«Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de

Mme de la Montagne,--rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de

l'Homme-Armé--lui, déguisé en Basque--elle en Catalane--chargé

selon toute probabilité de lettres pour les deux reines par

Charles-Emmanuel--assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le

comte de Moret--Pisani, repoussé par Mme de Maugiron--blessé par

Souscarrières--sauvé par sa bosse.

--Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police

laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse.

--La reine absente du ballet pour cause de migraine.»

--Qu'y a-t-il encore? voyons!

Et il chercha dans sa mémoire.

--Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le

portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son

valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol

en a retrouvé le chiffre, et il appela:

--Rossignol! Rossignol!

Le même petit bonhomme à lunettes reparut.

--La lettre et le chiffre, dit le cardinal.

--Les voici, monseigneur.

Le cardinal les prit.

--C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre

traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de

vingt, que vous aurez à faire.

--J'espère que Votre Eminence en sera contente.

Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:

Voici textuellement ce qu'elle disait:

«Si _Jupiter_ est chassé de l'_Olympe_, il peut se réfugier en _Crète_,

_Minos_ lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de

_Céphale_ ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas

épouser _Procris_ à _Jupiter_? Le bruit court que l'_Oracle_ veut se

débarrasser de _Procris_ pour faire épouser _Vénus_ à _Céphale_. En

attendant, que _Jupiter_ continue de faire la cour à _Hébé_, et à

feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec

_Junon_. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se

croit, l'_Oracle_ se trompe en croyant _Jupiter_ amoureux d'_Hébé_.

«MINOS.»

--Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre:

Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était

tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.

CÉPHALE, LE ROI.

PROCRIS, LA REINE.

JUPITER, MONSIEUR.

JUNON, MARIE DE MÉDICIS.

L'OLYMPE, LE LOUVRE.

L'ORACLE, LE CARDINAL.

VÉNUS, Mme DE COMBALET.

HÉBÉ, MARIE DE GONZAGUE.

MINOS, CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.

LA CRÈTE, LA LORRAINE.

«Si _Monsieur_ est chassé du _Louvre_, il peut se réfugier en

_Lorraine_; le _duc Charles IV_ lui offrira l'hospitalité avec le plus

grand plaisir, mais la santé du _Roi_ ne peut durer; pourquoi, en cas

de mort, ne ferait-on pas épouser la _Reine_ à _Monsieur_? Le bruit

court que le _Cardinal_ veut marier _Mme de Combalet_ au _Roi_. En

attendant, que _Monsieur_ continue de faire la cour à _Marie de

Gonzague_ et à feindre à propos de cette passion la plus grande

mésintelligence avec _Marie de Médicis_; il est important que tout fin

qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le _Cardinal_ se trompe en croyant

_Monsieur_ amoureux de _Marie de Gonzague_.

«CHARLES IV.»

Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du

joueur triomphant:

--Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier.

FIN DU PREMIER VOLUME.

DEUXIÈME VOLUME.

CHAPITRE Ier.

ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.

Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point

de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu

clair sur son échiquier.

Le _fiat lux_ nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent

trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses,

rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un

complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile

étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et

qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé

de faire jaillir une clarté générale.

Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un

_keepsake_ ou un _album_, sur une table de salon, pour que les visiteurs

en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont

destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions

par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent

traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres

deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres

de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur

faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de

la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre

second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à

l'intelligence du premier.

Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières

années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris

rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point

sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres

royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de

prendre la même place comme puissance matérielle.

Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe.

Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur

l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome.

Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste

du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans,

Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant

tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de

terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois

sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée,

général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce

népotisme, Rome est au pillage:--«_Ce que ne firent point les

Barbares_,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,--«_les

Barberini l'ont fait_.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au

pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint

Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le _Gésu_ et la

_Propagande_, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso,

florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le

_Gésu_, la police du globe, et la _Propagande_, sa conquête. De là

sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces

pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se

mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de

Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la

France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il

refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments

perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies

anacréontiques.

Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant

de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de

son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui

lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne.

Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands

mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne

d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier

ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le

cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme

de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes

occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de

Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent

mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le

golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de

douze millions.

L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu

Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a

par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur

lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil.

Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II,

auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de

Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui

surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant

les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait

revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs

pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere

italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.

L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire

depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont

ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la

chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire

moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit,

n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se

vendre.

Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir

après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait

appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à

poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on

essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où

est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de

solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils

l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.

Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux

Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les

pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui

vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places

fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le

moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre

l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu

contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit

de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après.

C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans

l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le

génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la

farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le

sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six

pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité

le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola,

le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et

il n'en entendit plus parler.

Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et

divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice,

elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté,

mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la

décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près

d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux

Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et

qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître.

Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et

qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,--Maurice, qui se croit aimé et

qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le

peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter

joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste

muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son

impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au

danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort

plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et

qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes:

petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant

une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant,

pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux

genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la

Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux

qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh!

là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de

3,000 francs.

Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il

est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race

douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un

héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus

disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis

Allemand. Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême.

En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe

Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des

incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il

a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au

hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur

l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde.

Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner,

drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la

mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs

des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes,

il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que

cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la

loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur

des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est

prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps

étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série

de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour

caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase

caractéristique:--«Et avec cela pas méchant!»

Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa

première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur

palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la

couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir,

Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly,

et, dans un an, elle en sera à la période suédoise.

Passons donc à l'Angleterre.

Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade

qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa

femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre,

et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.

Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants

légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était

une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante,

plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle

avait eu une jeunesse accidentée.

Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans,

la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva

l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et

joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut

médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi

grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa

mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec

cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles,

vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien,

elle en essaya de grandes.

Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la

conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son

repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que

l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait

données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier

à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut

que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même

catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère

jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet

évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs

costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine

méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse

aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et

sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et

soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais

de la controverse.

Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine

traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque,

ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait

été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le

père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa

prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide

de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter

le roi, les ministres et le Parlement.

Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la

religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font

tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse

comme des bêtes sauvages--écrivit-il--ces prêtres et ces femmes qui vont

prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses

évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se

lamentèrent, comme les filles de Sion emmenées en esclavage, quand

elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France.

Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux.

Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas

donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus

fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la

reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la

reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour

appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où,

par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud.

De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre.

Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un

Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une

écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:--Votre maître est tenu

de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique,

ni chevalier!--La jeune reine d'Espagne, de son côté, soeur d'Henriette,

écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au

secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère

s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine

à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que

l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu

seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants

de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne

d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses

contre Richelieu.

Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver

l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret

remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la

situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition

des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.

Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa

souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du

marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la

légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet

endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration

non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie

contre la France, qu'il s'agissait de morceler.

Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III.

Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante

d'Espagne en mariage.

Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné.

La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba.

Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si

celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il

s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de

Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc

de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de

Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de

Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et

enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita.

A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont;

au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le

versant oriental, mais il restait le maître des passages qui

conduisaient de la France en Italie.

Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa

Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.

Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se

regardât comme un prince italien.

Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.

Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se

présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.

François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne

laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de

Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle

de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour

avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le

Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du

duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa

nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son

oncle maternel.

Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir

pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague,

vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste.

Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne

pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel

se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.

Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci

des monts.

Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef

d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se

trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le

duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague,

héritière de Mantoue et du Montferrat.

Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu--et l'intérêt du cardinal de

Richelieu était toujours celui de la France--l'intérêt du cardinal de

Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au

milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour

l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur

près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague

déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel.

Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec

le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en

France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague,

duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui

se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de

Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue.

Le comte de Moret · 第 10 / 49 段