Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs
femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là;
mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu
beaucoup moins fréquent.
--Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au
monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que
toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?
--De votre protégée Isabelle.
--D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où
l'avait-il vue?
--Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au
colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les
cabinets noirs.
--Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un
accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous
recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service
qu'il m'a rendu.
--Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!
--Fargis!
--Madame?
--En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous
disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit,
ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous
tes contes.
Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus
nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à
l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des
choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.
CHAPITRE VII.
OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A
SOUSCARRIÈRES.
Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et
déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui
s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la
princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de
Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée
en campagne de Marie de Médicis.
Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous
avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle
dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait
conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son
ministre Bérulle.
C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence
fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il
fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle
s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.
Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours
hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques.
C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère
dans la mort de Henri IV.
Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV,
qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et
le plus suprême respect.
L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait
assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le
complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur
de l'argent de la France.
Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis
XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus
qu'à prendre le chemin de l'exil.
Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de
son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son
bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge,
son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe
de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise
à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la
chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On
prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on
tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et
l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.
Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à
l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à
l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il
dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon
veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.
Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du
Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la
_Barbe Peinte_, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui
demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.
C'était pour cela justement que le cardinal venait.
Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en
revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que
l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un
ancien.
Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le
moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se
faire transporter à l'hôtel Montmorency.
Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le
connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin
du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le
secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte
qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés
dont il était l'objet.
Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il
avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la
chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la
belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait gardée en
location mensuelle.
Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde
portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la
clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en
se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la
silhouette d'un capucin.
Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui
qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il
nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne
blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire
remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable
branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le
général de l'ordre.
Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus
malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort
et venait pour l'enterrer.
--Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et
de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le
pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière,
malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de
coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.
--Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en
féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en
convalescence.
--Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une
pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir
faire ce compliment?
--Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et
secrètement avec vous, mon frère.
--Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.
--Justement! pour affaire d'Etat.
--Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par
ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence
grise, alors?
--Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis
l'Éminence rouge.
Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait
affaire.
--Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de
terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en
effet vous-même, monseigneur!
--Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au
risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et
sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.
--Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces
me le permettront.
--Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.
Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal
se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
--Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le
cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme
énorme qui vous a été offerte.
--Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa
mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M.
d'Epernon.
--Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand
le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de
l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut
affecté de cette catastrophe?
--J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans
la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.
--Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?
--Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point
tout ce que je sais?
--Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.
--Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les
pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez,
monseigneur?
--Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans
après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.
--Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité,
il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur
laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort
du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.
--Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.
--On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler
des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on
avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs
livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France
périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en
1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à
plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.
Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent
dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un
cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé
Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an
1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait
que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée
de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il
s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le
front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.
--Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal,
d'un nommé Lagarde?
--Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que
j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en
venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait
vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme
ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se
rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à
dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet,
lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant
la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son
nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à
M. d'Epernon!
--Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.
--Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.
--Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!
--Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé
le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez,
disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En
route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à
peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y
étaient nommés.
--N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette
communication?
--Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui
venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis
il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son
capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à
l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal,
arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en
changer.
--Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la
France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette
exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être
assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!
--Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en
habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de
la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que
vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler
à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste
comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je
le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors
que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.
--Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes
dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?
--Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon.
M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu.
Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du
Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En
voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi,
il se détacha de la muraille et nous suivit.
--C'était l'assassin?
--Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait
dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la
rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle
Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son
fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.
--Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon
de n'oublier aucun détail.
--Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une
magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près.
Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple
était triste et défiant.
--En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point
le roi à quelque chose?
--Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que
moi.
--Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.
--Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne
s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.
--C'est cela! murmura le cardinal.
--Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et
une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher
appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des
Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé.
La voiture s'arrêta.
En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et
par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour
laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi,
cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la
lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup;
elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était
mort.--«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui
son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec
l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les
mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis
pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et
conduisez-le au Louvre!»
Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.
--Le duc cria cela? demanda-t-il?
--Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger
qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me
semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et
je criais:--C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!--Lequel,
criait-on, lequel?--Celui qui est habillé de vert.»
On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne
pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du
Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la
nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à
l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne,
comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien:
«_E amazatto!_»
--_Il est tué!_ répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce
qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.
--On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au
Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin
que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet
homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était
passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du
roi.
--Il y vint, vous êtes sûr?
--Il y vint, oui, monseigneur.
--Parla-t-il à Ravaillac?
--Il lui parla.
--Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?
--Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.
--Faites alors.
--Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!
--Il appelait Ravaillac mon ami?
--Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les
gens de bien.
--Et comment était l'assassin?
--Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.
--Resta-t-il à l'hôtel de Retz?
--Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il
eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le
17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.
--A quelle heure précise le roi fut-il tué?
--A quatre heures vingt minutes.
--Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?
--A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait
proclamé la reine régente.
--C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec
amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint,
la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec
Ravaillac.
--Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je
ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est
le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les
femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement:
Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et
comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il
faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant
lapider le coupable, il lapidait les murs.
--Il ne dénonça jamais personne?
--Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il
croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit
que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il
voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au
lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un
petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un
morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le
tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient
point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.
--Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?
--Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.
--J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal
publié; il y est dit: «_Ce qui se passa à la question est le secret de
la cour._»
--Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue
à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé
et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M.
Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et
la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le
tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de
l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis
en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il
s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces,
qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis.
Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une
voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la
consolation d'un _Salve Regina_.
--Et cette consolation lui fut-elle donnée?
--Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «_Judas à la
damnation!_»
--Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de
l'exécuteur, disiez-vous?
--Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant
arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.
--Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud
il avait fait des aveux.
--Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que
lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans,
peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers
tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient
pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures
faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir,
on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du
soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur
et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»
Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta
dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution,
écrivit ce que lui dicta le patient.
--Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême,
qu'avoua-t-il?
--Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla
seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.
--Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous
jamais entendu parler chez le duc?
--Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.
--Qu'en disait-on?
--Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur
l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur,
au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on
encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais
qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques
amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu
grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du
duc et de la reine.
--Et cette feuille écrite?