J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand

j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce

qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais,

vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre

les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied

n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela

s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le

parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne

devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à

Montmorency et en le saluant de la tête.

--Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je

suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.

Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait

là:

--Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?

--C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du

soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.

--Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que

borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse

Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM.

les Quinze-Vingts.

--Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en

donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini

près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle

a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à

Mantoue, près du duc de Rethellois.

--Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues

publiques?

--Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.

--En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les

seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.

--Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.

Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.

--Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de

fils?

--Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince

du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer;

mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait

semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a

brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.

--Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon

compliment la première fois que je le rencontrerai.

--Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a

fait pis que cela.

--Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.

--Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa soeur, Mme de

Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au

couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans,

qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus

belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.--Mon frère! criait Mme de

Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?--Bon!

répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on

embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.--Je me plaindrai

à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie.

L'abbesse eut peur.--Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.--Ah!

ma soeur, elle est bien laide.--Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir

fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous

faites.--Est-ce bien utile, ma soeur?--Très utile, ou la jolie se

plaindra.--Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez,

elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et

empêcha la jolie de se plaindre.

--Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de

Combalet.

--Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a

une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.

--Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un

bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire

cette nouvelle folie?

--Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la

Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel

elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite,

des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à

Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à

son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander

tout ce qu'il voudra.

--Eh bien?

--Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise,

son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de

Guise qu'à onze heures du matin.

--Voilà une belle vie pour un futur archevêque!

--En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons,

une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux;

l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son

apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne

sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en

même temps que vous.»

--Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à

l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour.

Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine

de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois

cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.

--Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.

--Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi

il avait fait venir tous ces bateleurs?--Pour leur promettre à chacun un

louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne

sautaient plus que pour Mlle de Pons.

--A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que

l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de

voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre

Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.

--J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins

répondaient à peu près de lui.

--Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai

déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a

voulu aller en prendre en personne.

--Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc

que Pisani avait voulu le faire tuer?

--Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.

En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:

--Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.

--Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même,

et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire

vingt mots de suite.

Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son

côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.

N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la

porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la

princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il

faisait toute chose.

Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa

la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois,

qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de

Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme

de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et

était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence,

et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre

modestement sa place près du duc de Montmorency.

--Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée,

justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.

--Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on

s'occupe de moi en si bonne compagnie?

--Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme

qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion

Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?

--Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle

de ma cousine?

--Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en

lui tendant la main.

Le comte la lui serra. Puis tout bas:

--Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle.

Je suis amoureux.

--De moi?

--Un peu, mais d'une autre beaucoup.

--Impertinent! Comment l'appelez vous?

--Je ne sais pas son nom.

--Est-elle jolie, au moins?

--Je ne l'ai jamais vue.

--Est-elle jeune?

--Elle doit l'être.

--A quoi jugez-vous cela?

--A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine

que j'ai bue!

--Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.

--J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.

--O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui

pourtant se ternit si vite!

--Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames

sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez

appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire

une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.

--D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce

que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de

Mme de Rambouillet.

--Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître

toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.

--Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes,

cousin de Mme de Rambouillet.

--Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?

--Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas,

cousine Marina?

--Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.

--Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses

bons amis.

--Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez

elle.

--Elle m'a prié de cesser mes visites.

--Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.

--Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.

--A l'endroit de qui?

--Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le

donne à chacun en mille, cela fait trente mille.

--Nous donnons notre langue aux chiens.

--A l'endroit de sa femme!

Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.

--Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa

belle-soeur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son

assassinat.

--Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de

la Montagne, en disant que j'étais son amant?

--Pas plus que Mme de Chevreuse.

--Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui

faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend

susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent

irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand

coeur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire

honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a

voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui

ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.

--Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous

allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?

--Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme,

monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je

lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été

lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou

tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler

sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois

pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé;

seulement, je tâcherai de n'offenser personne.

Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même

temps une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire

franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.

A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que

l'huissier annonça:

--Mademoiselle Isabelle de Lautrec.

Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de

pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.

En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment

d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.

Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et,

s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:

--Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre

Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour

vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects,

cette lettre à vos pieds.

Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de

Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de

Mme de Fargis et la secouant avec force:

--Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!

CHAPITRE IV.

ISABELLE ET MARINA.

Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir

son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait

le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec

était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de

la princesse Marie.

La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec

était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau,

d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la

nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait

l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de

la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et

blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci;

sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds;

mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa

taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main,

c'est-à-dire fin, délicat et cambré.

Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit

entre ses bras et la baisa au front.

--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la

fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient

m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami,

votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je

puis en faire part à ceux qui nous aiment?

--Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M.

de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie

les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté,

les faire connaître en France.

La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet,

qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire

la belle messagère.

Marie lut d'abord la lettre tout bas.

Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que

la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui

étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se

retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste

de l'assemblée.

Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun

d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui

soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna.

Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.

Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur

des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.

L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à

cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration

historique faisait presque l'égale de celle des princes.

Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en

était sûr.

Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.

--Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma

chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie,

envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de

la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de

Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en

outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à

assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant

à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait

invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se

désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir

au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille

écus de rente, en terre souveraine.

«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour

l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»

--Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec

les protestants.

--Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir

en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais

pas d'opposition.

--Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.

--J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de

sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de

Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est

que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.

--C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande

nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le

commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?

--Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc,

que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral,

pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait,

achètera un million le droit de diriger en personne la campagne

d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.

--Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme

il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient

pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million,

au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.

Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége

de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses

frais de campagne.

--J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas

échapper cette occasion de faire valoir vos droits.

--Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu

de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être

heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi,

mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en

féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de

réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le

trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me

paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela

arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près

de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très

cher frère le comte de Moret.

Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston

flattaient sa suprême ambition:

--Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur,

répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai

de la mémoire.

En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques

mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit

aussitôt par cette même porte.

Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une

guerre--certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le

Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le

Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait

à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille

expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans

l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.

L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à

la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait

donné déjà passage à Mme de Longueville.

Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot _Vauthier_, et

tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la

reine-mère.

Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier

d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse

Marie.

--Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je

ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le

chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien

promis à personne.

Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et

les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son

habitude.

A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement

général que causait la disparition successive de la douairière de

Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le

salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune

fille interdite:

--Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le

monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue,

a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir,

après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte

de Moret.

Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus

interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.

En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal

éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de

Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une

coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui

passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux

reproche, lui disait:

--Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!

Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de

Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait

effleuré son visage.

--Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers

cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus

Astarté elle-même, mais...

--Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la

pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme

pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs,

ses dents comme un fil de perles.

--Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en

contente...

--Elle s'en contentera, dit la magicienne.

Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure

de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un

nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.

Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans

ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer

son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche

entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille

avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait

son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une

chaise en disant:

--Au Louvre!

--Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où

il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la

variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à

peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en

aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV

pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera

de leur faire face!

Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta

dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit

conduire à l'hôtel Montmorency.

CHAPITRE V.

OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.

En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston

sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la

société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire,

et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner

indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain

nombre de minutes, se retira.

Le comte de Moret · 第 12 / 49 段