répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût
abouché avec Lopez.
Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un
coup d'oeil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le
comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle
de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer
avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu
de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce
que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres;
d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde
était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de
l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de
l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte.
Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses
intéressantes.
--Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès.
--Oui, par le comte de Moret.
--Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur
de Milan...
--Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère.
--Et la reine a médité le conseil qui lui était donné.
La reine rougit et baissa les yeux.
--Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant
lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus
sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait?
--Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.
--Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?
--Dieu en déciderait.
--Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque
confiance dans la parole de Monsieur.
--Aucune, c'est un misérable.
--On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque
couvent de France.
--Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.
--Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère?
--Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste.
--Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort
du roi, tout le monde est aux pieds de la régente.
--Je le sais, monsieur.
--Eh bien?
La reine poussa un soupir.
--Je n'aime personne, murmura-t-elle.
--Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un--qu'il est par
malheur inutile d'aimer.
Anne d'Autriche essuya une larme.
--Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de
confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant
promettez-moi une chose.
--Laquelle, monsieur?
--Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du
repos de la France et de l'Espagne.
--Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?
--Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues,
vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.
--La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant
entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa
Majesté.
Puis tout bas:
--Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute.
--Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de
l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour
demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!
CHAPITRE IV.
LES CONSEILS DE L'ANGELY.
Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de
l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains
le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer,
et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure
que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son
bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et
que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire
restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée
non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses
connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même.
Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui
rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci
un enfant gâté.
Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait
l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à
cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal
de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme
celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la
mort de la Châtaigneraie.
Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même,
d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain
orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc
inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en
présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille.
Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement
qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé
de lui rendre la belle Briséis.
L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs,
et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc
d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis
ensemble.
La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise
s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:
--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?
Le duc haussa les épaules.
--J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au
bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et
de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour
l'égratignure de M. de Baradas.
--Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc
de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la
porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter;
par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout
huguenot qu'il fût resté au fond du coeur.
--Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son
vivant vous l'abominiez.
--Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions
pas de ses meilleurs amis.
--Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je
n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver
entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance,
savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi.
Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya
tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les
marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu
l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le
bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement
malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.
--Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou
plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M.
d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.
--Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec
tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons
tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit;
il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs,
vous les avez gris.
--Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je
ne l'ai pas.
--Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre,
vous qui n'avez jamais vu le feu.
--Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La
Rochelle donc?
--C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment--le feu!
--Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême,
je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous
nous séparions.
--Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses
désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à
qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard.
Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était
rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour
cela, on ressemble toujours à quelqu'un.
--Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la
reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous
le rappelez-vous ce Virginio Orsini?--Monsieur, de son côté, ressemble
au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous
ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.
--Non je ne saurais pas le savoir.
--C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six
mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous
ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on
ne vous l'a pas dit déjà?
--Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher
duc, je vous en préviens.
--Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le
fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de
Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est
vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.
--Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté
de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.
Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique
interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un
homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se
vantait de n'avoir pas lui-même.
Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu
de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite
torture commencée sur le duc de Guise.
Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et
le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.
Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son
rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis,
triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.
--Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.
Louis releva la tête.
--Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui
à qui il s'adresse abonder dans son sens.
--Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.
--Que dis-tu de M. Bassompierre?
--Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent
l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de
la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.
Un éclair passa dans l'oeil morne de Louis XIII.
--L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à
M. de Baradas.
Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.
--La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.
--Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en
frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.
Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.
--Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie
menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé
d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils
auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère
Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour
rien. Peste!
--Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à
laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de
Bassompierre.
--As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut
ronger une lime et qui s'y usa les dents?
--Que veux-tu dire encore avec tes apologues?
--Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le
pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis--cela regarde notre
ministre Richelieu.--C'est toi qu'on appelle le _Juste_ de ton vivant,
mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le _Juste_ après sa mort.
--Quoi!
--Tu ne trouves pas, Louis?--Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand
il est venu te dire--«Sire, pendant que je veille à la fois à votre
salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi,
c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute
sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de
Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la
preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»--Tu
interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds
et te dit tout.--Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une
tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de
Richelieu:--Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le
faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de
Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des
mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait
un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le
maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:--Le fouet, Sire.
Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre,
qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et
s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la
planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M.
de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens
contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en
personne, te répondra:--Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et
non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y
envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai
fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au
pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre
ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et
même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.
--Que lui répondras-tu, à ton ministre?
--J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis
te dire.
--Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait
tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui
est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le
commettre, comme Chalais.
--N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un
exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous
le roi Henri II.
--Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que
Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient
tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux
temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels
les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville,
c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser
M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal
de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te
recevra!
--Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction
quelconque, ou il le fera comme il le dit.
--Et que fera-t-il?
--Il restera chez lui!
--Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M.
Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un
ingrat comme les autres,--dont tu te dégoûteras comme des autres;--quant
à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.
--Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu
me donnes parfois de bons conseils.
--Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.
--Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?
--Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.
--Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?
--Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.
Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la
répugnance.
--Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu
refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du
bon.
--Pas à la cour, du moins.
--Comment, pas à la cour?
--Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.
--O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis
cela?
--Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.
--Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la
croyais sage.
--Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil
archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a
retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de
Chevreuse.
--Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les
instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme
tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne
archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme
allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal.
Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme
qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.
--Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince
de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...
--Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller
demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à
une autre.--Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là
n'est point une vestale.
--Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le
garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose
rimée latine:
Fargia dic mihi sodes
Quantas commisisti Sardes
Inter primas alque Laudes
Quando.....
Le roi s'arrêta court.
--Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi
donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.
--Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche
chaste ne saurait répéter.
--Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons
donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre,
mais elle n'en a que plus d'expérience.
--Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce
qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.
--J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce
qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du
moins les anecdotes grivoises.
--Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner
jamais:--Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:--Je ne
jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.--Oh! le
méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.--D'ailleurs, ma
conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.
--Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons
donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de
Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.
Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.
--Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.
--Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire,
dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un
léger tremblement.
--Contre sa beauté?
--Encore moins.
--Et contre son esprit?
--Elle est charmante, mais...
--Mais quoi?
--Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....
--Allons donc.
--Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.
--Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te
perd.
--Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?
--S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec,
elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces
vilenies de pages et d'écuyers.
--Mais Baradas?
--Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de
Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne
d'Arc; en tout cas, essaye!
--Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?
--Eh bien, il te restera Saint-Simon.
--Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle
proprement dans son cor.
--Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.
--Que dois-je faire, l'Angély?
--Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi
et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de
l'Europe.
--Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.
--Eh quand cela, demanda l'Angély?
--Dès ce soir.
--Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.
CHAPITRE V.
LA CONFESSION.
Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou
l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le
cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une
lettre adressée au prince et conçue en ces termes:
«Monsieur le duc,
«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en
vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler
sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus
distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.
«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait
lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que
je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue,
toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.
«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle
serait aussi à la mienne.
«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun
inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous,
de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout
à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.
«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre
très-dévoué serviteur.
«ARMAND, cardinal de Richelieu.»
Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre,
Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à
merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le
rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec
le comte de Moret.
Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des
nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il
avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir
Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus
douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.
Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé
Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la
chambre.
Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude,
descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé,
quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes
auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître
qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.
Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que,
pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses
agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son
valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à
lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence
avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il
frapperait sur son timbre.
Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une
heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui
suffirait pour expédier la dame voilée, il ne crut pas devoir ajouter
d'autre recommandation.
Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.
Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à
Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait
d'introduire.
Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux
trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet,
qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de
distinction.
Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue
paraissait fort intimidée: