Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or
voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours,
si ce n'est pas précisément la lettre:--«Pardieu, monsieur de
Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez
toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un
nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez
eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure
tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de
Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus
Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse,
mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit.
Souscarrières s'inclina.
--Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous
êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous êtes
adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,--je
sais bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère;
sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de
France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche,
il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.»
Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux
que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à
choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent
l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de
Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche:
votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira
trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier,
que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme
qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se
souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura
30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce
point ainsi que la chose s'est passée.
--A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a
oublié une chose.
--Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure
que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur.
--C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre
Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs,
pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.
--Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni
l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la
faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au
contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour.
L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes
encore qu'à votre mariage.
--Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?
--Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut
donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il
a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup
de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est
morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de
cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses
enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet
endroit-là.
--Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières.
--Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que
vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand
seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à
l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait
marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût
fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de
Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être
reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne
pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut
pas être le vôtre.
--Monseigneur est bien dur pour moi.
--Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et
vous allez le voir.
Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en
partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler
par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a
tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal
de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes
pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré.
L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à
Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite
tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre
disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous
lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous
l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce
n'était point pour rire.
Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec
la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en
eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine.
Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre
femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la
messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui
donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point
commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau.
Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec
vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était
bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je
dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le
véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de
mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où
s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à
merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre
adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui
donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes
avec la lame.
Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui
n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi
pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été
réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans
une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous
couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel.
--Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je
dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont
plus réjoui que celle-là.
--D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous
êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité,
il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle.
--Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est
lui qui s'est battu avec moi.
--Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas
avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de
Moret y avez les vôtres.
--Comment, monseigneur, vous savez....
--Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le
sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes
imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme
sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille:
vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel.
--Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché
querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé
d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre.
A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les
yeux et les oreilles.
--Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il
avait prise dans un cabaret.
--Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin
que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le
cabaret de l'Homme-Armé...
--Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné....
--.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais
voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire
d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte
de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a
trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le
sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a
dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry,
dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre
rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou
quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu
d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?
--Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je
déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité.
--Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel.
--Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la
disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux
pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.
--Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme
vous.
--Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire.
--Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus.
Souscarrières tressaillit.
--Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera,
d'oublier ce que je dois à Votre Eminence.
--Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre
vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans
les miennes.
--Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui
conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me
reconnaître.
--Oh! quant à cela, volontiers.
--J'écoute de toutes mes oreilles.
--Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation
d'Angleterre.
--Le brevet des chaises à porteurs! s'écria Souscarrières, qui voyait
se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait
de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue
qu'en rêve...
--De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve
l'autre moitié pour un don que je veux faire.
--Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda
Souscarrières.
--Non, un dévouement, c'est plus rare.
--Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la
moitié, il me comblera.
--Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons
deux cents, par exemple.
--Mettons deux cents, oui, monseigneur.
--Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel,
supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils
conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant
exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons
encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me
rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il
entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet
homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement
vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde,
marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon
cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en
prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous
êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront,
s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui
vous chercherai le moindrement querelle pour cela.
--Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur?
--Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des
chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain
votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges,
ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous
convient-il?
--Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont
imposées? demanda en hésitant Souscarrières.
--Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste
entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas
ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y
aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la
reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je
persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive
sous un joug aussi dur qu'est le mien.
--Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria
Souscarrières.
--Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi,
c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de
l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part
qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des
rideaux bien épais.
--Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire?
--Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la
princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de
Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de
Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de
Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter.
--Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon
exploitation?
--Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à
moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.
--Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me
manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.
--Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser
directement à moi.
--A vous, monseigneur?
--Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois
qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira
vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en
connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous,
c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être
sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois
monsieur, n'est-ce pas?
--Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du
cardinal.
--Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me
voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour
moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire
Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.--Au
revoir, monsieur Michel.
Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, ne pouvant croire à sa
bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé
sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.
Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre
que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon
toute probabilité, il avait parlé sérieusement.
Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter
ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce
fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:
--Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.
CHAPITRE XIV.
OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER.
A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite
femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne
paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence.
--Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec
un accent languedocien des plus prononcés, me voilà.
--Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir.
--Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je
n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue
toute seule.
--Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de
grossir sa voix.
--Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une
chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce
pour que je lui parle? je lui parlerai.
--Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe
à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.
--Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il
suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par
hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître?
--Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour,
et...
--Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est
monseigneur qui a besoin d'être excusé.
--Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être
excusé?
--Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui
s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites?
--Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari?
--Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu,
monseigneur?
--Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément.
--Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à
l'ordre.
--Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des
gardes.
--Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité
du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie.
Cavois fit un mouvement.
--Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de
Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins.
J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie;
je puis m'en vanter.
--Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.
--Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui,
et huit enfants, monseigneur.
--Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux,
et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle!
--Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O
amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.
Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de
son mari et l'embrassa.
--Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout
tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne
humeur, se pâmait de rire.
--Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son
mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il
n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en
Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était
pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui
n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise
querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un
notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il
a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât.
Tout-à-coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui était
mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous
héritez!»
--Cavois! je ne le connais pas.--Oh! reprit la femme du notaire, un beau
garçon!--Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il
est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce
pas, Cavois?
--Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce
pas?
--Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard
à la porte?
--Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc
qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le
lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me
touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous
mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne
pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils
arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait
déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le
ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je,
il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il
m'épousa.
--Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le
cardinal.
--Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus
heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il
n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux;
quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon
petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que
je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de
criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y
avait point passé.
--Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître
Cavois que le reste du monde.
--Oh! oui, monseigneur.
--Mieux que le roi?
--Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi
mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois
mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il
m'emmenât avec lui.
--Mieux que la reine?
--Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de
France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur,
elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.
--Mieux que moi?
--Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de
la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt
en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un
an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.
--Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si
je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous
seuls.
Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari:
--Eh bien, dit-elle, nous ferions...
--Oui, que feriez-vous?
--Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils
étaient seuls aussi.
Le cardinal se mit à rire avec eux.
--Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?
--Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur
de nous en prendre deux.
--Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr.
--Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois?
--Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits.
--Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas.
--Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient.
--Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux.
--J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut
tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M.
Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le
seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris.
--Oh! monseigneur.
--Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle
soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit
jours dans sa chambre à coucher.
--Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds
et en lui baisant les mains.
Le cardinal étendit les deux mains sur eux.
--Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne
savait pas le latin.
--Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est
défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.
Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux
heures, venaient de se passer tant de choses.
Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire.
--Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la
soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon: