fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point
assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit
le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une
cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever,
mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui
étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent
l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le
peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et
alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au
Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres
de la reine. Voilà.
--Ainsi, c'est tout ce que vous savez?
--Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment
fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.
--Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions;
mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable
affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point
entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?
--Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue,
s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et
non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût
l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac
de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura
six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour
faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la
reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.
--Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.
--Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.
--Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619
elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et
je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?
--Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le
Parlement, qui arrêtait toute enquête, _vu la qualité des accusés_. Ce
_vu la qualité des accusés_ était une éternelle menace. Concini tué,
Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser
jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère
et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un
jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du
Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que
l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon
innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.
--Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison
fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous
ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
--Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où
elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante
ou morte.
--Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi
si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait
qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.
Et il ajouta:
--J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.
--Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un _in
pace_, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.
--Et tu sais où est cet _in pace_? demanda vivement le cardinal.
--Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des
Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle,
on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de
laquelle on lui passait son boire et son manger.
--Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.
--Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des
pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent,
ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre
ici!»
Le cardinal se leva.
--Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me
faut!
Puis à Latil:
--Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de
l'avenir.
--Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai
pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.
--Temps de quoi? demanda Richelieu.
--Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais
mourir?...
Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.
Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut
devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur
qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé,
qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.
Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le
silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit.
CHAPITRE VIII.
L'IN PACE.
Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une
raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il
craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent
infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais
lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa
visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait
quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre
et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri
IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre
précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que
l'on ne fît disparaître les preuves vivantes.
Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main
de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle
Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans
ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un _in pace_,
c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables
tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur
prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales
qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils
auront la force de les supporter.
Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre
où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était
situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été
depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que
pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux
louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus
court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue
de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue
Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à
l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du
Chevalier le couvent des Filles repenties.
Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs
de sonner vigoureusement.
Le plus grand des deux porteurs obéit.
Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait
deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet
s'ouvrit, et la tête de la soeur tourière apparut, demandant ce que l'on
voulait.
--Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph
pour parler à la supérieure de choses d'importance.
Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal.
--De quel père Joseph? demanda la tourière.
--Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait
de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal.
La voix avait un tel accent d'autorité, que la tourière ne fit pas
d'autres questions, referma son guichet et disparut.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière
entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné
passage se refermait derrière.
La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit.
--La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière.
--A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos
prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas
besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence
d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu
portant le froc ou la robe.
L'oeil du cardinal lança un éclair.
Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on
enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs
fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.
Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la
tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus
sûrement et plus rapidement à son but.
--Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman.
La tourière fit un pas en arrière.
--Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence
vient-elle de prononcer là?
--C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble.
La tourière resta muette.
--Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal
assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse
affirmative.
La tourière continua de garder le silence.
--Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un
accent où on commençait à sentir frémir l'impatience.
--Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de
l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du
couvent.
Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les
ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle
d'une seconde religieuse.
--Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement
à une question qui ne vous est point adressée?
--Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de
cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les
faire.
--Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel,
bon gré mal gré, il faut que l'on réponde.
Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette:
--Apportez une lumière, dit-il.
Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était
la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander.
Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui
était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une
cire allumée.
--Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un
papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture,
on vit briller un grand sceau de cire rouge.
Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les
barreaux de la grille.
A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait
sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes
suivantes:
«Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir
temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à
toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet
que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en
rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera.
«Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le
1628e.
«ARMAND, cardinal de RICHELIEU.»
--Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à
m'incliner.
--Veuillez alors ordonner à la soeur tourière de rentrer chez elle et de
s'y enfermer.
--Vous avez entendu, soeur Perpétue, dit la supérieure, obéissez.
Soeur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches
conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma.
Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur
litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au
premier signal.
Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal
pénétrait dans le parloir.
--Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix sévère,
que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas?
--Parce que, répondit la supérieure, je regarde comme morte toute
personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables.
--Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de
leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau.
--La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez.
--La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la
pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison
peut se rouvrir.
--Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt
du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et
l'éternité?
--Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et
je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les
juges.
--Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi.
--Le roi? demanda le cardinal.
--Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de
lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le
cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je
résisterai à tout autre.
--Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de
Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le
cardinal.
Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête
qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet
que faisait celle de Méduse dans l'antiquité.
La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non
pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette
obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait,
un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le
bras tendu, marchant la première, elle dit:
--Suivez-moi, monseigneur.
Richelieu la suivit; on traversa la cour.
Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient
dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine
arrivée des gelées hivernales.
La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle
de vent ne venait la courber.
Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière,
qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets
vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils
dépassaient.
Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout
arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une
poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que
cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille
étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing.
--C'est là? demanda le cardinal.
--C'est là, répondit la supérieure.
Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure
livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et
disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre.
Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui
sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour
tâcher de voir dans l'intérieur.
Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux
lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de
bête fauve.
Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la
passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge.
Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en
entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et
fut prête à s'éteindre.
Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle
reprit sa vivacité.
Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de
ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé
par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait
connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge.
Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez
grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la
porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton
sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de
vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux
tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle
humide.
Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine
qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque
insensés.
Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine,
pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue
et si persistante, que la plainte s'était régularisée en un râle
monotone et douloureux.
Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la
sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard
de menaçant reproche à la supérieure qui murmura:
--C'était l'ordre.
--L'ordre de qui? demanda le cardinal.
--Du jugement.
--Quel est donc le texte de ce jugement?
--Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de
Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur
elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie
que de pain et d'eau.
Le cardinal passa la main sur son front.
Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge
où la nuit s'était faite de nouveau.
--Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il
avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame
de Coëtman?
--Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière.
--Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline
Le Voyer, dame de Coëtman?
--J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un
douloureux sanglot.
--Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal.
--Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me
laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes
cris.
Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure.
--L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle.
--L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser
mourir de faim.
--Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure.
Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la
bouche.
Il se signa.
--C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser
mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge!
Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion:
--Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si
vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous
faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et
du pain.
--Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi
jurez-vous?
--Sur les cinq plaies de Notre Seigneur.
--Qui êtes-vous?
--Je suis prêtre.
--Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui
me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas.
--Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et
je vous jure sur ma foi de gentilhomme.
--Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui
qui aurait manqué à ces deux serments?
--Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre.
--Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je
dirai tout.
--Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain,
habits, feu, vous aurez la liberté.
--La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à
laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame
de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout!
Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse:
--La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre
qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on
eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!--Oh! vous êtes
donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts:
Levez-vous et sortez de vos tombeaux!
--Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure,
j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide
desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour
que cette femme y puisse passer.
--Suivez-moi, dit la supérieure.
Le cardinal fit un mouvement.
--Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si
elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai
plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je
retomberai dans ma nuit.
Le cardinal étendit la main vers elle.
--Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton
martyre touche à sa fin.
Mais elle, saisissant de ses mains décharnées la main du cardinal et la
retenant comme dans un double étau:
--Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme
qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des
griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine!
Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers.
Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux
porteurs qui accoururent:
--Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va
vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq
pistoles pour chacun de vous.
Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les
conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de
jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des
deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main.
Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins
épaisse, ils se mirent à la besogne.
--Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire?
--Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et
préparer un souper.
La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la
cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans
l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même
venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop
bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût
loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle
n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance
ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance
temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui;
comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse
du pouvoir ecclésiastique.
Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de
pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce
que lui avait promis le cardinal.
--C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous,
afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité?
Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur,
quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit,
perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité
transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que
par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout
ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air
dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette
ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de
pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et
essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'oeuvre de sa
délivrance.
Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir,
elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir
et de les déchirer, en criant:
--Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes
libérateurs bénis, mes frères bien-aimés!
Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à
moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur
et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le
tirèrent à eux.