la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a
été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi.
--Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
TROISIÈME VOLUME.
CHAPITRE Ier.
LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.
Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos
lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance
avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit
où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la
chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait
point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait
le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.
Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni
plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait
qu'augmenter.
Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le
roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns
après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la
cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait
encore à son air lugubre.
Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à
l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du
reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles
désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.
Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure
désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier
valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou
par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait
dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi
était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à
qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et
ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait
religieusement parole à lui et aux autres.
Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne
personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait,
sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa
maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était
certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux
yeux, mais toujours inutilement.
Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de
porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des
favorites. _La buggera a passato i monti_, disaient les Italiens.
La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler
l'_Irrésistible_, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa
jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué.
--Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible
froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse.
--Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi.
--Comment donc les aimez-vous, alors?
--De la ceinture en haut, répondit le roi.
--Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre,
je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des
cuisses.
C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et
chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom
d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui
l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de
Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était
d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait
charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on
avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il
avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un
nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus
occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé
d'aller chez la reine.
Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui
n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf,
tenait momentanément la corde.
Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé.
Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur
d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.
Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête.
Puis Baradas, le favori du moment.
Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de
Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait
la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII,
tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour.
En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers;
c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous
nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous
nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de
celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois
qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire
passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi
sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui
avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout
lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses
plaisanteries.
Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs
d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille;
homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur
assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la
première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième;
Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le
surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout
dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que
lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses
que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de
servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde
des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du
règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu.
Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du
jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et
si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après
avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et
ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de
prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la
grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de
Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus
lui faire leur cour.
--Messieurs, allons larder! fit-il.
--Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela
s'accorde bien: majesté et larder!
Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions
pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille
et celui de Nogent sur le milieu de sa tête.
--Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent.
--Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély.
--Devant le roi, y penses-tu?
--Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence...
--Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux.
--Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély?
--On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais
comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour
qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon
argent.
--Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit.
--Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi.
--A vous, Sire?
--Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le
volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne
te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je
te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons
larder!
Ces deux mots: _Allons larder_, méritent une explication, sous peine de
ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous
allons la donner.
Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa
mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des
jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des
images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il
avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique,
c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire
Bassompierre, il réussissait très-bien.
Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était
fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier
et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait
vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés.
Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur
qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et
lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa
parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en
commémoration d'une main auguste, on a appelé _une royale_, si bien que
le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:
Hélas! ma pauvre barbe,
Qui t'a donc faite ainsi?
C'est le grand roi Louis
Treizième de ce nom
Qui toute ébarba sa maison.
Ça, monsieur de la Force,
Faut vous la faire aussi.
Hélas, Sire, merci,
Ne me la faites pas:
Me méconnaîtraient mes soldats.
Laissons la barbe en pointe
Au cousin Richelieu,
Car par la vertudieu
Ce serait trop oser
Que de prétendre la raser.
Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme
il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques
jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure
économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et
M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et
ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de
boeuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette
opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à
peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement.
Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.
Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des
mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands
progrès. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui
présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les
dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage,
c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des
chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les
autres ne se bornaient point à des figures héraldiques et variaient
leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait
quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les
plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les
morceaux ornementés par eux.
Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons
le cours de notre récit.
Sur ces mots:--Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons
nommées se hâtèrent donc de suivre le roi.
Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger,
dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans
laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de
veau, soit son filet de boeuf, son lièvre, soit son faisan, et où
l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons
taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il
remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en
l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre,
disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du
surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la
forme, assez haut pour être entendu:
--Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous
demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel
général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé
rubis sur l'ongle?
Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent,
donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses
bras en disant:
--Je nage, je nage, je nage!
--Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma
vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là.
--Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a
perdu pied, n'est-ce pas?
--Oui.
--Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.
--Après?
--Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!
En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie
Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous
avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc
d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait
lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux
attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui
ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à
rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons
bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on
disait alors, un des _meilleurs becs_ de l'époque.
--Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les
canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si
je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne
m'inquiéterait pas!
Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit
semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et
comme il était très médisant de caractère:
--Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.
--Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc.
--Comme César, dit Bassompierre.
--Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?
--Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême
continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis
qu'il en fait, ce qui est affirmatif.
Le duc d'Angoulême haussa les épaules.
--Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.
--Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.
--Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de
Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend
merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il
m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui
demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les
habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous
comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne
m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion
ridicule, perdre un si bon locataire.
--Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi
de plus honnête que l'industrie de notre cousin?
--D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu,
quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX,
roi de France; votre père, de glorieuse mémoire, fils d'Antoine de
Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien.
--Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII.
--Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour:
«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.»
--Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect
que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord.
--Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler
au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il
rendait l'argent.
--Pas toujours, dit Bassompierre.
--Comment, pas toujours! fit le roi.
--Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que
je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de
jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se
trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je
savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des
demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi.
--Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles,
j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans
la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières.
--Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre?
--Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui,
Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.»
--Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a
répondu mon père?
--Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite
l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis:
«Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!»
--Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII.
--Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la
préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine,
qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me
rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les
demi-pistoles.
--Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela.
--A mon père? demanda Louis XIII.
--Je lui ai vu voler un manteau, moi.
--Un manteau!
--Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre.
--Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin.
--Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette
maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui,
n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où
cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là,
puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le
trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et
qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula
le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe
qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva,
croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour
excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si
pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le
deuil.
--Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas
payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une
chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste.
--Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes
domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne
me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles
enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la
dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant
qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement:
«C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues
aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu,
industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on
entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la
rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la
rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages.
--Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles,
devant la porte de votre hôtel.
--Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc
d'Angoulême.
Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec
non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de
veau le cardinal.
--Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, m'est avis que c'est toi cette
fois qui es lardé.
CHAPITRE II.
PENDANT QUE LE ROI LARDE.
C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui
épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui
lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient
incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte.
Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces
moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées,
quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses,
quitte à ne point les tenir.
Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui
montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait
autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible
de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses
deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son
luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi
mettait à piquer son veau.
Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune
attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié.
Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas.
Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint.
--Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade?
--Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre.
--Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin!
L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme
s'il tenait une épée.
--Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses.
L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout
au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le
plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la
mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le _peut-être_ de l'autre
monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes
suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce
pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de
Danemark, cherchant--qui sait? peut-être comme le premier les
meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs
était une conversation folâtre près de la leur.
C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque
toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon.
Il en fut encore ainsi cette fois.
--Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon.
--Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le
signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon
confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier,
pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de
Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs
appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant,
si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette,
cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil
de venir ainsi.
--Conseil de fou! dit le roi.
--Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély.
Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence.
--C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de
lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui.
Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un boeuf,
Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard.
Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet,
le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou
faisait semblant de dormir.
--Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort
intéressant.
--Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me
cherche querelle.
--A quel propos?