parlez.
Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.
La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint
d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de
comprimer les battements de son coeur.
Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle
était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la
crainte.
Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.
--A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis
tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis.
Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez
moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.
--Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur;
mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui
comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de
m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre
protection.
Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.
--Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester
inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous
êtes.
--Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous,
monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque
la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.
--Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double
confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et
de ministre.
La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de
lui et leva son voile.
Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne
croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette
pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de
surprise.
--Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.
--Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux
bonnes dispositions de Votre Eminence?
--Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous
êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent
d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour
de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire
que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.
--Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens
justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je
cours.
--Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me
demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de
moi.
--Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les
aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession.
Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et
s'arrêteraient sur ma bouche.
--Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me
garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces
susceptibilités fussent-elles exagérées.
--Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père
partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père
deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le
danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise
d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui
pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse
que moi...
--Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger
dans cette place que vous occupiez.
--Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse
et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une
attention que je ne méritais certes pas. Le respect, pendant quelque
temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que
sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante
courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la
reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du
roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit:
«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux
de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla
qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la
reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le
lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu
trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé.
Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et,
prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la
permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à
partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne
s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver
de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la
cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre:
«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu
nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut
encore plus froide pour moi que la reine.
--Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la
reine attendait de vous?
--Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur
instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de
mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine
continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai
près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de
lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui
des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était
point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de
son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa
femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine
m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi,
mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a
envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole,
s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait
les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si
extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais
tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente
que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa
Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans
suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.
Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la
petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait
mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me
dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes
involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes
joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais
il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la
petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en
alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni
me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je
sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les
meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les
forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.
Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis
était assise près de moi.
--Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.
--Oui, monseigneur.
--Continuez, mon enfant.
--Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les
félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations
qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à
Votre Eminence.
--Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous,
n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle
que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à
entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant
dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez
par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.
--Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.
--Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce
qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?
--Mot pour mot, monseigneur.
--Et que répondîtes-vous?
--Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux
premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire
de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer
et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au
lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla
qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une
femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour
de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!--Puis, prenant Mme
de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me
disant:--Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira
Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en
échange de votre dévouement--et elle rentra dans sa chambre. Mme de
Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire,
c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que
je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que
l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute
elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me
quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma
résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter
à vos pieds et de vous tout dire.
--Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le
récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime,
mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je
ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à
genoux et de lui donner la forme d'une confession.
--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence
ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour
tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée
par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle
de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.
--Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?
--Non, mais un danger, monseigneur.
--Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la
mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société,
est d'aimer et d'être aimée.
--Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle
par le rang et par la naissance.
--Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom,
quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore
l'égal des plus beaux noms de France.
--Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle
et surtout dangereuse.
--Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?
--Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui
m'épouvante.
--Vous vous êtes aperçue de cet amour?
--Il m'en a fait l'aveu.
--Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une
prière.
--La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant
qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et
même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire
croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui
m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me
renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand
qu'ici.
--Si j'avais affaire à un coeur moins pur et moins noble que le vôtre,
moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre
pureté et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous
aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par
vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la
complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la
France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous
n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez
quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de
votre père, je vous en donnerai les moyens.
--Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et
en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.
--La route ne sera peut-être pas sans danger.
--Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je
me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler
incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où
l'innocence de mon coeur et la virginité de mes pensées sont des chances
de plus de succomber.--Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces
princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui
intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et
toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes
qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la
loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par
le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.
--Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de
semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt,
du moins arrêté pour votre départ.
--Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?
--A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.
--Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le
trouble de mon coeur.
--Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et
de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que
ce coeur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à
moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon
insuffisante tendresse.
En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau
et frappa sur un timbre.
Guillemot parut.
Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.
--En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des
tableaux.
--Seul, ou accompagné?
--Avec un jeune homme.
--Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne
dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les
deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de
Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander
si je suis libre.
Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de
chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où
se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de
Montmorency et le comte de Moret.
CHAPITRE VI.
OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES
COLLABORATEURS.
Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait
l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le
cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu
la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir
atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée
baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé,
sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il
est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il
n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie,
éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de
conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de
Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou
improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait
plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon
l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.
Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours,
c'était, non point la guerre d'Italie--elle était arrêtée--Mais c'était
le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.
C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir
les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il
avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret;
seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la
jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier
les intentions qu'il avait sur le comte.
C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de
Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous
avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas
vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de
Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à
son oncle un fait de cette importance.
Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut
à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une
ouverture de paix que lui faisait le prince.
Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune
homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de
tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et
dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves,
inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à
le ménager, à le protéger, à aider sa fortune--étant le seul fils de
Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.--Le
comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée,
servant la France, représentée dans sa politique par le duc de
Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour
avoir conspiré contre lui.
Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune
prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la
reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme
de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait
pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne
pourrait plus se dégager.
Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra
sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de
Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût
fait pour Monsieur.
Les premiers compliments échangés:
--Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la
guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans
opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai
payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de
vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.
--Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire,
que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de
l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par
me faire une promesse?
--Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de
son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre
loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.
Montmorency s'inclina.
--Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses
titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à
cause de votre extrême jeunesse--c'était celle de connétable. L'épée
fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un
bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter
loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait
connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa
échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à
le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui
se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion
de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers,
au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre
la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi
vivant il ne le sera jamais!
Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de
Montmorency.
Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.--Il continua:
--La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en
vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur
votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre
d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la
grandeur ou l'abaissement de la France.
Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le
cardinal:
--Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune
prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour
laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.
Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience
la fin de son discours:
--Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières
paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si,
comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous
aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége
de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable
qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et
maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre
d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre
toute liberté.
--Votre main! monseigneur, dit Montmorency.
Le cardinal lui tendit la main.
--Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi
comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre
Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.
--Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une
suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai
jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.
--Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?
--Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant
toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en
campagne au commencement du mois prochain.
--Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon
gouvernement ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent
gentilshommes et cinq cents cavaliers.
--Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi
serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce
que vous feriez dans cette circonstance?
--Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du
projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.
--Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée
de connétable.
--Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?
--Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes
particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission
importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui
seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même,
la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et
dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.
Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots,
parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de
Moret au duc.
--Laissez-moi Galuar.
Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la
pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.