--Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre.
--Et, continua Bassompierre, il m'a écrit.
--A vous?...
--Probablement il me croit en faveur.
--Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme?
--Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély.
--Tais-toi, fou! dit le roi.
--Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie.
--Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos.
--Et il vous écrit? demanda le roi.
--Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je
devais être de la coterie de M. de Guise.
--Pourquoi cela?
--Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa soeur.
--Et que lui avez-vous répondu?
--Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant
de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela.
--Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi.
--Je rêve, Sire.
--A quoi?
--A la guerre du Piémont.
--Et que rêvez-vous?
--Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et
marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers
des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne.
Que dites-vous de mon rêve, Sire?
--Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres,
dit l'Angély.
--Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi.
--Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera _sous
toi_, mais si c'est le cardinal, il commandera _sur toi_.
--Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande.
--Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas
commandé dans Paris du temps du roi Henri III.
--La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre.
--Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire,
aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en
conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez
à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de
mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un
grand parti pour Monsieur.
--Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon
avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait
lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout
autre que le roi.
--C'est votre avis? dit Louis XIII.
--Oui, Sire.
--Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à
Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché?
--Votre Majesté a eu tort.
--Comment, j'ai eu tort?
--Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je
méritais d'y aller.
--Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un
homme d'expérience.
--Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de
l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là.
--Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'_ordonnait_ de
prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se
contentait de me l'_offrir_, je le porterais à Son Eminence, en lui
disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de
Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux.
--Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si
modeste.
--Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me
compare.
--Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour
MONSIEUR, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je
nommerais MONSIEUR.
--Et pourquoi cela? fou.
--C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle,
il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être
les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids.
--Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas.
--Ah! tu te décides à parler, dit le roi.
--Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire.
--Pourquoi ne piques-tu pas?
--Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir
mauvais.
--Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te
parfumer.
--Qu'est-ce? demanda Baradas.
--De l'eau de Naffe.
--Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe.
Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de
l'eau contenue dans son flacon.
Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le
roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher.
--Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se
rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit
coquin s'est permise à mon égard?
On se tut.
Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit:
--Sire, je le ferais fouetter.
--Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas
exaspéré.
Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le
maréchal.
Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent.
--Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing
coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne
dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je
vais vous la donner. Georges, une lardoire.
Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire:
--Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre.
On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le
maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait
pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée
contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du
fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori,
et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans
l'épaule et l'y laissa.
--Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le
fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps.
En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri.
--M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi.
Le maréchal prit son chapeau.
--Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt.
--A qui? demanda le roi.
--A Philippe éveillé.
Et tandis que le roi criait:--Bouvard! que l'on m'aille chercher
Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main
le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant:
--Lui, le fils de Henri IV? Jamais!...
CHAPITRE III.
LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.
Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de
Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne,
M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez.
Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez
appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout
intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif--il passait
près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan--il
eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin
qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour
prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous
deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau.
Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître
des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un
maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y
trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes:
_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_
Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à
demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec
la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander
sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son
registre de demandes:
_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_
Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas.
Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses
amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez.
--Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître
des requêtes: _Guadaçamilles_.
Le marquis l'arrêta.
--Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat.
--Non.
--Savez-vous ce que veut dire: _Guadaçamilles_?
--Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose
de formidable.
--Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M.
de Bassompierre.
Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se
procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y
cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé.
Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant
été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y
plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de
Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il
conseilla à des marchands de draps une opération à Constantinople:
l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une
part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un
diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts
on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de
diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de
l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance
de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à
s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il
était nécessaire, il fendait un diamant en deux.
Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait
envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en
acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une
foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en
quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac
en France.
Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le
monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir
à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât.
Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur
d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le
billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un
double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de
Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour
l'intelligence de ce dernier.
Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit
demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question,
non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais
encore de reine qui veut vendre un royaume.
Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de
Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme
la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis,
d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier
écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une
main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de
l'autre, une lettre:
--Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine.
--Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie.
--Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine.
--Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant
ce cadeau.
--Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant
la main vers la mante.
--Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté
doit d'abord lire la lettre.
--Et qui a porté la lettre et la cage?
--Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que
c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de
Son Altesse.
La reine prit la lettre, la décacheta et lut:
«Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu
que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un
compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal,
bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous
plaindre de lui.
«Votre tante dévouée,
«CLAIRE-EUGÉNIE.»
--Ah! dit la reine--qu'il parle! qu'il parle!
Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français:
--_La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde._
--Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon
cher oiseau, vous entendre parler espagnol.
A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait:
--_Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos
lleguen._
--Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire
en italien?
L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec
l'accent italien seulement dire:
--_Dares la mia vita per la carissima patrona mia!_
La reine battit les mains de joie.
--Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet?
demanda-t-elle.
--L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier.
--En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.
Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt:
--_Give me your hand, and I shall give you my heart._
--Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais,
ma chère Isabelle?
--Oui, madame.
--Avez-vous compris?
--Le perroquet a dit:
«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon coeur.»
--Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit
qu'il parlait encore, Bellier?
--Le hollandais, madame.
--Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le
hollandais.
--Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la
Frise; il sait le hollandais.
--Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du
roi.
Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.
C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié
Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France,
très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué.
Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui
voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre
exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre.
Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il
comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui
demandât son cinquième compliment, il dit:
--_Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in
hollandsch myne niefte geboorte taal._
--Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle
hollandais comme s'il était d'Amsterdam.
--Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la
reine.
--Il a dit à Votre Majesté:
«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en
hollandais, ma chère langue natale.»
--Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas
qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.
En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà
douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite
naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit
une belle révérence à Sa Majesté.
Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour
qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des
plus gracieuses à la reine.
La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un
enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas
beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.
En ce moment on entendit par le corridor appeler:
--Monsieur le premier! monsieur le premier!
C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le
premier valet de chambre.
Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et
rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait.
La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte
était encore ouverte:
--Qu'y a-t-il?
--Le roi demande M. Bouvard.
--Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté?
Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les
chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une
direction différente.
On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes.
--Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est
arrivé chez le roi.
--Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.
--Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.
--Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose
point demander des nouvelles de son mari!
--Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.
--Et si le roi se fâche?
--Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.
Puis s'approchant de la reine tout bas:
--Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses
nouvelles.
Et, en trois bonds, elle fut dehors.
Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de
rire.
La reine respira.
--Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle.
--Très grave, au contraire, il y a eu un duel.
--Un duel! fit la reine.
--Oui, en présence du roi même.
--Et quels sont les audacieux qui ont osé?
--M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé.
--D'un coup d'épée?
--Non, d'un coup de lardoire.
Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un
de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui
n'appartenait qu'à cette joyeuse nature.
--Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne
crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez.
Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande
sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée
de faire la moindre objection à la proposition de la reine.
Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait
demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce
qui veut dire à la fois Marguerite et perle.
Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait
une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite
Gretchen.
Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la
rue du Mouton et de la place de Grève.
Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant
la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main,
un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à
la reine.
Ce jeune homme, c'était le comte de Moret.
Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la
reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était
accouru.
Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou
pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué
la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la
seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même
cérémonial qu'il avait fait pour la reine:
--Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu
d'abord à vous, comme le voulait absolument mon coeur; mais là où est la
reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour.
Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait
autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps
de lui répondre autrement que par sa rougeur.
La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle
des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était
trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et
exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces
rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le coeur de la jeune fille.
Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de
Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses
déployées devant elle.
Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur
d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants,
auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.
Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles;
quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des
perles vivantes.
Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que
la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de
Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce
que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine,
accourut:
--Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle
donc embarrassée?
--Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce
juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles.
--Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la
copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente
deniers.
--D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.
--Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.
--Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir
mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce.
--N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos
sept cents pistoles.
--Où cela, ma mie? demanda la reine.
--Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute
cette tapisserie de l'Inde.
--Eh mais, c'est Particelli.
--Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.
--Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même?
--Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.
--Je ne comprends pas.
--Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme
trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi
a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus
vite possible.--Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.--Parce
qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.--Bon! a
répondu le cardinal, Particelli a été pendu.--J'en suis fort aise, a
répondu le roi, car c'est un grand voleur!»
--De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.
--De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M.
d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents
pistoles.
--Et comment m'acquitterai-je envers lui?
--Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne
font qu'un.
Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était
occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès
qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit
un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses
petites jambes et son gros ventre.
--Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.
--D'Emery! fit le trésorier.
--Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.
--Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...
--D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier.
--Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres
chez Lopez.
--Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable!
--Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une
grande reine, monsieur Particelli?
--D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de
pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi
d'Emery.
--C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.
--Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service.
--C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien
reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne
plus m'appeler Particelli.
--C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M.
Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il
n'aura affaire qu'à vous.
--A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli,
n'est-ce pas?