semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons
déjà parlé, lui dit à voix basse:
--Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne
pas vous retirer sans l'avoir vue.
Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle
pouvait attendre seule.
Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou
plutôt avait entendu le nom de Vauthier.
Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir
que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions
régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans
avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.
C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui
faire part du message de la reine-mère.
La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa à l'instant
même de faire venir le prince et de lui demander une explication;
Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent
qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il
s'était servi à leur égard.
On a vu comment le prince sortit du salon.
Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.
En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair
d'étonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui:
--Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?
Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère
était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie,
qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel
point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux
de tous, séparer la mère et le fils.
--Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine,
votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres
qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la
douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point
encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des
siennes.
--Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a
presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous
attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine
soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans
lequel elle est faite.
--Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il
savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à
l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se
sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour
ignorer le jour et l'année où je suis né.
--Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.
--Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628,
c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc
depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De
plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez
riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur
pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde
fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille,
je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.
--Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous
n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier
porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.
--M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas
répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme
ma mère.
Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.
--Monseigneur, dit Mme de Longueville.
Mais Gaston l'interrompant:
--Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai
vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour
vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes
vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine
seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le
mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de
l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit
prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me
rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le
malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne
vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car,
vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main.
Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et
Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.
--Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos
actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la
reine, du cardinal, du roi!
--Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire
d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais
quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt
dépendront de moi.
--Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.
--Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la
franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant
point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à
sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou
l'autre, il me laissera le trône de France.
--Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considérez, monseigneur, comme ne
pouvant tarder, la mort du roi votre frère.
La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant
pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne
perdait point une parole de ce que disait Monsieur.
--Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il
vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.
--Les augures? demanda Mme de Longueville.
Marie redoubla d'attention.
--Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a
répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait
parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit
mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à
moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval.
Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su
qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner
secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui
défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien,
madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme
moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser
sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de
Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point
ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une
invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.
--Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une
idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.
--Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.
--Et comment cela?
--Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez
un peu.
--De quelle façon?
--Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?
--Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de
Richelieu.
--Bon! s'il épousait sa nièce.
--Mme de Combalet?
Les deux femmes se regardèrent.
--Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale,
passerait par tout ce que l'on voudrait.
Les deux dames se regardèrent de nouveau.
--Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.
--On ne peut plus sérieux!
--C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur
son frère.
--Parlez-lui en, madame.
Puis se retournant vers la princesse Marie:
--Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce
complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien.
--Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la
princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne
qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera
brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura
pas à se plaindre de ma réponse.
La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui
saisit vivement la main, et la baisant avec passion:
--Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des
hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon
bonheur est attaché.
Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston
s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller
chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.
Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de
Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et
qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque
un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que
l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à
celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.
--Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et
notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui
soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une
explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication
provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse
Royale Monsieur.
--Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire
que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce
cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.
--Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez
entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à
part l'honneur de voir ma nièce duchesse d'Orléans, soeur du roi, reine
peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans
notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre
pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que
nous ayons besoin d'en user.
--Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur
qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en
revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me
remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je
tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien,
que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à
cause de moi.
Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais
en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse
douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant
la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.
CHAPITRE VI.
EVE ET LE SERPENT.
Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à
cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service,
conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait,
pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier,
c'est-à-dire à dix heures du soir.
Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.
La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore
Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître
par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil
ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui,
même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de
Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué
Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie,
ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses
exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée
près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis
d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid;
mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être
restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle
s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.
La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en
regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à
des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce coeur de vingt-six
ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place,
demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions
réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours,
jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration
vague, à tous les souffles qui passaient.
Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce
triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de
plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de
plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que
chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur,
qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la
prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir
ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout
jamais Gaston du trône, en la faisant régente.
Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant:
épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.
Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à
sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son
service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle
tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel,
ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la _Jeunesse du Cid_.
A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et
jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir
une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et
joyeuse:
--Entrez!
Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans
le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant
ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la
reine.
--Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que
tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras
bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.
--Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine,
dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps
que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses
mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?
--Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te
faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais
plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.
--Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature,
puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les
coeurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me
paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites
qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.
--Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!
--Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit
siècles.
--Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?
--Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que
je crois.
--A ce que tu crois?
--Oui.
--Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on
ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première
parole que tu dis.
--Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera
reçue.
Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de
Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.
Anne retira vivement sa main.
--Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la
fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?
--D'un rêve.
--Comment, d'un rêve?
--Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle
des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada,
que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et
amoureux...
--De toi?
--De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.
--En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me
dis.
--Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.
--Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?
--Si fait, avec Mme de Combalet.
--Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?
--Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.
--Moi?
--Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est
pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.
--Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.
--Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?
--Mais qui donc?
--Notre messager, le comte de Moret.
--Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet
d'un vrai chevalier.
--Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui,
oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers,
comme il fait en ce moment.
--A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre
une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me
donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.
--Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne
comprenne pas.
--Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant
qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.
Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.
--Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de
Fargis.
--Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve
la lettre.
Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les
meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le
double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le
comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en
renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la
reine seule.
Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de
divan où elle était assise.
--Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa
place sur le canapé.
--Comment! sur le même siége que Votre Majesté?
--Oui, il faut que nous parlions bas.
Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.
--Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. D'abord, que disent
ces trois ou quatre lignes-là?
--Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps
possible ton mari en Espagne.
--Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait
important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste
en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours!
Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il
est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour
conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!
--Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus
graves?
Et la reine haussa doucement les épaules.
--Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.
--Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.
--Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air
d'innocence parfaitement joué.
--Voyons cela.
«Ma soeur--lut la reine--je connais par notre bon ami M. de Fargis, le
projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son
frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»
--Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais
et peut-être pire que l'on n'avait.
--Attends donc! et la reine continua:
«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort,
vous vous trouvassiez enceinte.»
--Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.
«--Les reines de France,»--poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant
chercher le sens des paroles qu'elle lisait,--ont un «grand avantage sur
leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en
peuvent pas faire sans elles.»
--Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?
--Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.
--Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir
affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit
non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité
d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête
femme.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous
eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme
aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour
elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas
appelé du tout...
--Eh bien?
--Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait
pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce
dauphin, si difficile à faire, serait fait.
--Mais c'eût été un double crime!
--Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui
conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.
--Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de
France le fils d'un Anglais.
--D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché
véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour
s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du
moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII,
qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine
d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une
action louable.
--Fargis!
--Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en êtes
pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale,
tandis que le silence accommodait tout.
--Hélas!
--Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me
donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que
Votre Majesté a pleinement raison.
--Tu vois.
--Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir
affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère,
supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que
lui--Anne poussa un soupir--à un homme de race française, mieux encore,
à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple,
tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son
caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.
--Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?
--Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre
Majesté. Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place
du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et
qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût
servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?
--Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.
--Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait
sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à
la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.
--Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre
homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au
grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.