Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une

seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les

parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles.

Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on

ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva

jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle

je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas

tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir

ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon

côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait

la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les

barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être

soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.

Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon

cadavre.

Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en

effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que

prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre.

--Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.

--D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai

dit, il s'agit de répondre fidèlement.

--J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant.

--Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature,

nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre,

vécût si longtemps?

--C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure.

--C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et

temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de

cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs.

--C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère.

--Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui

à cette époque n'était que son apothicaire.

--Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient

la mort de cette femme soit accompli.--Il étendit la main vers la dame

de Coëtman.--Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette

femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la

prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites

enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une

véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu

m'importe, cela vous regarde et non pas moi.

--Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.

--Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a

ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apporté le souper. Vous leur

expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se

taire. D'ailleurs--il montra de son doigt sec et impératif la dame de

Coëtman--d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.

--Est-ce tout, monseigneur?

--C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au

plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure

une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé,

avec des rideaux aux portières.

--Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.

--Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le

côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que

nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à

Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par

lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois

encore se faire jour dans le reste de notre récit;--maintenant, dit le

cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour

manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin

à la santé de notre bonne supérieure.

Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les

renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note

suivante de son journal:

«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre

qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et

d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis

l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au

pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de

Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec

Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.

«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»

CHAPITRE X.

MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.

Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le

cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde ce long et

douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime

ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et

de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle

n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.

Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le

cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais

encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai,

dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie,

et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.

Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt

à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette

feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières

révélations de Ravaillac.

Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et

c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le

cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier

coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme

infranchissable.

Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée

entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par

malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce

n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le

cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère,

parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu

apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.

Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.

Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de

la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette

feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.

Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle

en était sortie.

Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15

à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux,

s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de

dix ou douze ans plus âgé que lui.

Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était

entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec

toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un

carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au

souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:

«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander

cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue,

dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux

encore, qu'elle n'a jamais existé.»

Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé,

avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille

et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils

avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur

avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal,

après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.

Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux

visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété,

étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient

emportée avec eux.

C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé

avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.

Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice

qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis,

lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.

Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant

fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne

s'arrêterait point en si beau chemin.

En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre

que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à

Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût

gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.

Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou

plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son

château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé

entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait

que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours

levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.

Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre

heures.

A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la

place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir ses

deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et

Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire

savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui

avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était

ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on

commençait d'appeler: le règne du grand roi.

Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre

méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour

évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus

curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième

siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par

les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face,

c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour

et de l'étudier sous ses différents aspects.

Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en

sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à

l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme

son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune

de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il

descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage,

lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: _Mon cousin_. Il

avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de

Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur

d'Autriche et du roi d'Espagne.

Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de

Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de

Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un

assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de

lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude

franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri

IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV--et c'était

un des grands défauts de ce grand roi--oublieux jusqu'à l'ingratitude et

faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se

souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy,

pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui

aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la

couronne.

Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des

finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme

le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui

donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et

qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers;

aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait

parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la

porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait

sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant

aller du leur où bon leur semblerait.

Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le

moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut

d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant

dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout

faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans

Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.

Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une

simple fantaisie d'amoureux.

Il voulait donner à la France une _reine française_, chose qu'elle

n'avait jamais eue.

Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde

connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle

que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence

sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il

donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues

avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce

terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait

chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher,

donnait le plus souvent ses ordres au conseil.

Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.

Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si

une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle,

entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le

royaume.

Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le

seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le

vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache

blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait

point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.

Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que

Richelieu, par exemple, eût compris, et ce que ne comprit point Sully.

Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, à

soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine

écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il

portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de

Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.

C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une

main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il

tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre,

les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie.

Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de

grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une

occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.

Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce

passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.

Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres

princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire

d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de

France:--«Il n'y a pas d'_enfants de France_,» dit Sully en renvoyant la

quittance.

Le roi n'osa insister.

C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri

IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully

s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle

qu'il le croyait lui-même.

Il lui opposa--à elle qui commençait à vieillir--une rivale toujours

jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.

Gabrielle était, hélas! une caisse vide.

Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.

Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de

sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et

dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée

sous le nom de florissante santé.

Gabrielle le vit.

--Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.

Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.

Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna

la femme.

Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque,

nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait:

Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à

faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était

parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour

nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme.

Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur

de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de

choeur: cet excellent roi aimait la musique!

Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde

avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout

le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui

personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV,

comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de

plus avec ce célèbre banquier romain.

Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.

Sully et Zamet se comprirent.

Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil

juste et la main sûre, c'était partie gagnée.

Sully avait fait le _valet_ près de Gabrielle, il le dit lui-même dans

ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela

_valet_. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le

lui dît.

Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:

--J'aime mieux un _valet_ comme lui que dix _maîtresses_ comme vous.

L'heure était venue.

Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus

les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-soeur

Bianca.

Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son

confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle

eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait

lui porter malheur.

Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire?

Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une

pareille imprudence.

La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit

comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand

plaisir la duchesse à ses _levers_ et à ses _couchers_. La duchesse,

furieuse, cria à l'impertinence.

--_Les choses ne sont point comme on le croit_, lui dit Sully pour

l'apaiser, _et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se

rompt pas_.

Evidemment il savait tout.

Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?

Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour

laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda

bien qu'on le tînt au courant.

Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était

un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu

de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.

De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un

ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré

des cuisines de sa soeur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité

pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il

avait fait fortune.--«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne,

que tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère qu'à larder les

miens.»

Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la

susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.

C'est à lui que Sully avait dit:

--Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque

accident à Mme la duchesse de Beaufort.

Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.

Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une

maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette

vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est

hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour

le supplier de rester à Fontainebleau, _d'autant plus qu'elle était

morte_.»

Et il ajoutait:

«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes

bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»

Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison

que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi

qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.

Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa

jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait

envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully

embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:

--Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la

duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et

longue.

C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la

chose dans ses mémoires.

Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de

Médicis.

Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à

rompre encore.

Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.

Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours

amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux

d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle

demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père

demandait cinq cent mille francs.

Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter

cinq cent mille francs au père.

Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en

monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de

Henri IV.

Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les

_charles_ et dans les _florins_, et même dans les florentins; une partie

de cette somme venait de la Toscane.

--Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?

--Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M.

d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.

--Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent

mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour

moitié, mon bon Sully.

Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent;

mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra

point l'amour.

Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver,

refit la promesse de mariage déchirée par Sully.

Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne

perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne

voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait

faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV

savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre,

et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.

--Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux

de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a

dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait

tout de son long.

Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour

la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à

cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux

enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus

rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à

l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait,

s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:

--O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de

Sully!

Le comte de Moret · 第 17 / 49 段