Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de

Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le

Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme

Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III.

L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie.

Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de

l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de

Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal,

Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.

Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva

en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le

Belbo.

Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle.

Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces

16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de

vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de

Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du

cardinal.

Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment

tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était

Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de

Gurron.

Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France

soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait

grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du

roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de

Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les

Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui

étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement

gentilshommes.

Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le

cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce.

La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de

raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son

amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes

choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que

Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche,

tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la

France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers,

dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle

garde contre lui.

La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a

traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des

jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa

complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son coeur, qui

ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement,

n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre

la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément

les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune

de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe.

Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le

cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec

impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion,

parce qu'il lui a ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur

Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition

d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste,

n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère

arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le

cas où la reine serait enceinte.

Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal

était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout

était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas

tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais

une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on

l'éloigne.

On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman

qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt!

Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte

pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans

l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha

la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès

lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas.

Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de

nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre

récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume.

CHAPITRE II.

MARIE DE GONZAGUE.

Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour

reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre

dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec

nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de

Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue

Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé

comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et

l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise,

juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la

marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à

présent, le sujet de notre récit.

L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait

Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la

princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la

soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après

son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue

Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour

lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est

habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13

décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque,

qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de

Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de

François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non

seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de

Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.

Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous

les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à

ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous

apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne

parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que,

comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui

les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et

des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez

grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas

besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.

Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer

comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier

du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de

Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat,

pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour,

attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou

leur ambition, poussaient à la politique.

On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu,

et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au

cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.

C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la

présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir,

vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la

porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les

autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique,

c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le

brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on

introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond

orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard

Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries

qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du

plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles,

où se tient la princesse Marie.

Un des premiers arrivés était M. le prince.

Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a

joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre,

rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui

faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.

Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et

sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais

Vendôme l'est encore plus que moi!»--Et cela le consolait, en supposant

qu'il eût besoin de consolation.

Expliquons ce changement.

En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui,

quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel

on disait:

Ce petit prince si gentil,

Qui toujours chante et toujours rit,

Toujours caresse la mignonne,

Dieu gard' de mal le petit homme!

En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé

laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du

parti protestant.

Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac,

avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en

écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut

lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait:

_Mort_ ou _messe!_ répondait: _Mort!_ tandis que Henri, plus prudent,

répondait: _Messe!_

Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.

Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert

de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir

tout simplement empoisonné par sa femme.

Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa

femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon.

Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une

pêche.

Deux heures plus tard, il était mort!

La même nuit, le page se sauvait en Espagne.

Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.

Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans

sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver

coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir

s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit

sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence

royale, mais condamnée par la conscience publique.

Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom,

qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de

Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une

parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu

longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les

romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit

qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les

ignorent eux-mêmes.

En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV

boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus

jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de

Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.

Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient

obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre,

de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise

humeur, fermait sa porte.

Un jour, il la laissa entrebâillée.

Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de

Montmorency.

«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel

de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus

parfait.»

Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit

immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil

où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un

nuage.

Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.

Il y avait un moment où les dames, vêtues en nymphes, et, si léger que

soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au

dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames

vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le

javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque;

Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla

vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait,

était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si

bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir

le javelot pénétrer au plus profond de son coeur.

Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce

jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency,

quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.

A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil;

il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à

s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour

cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui,

moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant

plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.

Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à

M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses

noces.

Le roi croyait avoir son homme sous la main.

Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la

main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance

disparaissait.

D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout

ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille,

Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix

mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir

cinquante.

Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.

Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la

première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa

femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour

bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se

montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.

En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.

Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire

ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac

l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle

Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne

le consolaient pas.

Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui

était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que

pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable

qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de

Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni

Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.

M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval

dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il

avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière,

fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de

consultations gratis. Il y allait ces jours-là.

Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que

de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son

beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui,

le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu

d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le

connaître.

C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II,

prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était

aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé

était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il

trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:

--N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.

Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: _Bon pour 20,000 écus_.

--Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez

de prospérer.

Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency

les 20,000 écus.

--Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me

les ayez rapportés, je vous les donne de bon coeur.

Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de

Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La

reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel écouter, lorsque

Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency

n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il

paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de

bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet

dans toutes les alcôves:

L'astre de Roger

Ne luit plus au Louvre,

Chacun le découvre

Et dit qu'un berger

Arrivé de Douvre

L'a fait déloger.

Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que

les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de

Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de

Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour

son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et

l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de

Bouteville.

Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui

avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la

reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.

Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète

Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par

fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle

vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de

galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.

Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel

celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui

plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui

disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une

telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.

--Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous

sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.

Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de

cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince

de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions,

gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18,

chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre

connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait

de cent gentilshommes et de trente pages.

Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après

l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons

dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de

Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier

cria:

--Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.

Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent

debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie

elle-même.

--Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son

tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie

qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre,

ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.

CHAPITRE III.

LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.

Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu

d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse

Marie de Gonzague.

Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout

particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé

d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des

chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son

manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son

habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait

à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des

plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de

satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui

sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de

son pourpoint et à l'endroit des jarretières.

Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort

que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa

conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un

silence général.

En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'oeil

d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait

reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville

de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, de lui

ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle

il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à

communiquer.

Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de

chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait

s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas

même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.

Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses

lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville,

s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la

fois aux cavaliers et aux dames:

--Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la

nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon

honneur. Connaissez-vous cela, princesse?

--Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques

personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.

--C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne

soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir

à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de

Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie

rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes

ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous,

princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces

quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est

très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à

deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au

galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.

Le comte de Moret · 第 11 / 49 段