Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne

Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient

plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux

maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement

ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre

dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de

Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table

et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la

porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main,

alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal

d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.

Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais

il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de

son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un

_Rosny_, faisons-en un _Biron_!»

A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et

les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne

pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez

jamais, si Rosny ne vous aide.»

Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.

C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a

vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec

l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la

danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV--à partir de cette

mort, il ne dansa plus--tous les soirs, un valet de chambre du roi,

nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les

premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul,

coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la

tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à

moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher

quelques femmes de «_réputation mauvaise_,» dit Tallemant des Réaux, qui

est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire

_douteuse_. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu,

devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de

Chevigny.

S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère,

il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les

désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la

rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant

pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.

Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui

n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit

faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut

terminé:

--Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous;

faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en

rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les

marches.

Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour

cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: _Quo jussa Jovis_.

Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à

cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans

les nuages avec: _Aquila in nubilus_.

--Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur

matinal.

--Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette

annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!

CHAPITRE XI.

LES DEUX AIGLES.

Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut

celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était

l'importun qui venait le déranger avant le jour.

Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés,

et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.

Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait

dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et

le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée,

les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans

celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se

déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en

fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît

son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses

ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure

accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le

temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de

son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait

pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du

Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement

et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.

Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en

présence était singulièrement représenté par sa devise. _Aquila in

nubibus_, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié

voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le

ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis

qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: _Quo jussa Jovis_, où

l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras

droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et

n'étant rien que par Henri IV.

Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont

inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque

et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi

n'est-ce pas pour ceux qui _savent ces détails aussi bien que moi_ que

je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux

qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le

titre ambitieux de _roman historique_, veulent apprendre quelque chose

en le lisant, afin que ce titre soit justifié.

Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans,

et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV

avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.

Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard,

orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce

détail.

--Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous

étonne?

--J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y

attendais pas.

--Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé

ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont

solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous

lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi

donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher

un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si

glorieusement servi le père?

--Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès

lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort

n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même

l'honneur de l'abattre.

--Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois

vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la

comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos

rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle

les souvenirs.

--On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit

dédaigneusement Sully?

--Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai

appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais

pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.

--Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.

--Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on

y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques,

Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et

de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens

de cette grande politique.

--Ce qui me brouilla avec la reine mère.

--On y établissait l'influence française en Italie, continua le

cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant

il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie,

la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés

contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des

catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce

projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends

eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions

eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux

héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur

Mathias...

--Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent _les

parricides_.

Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car,

sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et

continua:

--Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux

lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les

Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement

qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de

Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les

législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes

qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes

sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les

ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les

autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous

nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache

au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully,

laissez-moi être Mécène.

Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois

l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les

jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds

de sa grandeur passée.

Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui

eussent fait honneur à un jeune homme:

--Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent

pas des choses bien merveilleuses.

--Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous

fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes?

--Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a

vingt-quatre ans.

--Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes

qu'aujourd'hui?

--Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes!

--Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions,

et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait

sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché

une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs

branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles?

--Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui

restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque

consolé pour ceux qui ne sont plus.

--Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes

poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais

ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.

--Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je

planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en

attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre

règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault,

Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas

ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font

qu'un taillis.

--Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs--et l'on dit que

vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal--il faut des

distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire

jardinier qu'autre chose.

--Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui

du monde entier.

--Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à

cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de

vos poëtes?

--D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le

cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps,

monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de

bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort

plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des

compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est

trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis

venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé

vous-même.

--Moi! je vous ai parlé de deux choses?

--Oui.

--Je n'ai rien dit...

--Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre

l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: _Projets qui m'ont brouillé avec

la reine-mère_.

--C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et

Espagnole par son oncle Charles-Quint.

--Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle

devait d'être reine de France.

--J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître,

et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.

--Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et

dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et

peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car

aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.

--Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son

cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi

Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.

--Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui

existe entre le père et le fils?

Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En

êtes-vous là?

Puis:

--Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui,

j'y ai songé et bien souvent.

--Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à

cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout,

tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant,

chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner,

trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est

vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs,

souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes;

mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le coeur de moitié dans

ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait

reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse

sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.

--Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.

--Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà

tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son

fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant

presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre;

regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de

gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant

rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.

--Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.

--Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a

l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce

sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la

grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre

l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand

roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux

éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître,

à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens

vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi

autrefois et qui est le mien aujourd'hui.

--En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus

puissant que le roi?

--Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que _les

parricides_ frappèrent Henri IV?

--Ai-je dit _les parricides_, ou le parricide?

--Vous avez dit _les parricides_.

Sully se tut.

--Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de

Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai,

et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus?

--On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand

la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais

avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.

--Lesquelles?

--Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il

lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:--«Si j'avais deux

vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en

ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes

sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le

chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se

crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des

joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de

robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne,

et elle ferma son coeur à tous les avis qui lui furent donnés.

--Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda

Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman?

Sully tressaillit.

--Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un

nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi

et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on

n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme

que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.

--Mais... insista Richelieu, cette dame de Coëtman ne s'est-elle point

aussi adressée à vous, monsieur le duc?

Sully baissa la tête.

--Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et

cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que

veux-tu, Rosny--il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance

quoiqu'il m'eût fait duc de Sully--que veux-tu Rosny? il en sera ce

qu'il plaira à Dieu.

--Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur

le duc?

--Oui.

--Cette lettre, à qui était-elle adressée?

--A moi, pour être remise au roi.

--Par qui vous était-elle adressée?

--Par la dame de Coëtman.

--Une autre femme s'était chargée de vous la remettre?

--Mlle de Gournay.

--Et puis-je vous demander, monsieur le duc--remarquez que c'est pour le

bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.

Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre.

--Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi?

--Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et

celui de Concini y étaient en toutes lettres.

--Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc?

--Non, je l'ai rendue.

--Puis-je vous demander à qui?

--A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay.

--Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots:

«Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu

la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de

Coëtman.»

--Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la

donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par

vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.

--Cependant si elle refusait?

--Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.

--Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis

tous droits à ma reconnaissance.

Sully s'inclina.

--Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle

des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au

Parlement.

--La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a

disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus

trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur

l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.

--Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?

--Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.

--Savez vous à qui? demanda Richelieu.

--Oui.

--Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie;

alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille,

c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est

la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du

ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise.

--Impossible.

--Et pourquoi impossible?

--J'ai fait serment.

Le cardinal se leva.

--Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au

serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France.

Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina

profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut

poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence

dont le P. Joseph lui avait promis le secours.

CHAPITRE XII.

LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.

Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin,

renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent,

satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et

demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de

chambre.

Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait

douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur,

ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand

canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne

politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce.

Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de

l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire

Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.

Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par

Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme,

dont seul il avait la clef.

Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le

cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son

lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait

pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait

reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.

Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu,

que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et

de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme

une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la

serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant

aucunement trait à la politique.

Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.

D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en

connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux

lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle

voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le

cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.

Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même

que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il

écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de

communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette

et referma la première.

Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous

n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante:

Le comte de Moret · 第 18 / 49 段