sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes...
Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées
l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du
bras gauche.
--Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?
--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.
--Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me
semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis
trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?
--Un de ses amis.
--Son nom?
Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit
des duels.
--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux
adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.
--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.
--Un certain Souscarrières.
--Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!
--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
n'est coupable en rien.
--Qui?
--M. Souscarrières.
Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.
Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.
--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée
et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été
témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à
Pisani.
--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.
Et il frappa sur un timbre.
Charpentier parut.
--Faites venir Cavois, dit le cardinal.
--Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui
faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.
--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa
fortune.
--Oh! ne raillez pas, mon oncle.
--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à
partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas
la laisser tomber.
Cavois entra.
--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi,
vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue
Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là
ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.
--Oui, monseigneur.
--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
de causer un instant avec lui.
--Et s'il refusait de venir?
--Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble.
«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»
--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
s'inclinant.
Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un
nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de
diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent
personnage.
Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le
fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou
d'Eminence Grise!
CHAPITRE XII.
L'ÉMINENCE GRISE.
Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal,
qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se
retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans
le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide
autour d'elle.
Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à
baiser au cardinal en lui disant:
--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.
Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui
lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine
qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance
qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.
A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins
celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et
confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient
ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur
reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des
prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille
encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains,
capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres,
qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de
mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient
pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le
confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les
renseignements.
C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle
enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans
la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les
Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc
du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la
Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du
Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le
gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui
arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay
le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la
famille.
Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont
quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père
Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en
fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses
courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau
jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il
arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des
moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa
dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en
litière ou en carrosse.
Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin
de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon
sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu
des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient
à cette époque les rues de Paris.
Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.
Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la première porte se fût
refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis,
s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:
--Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher
du Tremblay?
Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom
de famille.
--Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour
avoir l'honneur de vous voir!
--Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis
quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et
sur les causes de ce retour.
--Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais
cependant je me crois sur la bonne route.
--Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.
--Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret
logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en
sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la
Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.
--Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les
deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent là.
--Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne
sait pas de laquelle des deux il est l'amant.
--C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.
Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par
écrire sur un carré de papier--«De laquelle de vos deux soeurs le comte
de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»
Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du
cabinet, en pressant un bouton.
Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si
une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.
Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à
droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement
inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.
Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la
sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.
--Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans
paraître s'étonner de rien.
--Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait
qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout
particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.
--Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout
particulièrement de moi?
--Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?
--Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de
le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.
--Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais
appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence,
que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait
chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie;
ce qui était peu de chose...
--Je vous trouve injuste pour les bons pères;--Qui fait ce qu'il peut,
fait ce qu'il doit.--Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons
ce qu'a fait la Providence?
--Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.
--Vous l'avez vu?
--Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.
--Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.
--Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.
--Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.
Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de
s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester
debout.
Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:
--Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des
Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous
ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de
l'Homme-Armé.
--A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le
cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du
Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
--C'était justement là que courait la foule, monseigneur.
--Et vous y courûtes avec la foule.
--Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce
d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil,
lequel a été autrefois à M. d'Epernon.
--A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay,
cet homme pourra nous être utile un jour.
--J'en doute, monseigneur.
--Pourquoi cela?
--Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance
qu'il revienne.
--Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.
--Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à
lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à
point.
--Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je
présume.
--A blanc.
--Et vous dit-il quelque chose d'important?
--Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever
du secret de la confession.
--C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.
--Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas
voulu assassiner, lui, le comte de Moret.
--Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à
aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.
--Rivalité d'amour.
--Vous le savez?
--Je le pense.
--Et vous ne connaissez point l'assassin?
--Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est
qu'il avait affaire à un bossu.
--Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de
Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu
lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de
l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous
surveilliez Fontrailles.
--Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien
attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.
--Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à
votre récit.
--Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au
moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret
lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.
--Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?
--Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret
lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le
blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or,
en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency;
si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront
pas.»
--L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon
médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en
revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point
reconnu?
--Oui, monseigneur, parfaitement sûr.
--Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?
--Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne
devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de
la rue de l'Homme-Armé.
--Qui?
--Déguisée en paysanne des Pyrénées.
--Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai
pas le temps de chercher.
--Mme de Fargis.
--Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?
--C'est probable.
--Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.
--C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de
rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils
de Henri IV.
--Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive
d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma
tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y
prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la
menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.
--En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé
assez important pour vous être soumis.
--Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme
loge chez le duc de Montmorency.
--Oui, monseigneur.
--Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait
tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et
son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le
titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec
cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins
celui-là est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son épée
de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher.
Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la
compléter.
--Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?
--Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais
sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera
enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme
que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence
est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène
cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire
seule.
--Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la
maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.
--Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais
bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au
pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des
Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que
le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre
tête.
--S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me
donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les
faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal,
mais pour son serviteur et son domestique.
Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.
A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. pour le laisser sortir,
comme il s'était effacé pour le laisser entrer.
L'Éminence grise une fois sortie:
--Monseigneur, dit Cavois, il est là.
--Souscarrières?
--Oui, monseigneur.
--Il était donc chez lui.
--Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de
la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.
--Faites-le entrer.
Cavois resta immobile et les yeux baissés.
--Eh bien?
--Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.
--Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous
être agréable.
--C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera
permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours,
ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.
--Et vous êtes fatigué de veiller.
--Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.
--Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.
--Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.
--Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit
avec votre femme.
--Ah! merci, monseigneur.
--Je vous autorise à l'aller chercher.
--A aller chercher Mme Cavois?
--Oui, et à l'amener ici.
--Ici, monseigneur, y pensez-vous?
--J'ai à lui parler.
--A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.
--J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je
lui fais passer.
--Un cadeau!
--Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec
lui, allez chercher votre femme.
--Mais elle sera couchée, monseigneur.
--Vous la ferez lever.
--Elle ne voudra pas venir.
--Prenez deux gardes avec vous.
Cavois se mit à rire.
--Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je
vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.
--Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles
disent ce qu'elles pensent.
--Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?
--Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.
--Monseigneur va être obéi.
Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.
A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.
Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.
La voici:
«Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de
Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de
Pisani.»
--C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les
choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de
du Tremblay, qu'il y a une providence.
En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et
annonçait:
--Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrières!
CHAPITRE XIII.
OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.
Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était
autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous
avons raconté les prouesses au commencement de ce volume.
Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une
désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.
Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait
amené une suite avec lui.
--Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied
et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau,
mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose?
--Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel.
--Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme
ainsi, monseigneur?
--Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.
--Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais
pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de
Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père
vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de
Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme
la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble
demoiselle Anne de Rogers.
--Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous
raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.
--Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont,
après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux
ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction
à un si grand génie.
Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver,
s'inclina devant le cardinal.
--Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le
cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je
n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette
heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire,
je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe
de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite
personnel que je vous la fais.
Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins
sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient
particuliers.
--Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu
déferré du tour que prenait la conversation.
--Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?
Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance.
--Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel?
demanda le cardinal.
--Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître.
--Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier
qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne
homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé
maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait
l'honneur d'être M. votre père.
--Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu
de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le
seigneur de Souscarrières.
--Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire
comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une
femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des
Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et
accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car,
comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou,
si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre
nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les
rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de
légitimer les enfants adultérins.
--Diable! diable! murmura Souscarrières.
--Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous
devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps,
jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme
personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir
ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite
fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute
sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien
cela?
--A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur?