chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que
sait-on de lui?
Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.»
Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et
n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand
ministre.
Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon
voisin.
--Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le
secrétaire.
--C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer.
Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur,
ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été
étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son
Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides,
qui surchargent leurs pénitents de _Pater noster_ et _d'Ave Maria_...
Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans
auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la
reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P.
Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son
génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré
trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon.
Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se
gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du
mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à
fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt,
gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait,
il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille:
--Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir
votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner
du vin et nous sert de la piquette.
A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil
à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le
soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de
Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P.
Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le
mettant sur sa tête:--«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il.
--Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il
était de la couleur du nez de votre aumônier.
Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert.
Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de
Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal
s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher
qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu
d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était
buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se
donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne
pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau
promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner
aujourd'hui, lui, invariablement disait: qu'il ferait beau manger. Il
en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas
moins Lafalone.
Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le
cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert,
l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on
ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était
sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que
voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux
enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron,
puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons
dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses
gens de ne pas savoir le défaire de lui.
--Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger
aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien?
Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris
Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui.
Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout
court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le
bois qui vient de Normandie.
C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait
tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait
à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un coeur excellent, guidait
la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et
parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait
rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert,
à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point
haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux.
On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique,
ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre
tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de
se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de
l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé.
C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et
au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal
recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le
voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de
ses fatigues.
D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de
la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir
la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener.
Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il
ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois
convives.
Charpentier ouvrit la porte.
Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais
Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa
le premier.
Il tenait une lettre à la main.
--Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé?
--Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux!
--Et pourquoi?
--Ils n'en feront jamais d'autres!
--Qui?
--Ceux qui m'écrivent de votre part.
--Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre?
--Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de
vos gens, elle est assez polie.
--Qui est donc mal, alors?
--L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu
que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de
plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle.
--Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse?
--Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,»
les sots.
--Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait
s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse?
--Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu
merci, la première sottise que vous auriez faite.
--Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie.
--Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère.
--Tant mieux!
--Pourquoi, tant mieux?
--Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en
colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous
écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.»
--Faites cela et vous verrez.
--Que verrai-je?
--Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul.
--Bon, je vous enverrai chercher par Cavois.
--Je ne mangerai pas.
--On vous fera manger de force.
--Je ne boirai pas.
--On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de
clos-vougeot et de chambertin.
--Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et
marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement,
vous êtes un méchant homme.
--Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que
son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter!
--Et sous quel prétexte?
--Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession.
Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre
en morceaux et la jetait au feu.
Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée.
--Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si
cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui
son déjeuner magnifiquement servi?
Et levant les plats les uns après les autres:
--Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et
d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale,
écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec
cela.
--Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez;
chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et
particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins
qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon
pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux.
Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce
n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter.
--Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux,
du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez?
--Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se
radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur.
--Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal.
--Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin,
mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan,
qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple
et de la rue Saint-Antoine.
--Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot;
asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous
conter quelque joli mensonge.
--Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui
l'interromprai.
--Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot
avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude.
--Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert,
puisque je raconte la vérité.
--La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses
chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne.
--Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à
cent pas d'ici, rue des Tournelles.
--Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de
son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant.
--Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec
Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les
trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se
réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se
lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans
s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa
toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour
et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que
ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.»
Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au
lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre
Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois
plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son
bien.
--C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan.
Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire
à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les
chausses de dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à
Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et
j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en
disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de
la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler
quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la
fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front:
--Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire.
--Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme
toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert?
--Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la
marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de
Pisani, a la fièvre.
--En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort
malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles
de ma part, en passant chez elle.
--Inutile, monseigneur.
--Pourquoi cela, inutile?
--Parce qu'elle est guérie.
--Guérie, et qui l'a traitée?
--Voiture.
--Bah! Il s'est donc fait médecin?
--Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement
besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre.
--Comment cela?
--Il ne s'agit que d'avoir deux ours.
--Comment, deux ours?
--Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande
surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette
personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il
pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux
montreurs d'ours avec leurs bêtes.
--Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire.
Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à
l'hôtel Rambouillet.
La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un
paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent
et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler
derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux
grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée.
--Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot?
--Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit
l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on
soit en état de grâce avec lui.
--Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu!
avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de
Rambouillet.
--Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et
son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu.
--Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal.
--N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé,
fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez.
--Mais certainement, que j'y crois.
--Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que
vous n'y croyiez pas.
--Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un
mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma
confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone?
--J'achève, monseigneur.
--Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et
laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète.
--Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous
présenter.
--Encore un protégé.
--Non, monseigneur, une protégée.
--Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami.
--Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans!
--Et que fait ta protégée?
--Des vers, monseigneur.
--Des vers?
--Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre?
--Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à
Lafalone.
--Quatre seulement.
--Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient.
--Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une
gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil,
voici.
--Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers!
--Lisez au dessous de la gravure, monseigneur.
--Ah! très-bien.
Et le cardinal lut les quatre vers suivants:
Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,
La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?
La douceur de mes yeux caresse ma patrie,
Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté.
--Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde
fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et
puissante, de qui sont-ils?
--Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur.
--Marie Lejars, demoiselle de Gournay.
--Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay?
--De Mlle de Gournay, oui, monseigneur.
--De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_.
--Qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_.
--Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois.
--Comme cela se trouve.
--Prends mon carrosse et va me la quérir.
--Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses
malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur.
--L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur
pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la
Sainte-Chapelle.
--Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire
Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre.
--Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure!
--Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré.
--La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert.
--Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal.
--Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son
Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr
qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur
entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre.
--Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de
nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et
dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est
demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne.
Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux
dévotement levés au ciel:
--Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon
déjeuner que nous avons si bien mangé.
C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone.
--Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi.
Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage
épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte,
Lafalone roulant sur lui-même et disant:
--Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence.
Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au
ciel:
--Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation!
Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa
protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence.
Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il
lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son
oeil pensif leur sévère physionomie.
--La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh!
moi aussi, je le connaîtrai.
Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la
main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut
momentanément sur ses lèvres.
CHAPITRE XIII.
LA DEMOISELLE DE GOURNAY.
La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille
fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et
était de bonne maison.
A l'âge de 19 ans, elle avait lu les _Essais_ de Montaigne, et en étant
restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur.
Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt
elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime
qu'elle faisait de sa personne et de son livre.
Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si
enthousiaste, lui offrit l'_affection et l'alliance de père à fille_, ce
qu'elle reçut avec reconnaissance.
A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous de sa signature: _Fille
d'alliance de Montaigne_.
Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers
la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère,
lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le _solliciteur des Muses
affligées_, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de
Richelieu.
Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il
disait:
--Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec
monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le
cardinal.
Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par
un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente
de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait
lui dire de la lui amener.
La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait,
en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal.
Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et
comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la
salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires
de son livre de _L'Ombre_.
Mais elle alors, sans se déconcerter.
--Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand
génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre
divertissement!
Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette
humilité, lui fit ses excuses.
Puis, se retournant vers Bois-Robert:
--Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de
Gournay?
--Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre
Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant.
--Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension.
C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre
vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze
cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la
nôtre.
Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de
remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait
pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et
au premier mot de sa phrase.
--Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois.
--Oui, fit le cardinal.
--Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de
Gournay a des domestiques.
--Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal.
--Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur
comprendra cela.
--Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le
cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la
solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert.
--Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert.
--Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que
Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance
du cardinal.
--Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son
Eminence.
--Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal.
--La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.
--Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page
de Ronsard, répondit le cardinal.
La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit
rasseoir.
--Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay
vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon.
--Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la
pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés
auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention.
--Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon?
--Non, le Bois, je l'avoue.
--C'est la chatte de Mlle de Gournay.
--Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie.
Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer.
--Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition
qu'elle aura des tripes.