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc
de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de
Richelieu.
Le roi prit la parole:
--M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de
lui-même et de la politique suivie, de dire le _ministre du roi_, car
cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.--Oui, nous
sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous
devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre
suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le
pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé.
Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements
éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine
retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de
Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse.
Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique,
presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua:
--La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas
de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais
l'époque où nous devons nous mettre en campagne,--bien entendu que les
opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort.
Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas,
l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous
ne la suivons pas.
Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un
léger signe de remerciement.
Puis se tournant vers Bérulle:
--Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le
cardinal.
Bérulle se leva.
--Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux
mots: _le ministre du roi_, a proposé de faire la guerre immédiatement,
et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement
opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé
son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons,
je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La
première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par
le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons
quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des
Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les
soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une
cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des
montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de
lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on
ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a
fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu,
en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante
mille,--eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du
royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée,
sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de
l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même
dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas
mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les
préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire
par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs
de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par
Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au
roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de
chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours
de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit
éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec
le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat
que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être
avantageuse.--J'ai dit.
Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine
impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de
laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette
guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les
capitaines admis au conseil,--Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de
Guise, Marillac-l'Epée--n'étant plus des jeunes gens--et ardents à la
guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient
une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour
braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger
il ne faut être que courageux.
Le cardinal se leva.
--Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable
collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris
sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues
du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point
décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle
sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir
d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura
à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une
partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche
sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées
à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir
depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le
soldat bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux
difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les
affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre
ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de
canons et de forteresses.
Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser
cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille
qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis
de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a
approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent,
mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous
sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon
honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions.
Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis
longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer
quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et
sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des
logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous
les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la
guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de
Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de
son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et
l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je
supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera
immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de
l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit!
Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII
d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs,
paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi.
Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et
eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table.
--Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le
cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le
duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se
mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour
être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le
cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne,
et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le
conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu,
messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Le conseil est levé.
Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement.
Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la
guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne
doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était
de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait
donner la conduite du siége de La Rochelle.
Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde
des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à
conserver les apparences de la neutralité.
Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se
retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de
Vauthier.
--Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la
bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.»
--Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi
n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général.
--Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé
lieutenant général dans l'esprit du roi?
--C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité.
--Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de
Médicis.
--Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un
instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans.
--Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène.
--Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant.
Puis, se retournant vers Vauthier:
--Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il?
--Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être
écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté.
--Venez vite alors.»
Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant
aux appartements particuliers de Marie de Médicis.
CHAPITRE VIII.
LE MOYEN DE VAUTHIER.
Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais
du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux
obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet,
de la part des deux reines.
Et, en effet, quoique rentré chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec
la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé
Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une
seconde tentative sur son fils.
Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et,
à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély.
Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait
dire.
Baradas avait gardé le silence le plus complet.
C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur,
qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur
qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il
connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de
campagne.
Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se
promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant,
jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que
la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély,
ramener aux pieds du roi.
Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi
n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner
l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de
Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en
interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots
exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De
toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine
l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le
palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles.
Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en
prendre des informations de son côté, et c'était pour cela
particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou.
Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait
sans aucun renseignement précis.
Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à
peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au
point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély,
que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité.
Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout
particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen
gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de
Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus--et une personne
du dévouement de laquelle il était sûr--à consulter, il répondit d'une
voix assez bienveillante:
--Entrez.
M. le Premier entra.
--Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je
n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély?
--Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M.
Beringhen.
--Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger
Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer
tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner
des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la
reine Anne d'Autriche.
--Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là?
--Oui, Sire.
--Toutes deux?
--Oui, Sire.
--Et elles veulent me parler ensemble?
--Ensemble, oui, sire.
Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il
pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la
porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée
suivie de la reine Anne d'Autriche.
Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile,
auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais
alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière.
En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre
entêtement d'un taureau qui présente les cornes.
Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux:
--Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec
le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles
persécutions. Que me voulez-vous? dites vite.
--Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les
mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa
belle mère,--je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous
désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible
et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans
les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer
les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver.
--Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a
permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées
comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces
froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là,
à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de
la constance et des privations?
--Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le
cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de
votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir
sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre
indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient
Dieu de vous conserver à la France et à elles!
La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet.
--Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le
Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous
supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre
Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur
profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté
qu'arriverait-il de nous et de la France?
--Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et
serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux
résolutions prises.
--Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin,
puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à
tous....
--A _toutes_! vous voulez dire, madame, interrompit le roi.
--Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever
l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point
votre ministre bien-aimé?
--Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point
M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le
regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume.
--Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de
près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez
près de nous et avec nous.
--Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres
chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent
d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non,
madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que
je le reconnaisse tout le premier.--Ah! s'il y avait un prince de ma
maison auquel je pusse me fier.
--N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur?
--Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à
l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté.
--Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre
malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à
l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait
d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes
où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il
faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est
bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs
nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est
bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez
sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude
que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son
amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie.
--Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je
suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait
lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas
que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon
pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de
commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai,
et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux
ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur
ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je
m'en trouve bien.
Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles
et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour
cacher ses larmes.
Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine
visible, et il le réprima immédiatement.
Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains:
--Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est
une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui
parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu
quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice,
cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous
résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première
décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère,
mais la France vous en seront reconnaissantes.
--C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le
fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce
que vous m'avez dit.
Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire
les rois, et qui disent que l'audience est terminée.
Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la
reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor
qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte
parut la tête de Gaston d'Orléans.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu,
c'est à vous de faire le reste.
--Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc.
--Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de
la chambre du roi.
--C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché
d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne
pas le lui donner.
Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant
dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens
opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas.
Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si
Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes
ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure
après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait,
toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il
ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine
d'espérance:
--Victoire! il est chez le roi.
Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment
où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la
peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui
jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras
ouverts.
CHAPITRE IX.
LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.