lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut
étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de
tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son
sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui
avec un cri de reconnaissance.
Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour
lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et
dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait
étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume
complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets.
--Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les
habits qui vous sont promis.
Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait:
--Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui
pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre
vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la
chambre de la supérieure.
Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un
grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une
table:
--Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, une plume, de l'encre,
et laissez-nous.
La supérieure obéit.
Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant:
--Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi.
En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme
il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la
déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à
la place que lui indiquait du doigt le cardinal.
Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du
rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit.
CHAPITRE IX.
LE RÉCIT.
Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on
eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de
temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon
que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le
relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre
que d'une personne vivante.
Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les
agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût
prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs,
n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore
épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des
manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle
avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée
jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas,
laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle
d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la
même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de
marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps
se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un
trépassé, on entendit ces paroles:
--Du feu! comme c'est bon du feu!
Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha
insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la
chaleur.
--Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brûler!
La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté
d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée
par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce
feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme.
Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son
habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine.
--Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous,
je ne vous connais pas.
--Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va
vous donner du pain et la liberté.
Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir.
--Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez
promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix:
mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis
terribles et puissants.
--Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant
qu'eux.
--Lequel?
--Dieu!
La dame de Coëtman secoua la tête.
--Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle.
--Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus.
--J'ai bien faim! dit-elle.
Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût
été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du
vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent.
A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi.
--Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi.
Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de
mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses.
--Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la
chambre la supérieure.
--Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs à la
prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et
qu'elles se retirent.
Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de
Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre.
Une cuiller était dans la tasse, une fourchette et un couteau étaient
dans le même plat que le poulet.
--Venez, dit la supérieure à ses religieuses.
Toutes trois allaient sortir.
Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que
c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta.
--Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme,
dit-il.
--Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure.
Et, faisant une révérence, elle sortit.
La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit
un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un
oeil avide.
Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord
une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras
étendus vers lui, le couvrait du regard.
--Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit?
--Trois, monseigneur.
--Pourquoi m'appelez-vous monseigneur?
--J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il
faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense
comme vous le faites.
--S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour
prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le
bouillon par cuillerée.
--Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours.
Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première
cuillerée de bouillon à la bouche.
Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être
rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement.
Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou
cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse.
En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui
passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir.
Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après
l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées.
Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte
fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine:
--Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire.
--Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons
causer.
Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui,
il l'aida à s'asseoir dessus.
Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une
garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat,
la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la
royauté n'eût pas même essayé de faire plier.
Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa
miséricorde.
Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est
nécessaire, devient une justice.
--J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide
vers la table.
--Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai
tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir
des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre.
--Que voulez-vous savoir?
--Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la
première fois?
--A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme
Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place
du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un
meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il
avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer.
--Avez-vous jamais entendu parler de ses visions?
--Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut
celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un
sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment
devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa
bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle
sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche
s'échappaient des torrents d'hosties.
--N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal.
--Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout
chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison,
M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de
l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était
solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait.
M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des
recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui
donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi.
--Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le
cardinal.
--Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort,
charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis,
je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame
Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus
reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur.
--N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples?
--Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert,
secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il
tuerait le roi.
--Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous.
Avez-vous connu ce Latil?
--Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de
M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.
--Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.
--J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman.
Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu
de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute
réconfortée.
--A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal.
--Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de
l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était
décidé à tuer le roi.
--Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?
--Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé.
--Par qui?
--Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait
assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était.
--Et dans quel danger était la reine-mère?
--Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire
et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme
adultère, et la renvoyer à Florence.
--Et cette confidence faite, que résolûtes-vous?
--Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en
fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui
demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque
il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la
princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois,
que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et
j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle
m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se
passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud.
--Par qui vous fit-elle dire cela?
--Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire.
--Quelle idée vous vint alors?
--Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot.
--Et alors?
--Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux
jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.
--Comment vous reçurent-ils?
--Fort mal.
--Y trouvâtes-vous le père Cotton?
--Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur,
qui me répondit que j'étais une visionnaire.--Avertissez au moins le
confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.--A quoi bon? répondit-il.--Mais,
si l'on tue le roi! m'écriai-je.--Mêlez-vous de vos affaires.--Prenez
garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges,
et je leur dis vos refus.--Alors, allez au père Cotton lui-même.--Où
est-il?--A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai
moi-même.
Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai
une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus
arrêtée.
--Et comment se nommait le procureur des jésuites?
--Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la
reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.
--Et l'autre lettre?
--L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully.
--Par qui?
--Par Mlle de Gournay.
--Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.
--Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les
noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis
donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi;
seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous
ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par
malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les
épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne
méritant pas créance.
--Et quelle date pouvait avoir cette lettre?
--Elle devait être du 10 ou du 11 mai.
--Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?
--C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où
j'étais, pendant une nuit--alors je comptais encore le temps--c'était
pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule,
me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer
le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre
une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau.
Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé
de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En
entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je
n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à
souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans
une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre
ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont
chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une
robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je
savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je
ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais
où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui
s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et
s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une
ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts
passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance.
Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on
me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt
me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait
librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans
les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient
l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible
et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un
instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les
anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne
n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma
force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes
yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me
précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de
la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture,
essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit
mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus.
J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai
d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée.
Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais
attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux
mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans
me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent,
j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai
tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que
j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer
l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre ténébreuse et fatale
s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée,
j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis
à exécution.
Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me
roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces
quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim;
je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le
cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était
mon consentement à la vie.
Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur
laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le
règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était
toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît,
moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier
qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et
Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années
devait durer le mien.
Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.
Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher,
mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour
nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que
j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa
donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.
J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je
mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort
assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou
plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai
glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.
Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis
reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je
leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en
moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps,
c'est-à-dire avec la vie.
Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me
pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint
illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir
et de le presser sur mon coeur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que
les espérances dont il semblait être le symbole.
Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je
marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les
enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le
cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que
je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à
ceux qui me restaient à vivre.
Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer
qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de
deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent
en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander
d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on
me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas
qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau,
mais pas à autre chose.
Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la
première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude
robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux
qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur
ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme
les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des
prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis,
je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de
l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait
plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le
pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.
Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme
vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je
mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins,
je ne me sentais pas vivre.
Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure
habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le
soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit,
quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin,
dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma
nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses
passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles
disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on
était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible
nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort,
j'en eus peur!
Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant
ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais
d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au
bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait
fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour
aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait
pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus
pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.
Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.
Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus
trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la
bouche.
Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre,
puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses,
que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais
point la force, je râlais.