Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté

successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa

belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se

leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin

bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le

tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au

lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour

son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la

poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,

restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que

par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la

lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de

Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une

bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres

apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact

de la poussière de charbon.

Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.

Elle disait:

«Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,

en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et

son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux

encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez

enceinte.

«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles

peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire

sans elles.

«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin,

pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.

«PHILIPPE.»

La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde

fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la

prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la

soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle

main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la

lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur

laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais

à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute

entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle

enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de

secrétaire.

Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses

épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin,

en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement

et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle

murmura:

--O Buckingham! Buckingham!

Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment,

le silence de la chambre royale.

CHAPITRE XI.

LE SPHINX ROUGE.

Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste

Philippe de Champagne, représentant _au vrai_, comme on disait alors, la

fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.

Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses

maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur

que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et

les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le

sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,

dont la devise était un aigle dans les nuages, _Aquila in nubibus_,

c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.

Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après

deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une

idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains,

méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé

qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit

d'attendre de la postérité.

Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et

de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature

en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la

calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à

l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles?

Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes

seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez

si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point

quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce

pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de

son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en

vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?

Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est

qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur,

pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la

monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi

mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces

princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire

la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas

autre chose.

Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à

une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les

grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme

Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de

rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces

faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent

sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au

milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la

besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire

que tout est abattu.

C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre

1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des

grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France,

voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en

Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux

de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme

sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable

que notre grand historien Michelet appelle le _Sphinx rouge_.

Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit

que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent

menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans

cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de

travail et d'embarras que le reste du monde.

Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il

est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de

jeter les cartes sous la table.»

C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle

tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était

fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où

Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce

qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage

pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait

chanceler sous les défaillances royales.

Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux

comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent,

l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues

de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans

cesse dans une agitation terrible.

C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout

en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.

Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la

nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,

brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la

mort.

Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi

pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait,

le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi

mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï

d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il

tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de

toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en

place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins

que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.

Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette

bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même

jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.

C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons

vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle

portait depuis la mort de son mari.

Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de

la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.

Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.

A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.

A l'autre, Charpentier, son secrétaire.

A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.

--Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.

--Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de

chambre.

--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle

veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.

Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre

qu'il avait reçu.

Se retournant alors vers Charpentier:

--Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.

--Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle

à monseigneur ce soir.

--S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est

dans la chambre des gardes?

--Oui, monseigneur.

--Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette

nuit besoin de ses services.

Le secrétaire se retira.

--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre

de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée

dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de

Lorraine.

--Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus

prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque

bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant

était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de

lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher

qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle _Céphale_, la

reine _Procris_, Votre Eminence _l'Oracle_, Mme de Combalet _Vénus_.

--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je

lirai la dépêche moi-même.

Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.

--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une

gratification de vingt pistoles.

--Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?

--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la

tenez prête pour le moment où je vous appellerai.

Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.

Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de

grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du

cardinal.

Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en

manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui

correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une

minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles

qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.

Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son

voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle

n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une

ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison,

tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un

peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une

vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un

voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et

de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa

guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la

naissance et la séparation.

Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait

ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles

mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de

fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces

plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le

mieux.

A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum

mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la

fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus

belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du

cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un

soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses

deux bras en disant:

--Oh! venez, venez, Marie!

La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait

à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le

portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.

--Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de

respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille

bien aimée!

Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait

à sa fille:

--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées

comme vous.

--Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous

désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin

de moi?

--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en

regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir

plus nécessaire que jamais.

--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les

mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire

les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une

résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve

avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont

encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant,

ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne

vous réussit-il pas!

--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois

plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et

plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que

personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon

bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas?

--De tout mon coeur, de toute mon âme!

--Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là

de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds,

Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien!

qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné,

à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon

coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par

conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je

respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait

scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre

avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.

Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne,

qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous

tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais

traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un

sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous

renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut

solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous

interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?

S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois

risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils

m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?

--Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le

cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une

nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille

pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il

vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je

ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai

fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc

plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez

pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez,

d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,

c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime;

eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et

n'aimerai jamais que vous.

--Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils

vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant

vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon

pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de

vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre

l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à

lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux,

puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de

fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui

m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux?

Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,

eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un

Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans

une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même

l'existence. Ah! je fais des tragédies.--Hélas! je n'en sais pas de plus

sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte

anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de

génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors

de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de

Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller

conquérir son héritage.--Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je

n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que

Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais

l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas

les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne

rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui.

Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair,

maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma

chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des

vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la

faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces

rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les

débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France,

Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de

Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce

de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa

belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon

armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que

je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je

veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes

positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard,

pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à

l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts

fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de

l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et

Venise!--_Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne

sauverez pas Mantoue_, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas

cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre

allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les

protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le

pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est

un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil

projet de s'accomplir!

Il se leva.

--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la

belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner

la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de

l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont

toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne

pas compromettre la gloire de la couronne de France.

--Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.

--Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle

pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis;

j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre

martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.

Il marchait avec agitation.

--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son

chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.

--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa

prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait

aujourd'hui? D'où venez-vous?

--J'ai été chez Mme de Rambouillet.

--Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien

chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.

--On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.

--Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois

mois que Rotrou descend du coche.

--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.

--Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?

--Pierre Corneille.

Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire:

Inconnu.

--Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?

--Avec une comédie en cinq actes.

--Qui a pour titre?

--_Mélite._

--Ce n'est point un nom historique.

--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à

effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.

--L'impertinent!

Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les

chiens.

--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle

a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et

charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à

son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et

argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.

--En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous

l'aurez au palais que je fais bâtir.

--Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une

cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.

--Est-ce tout?

--Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.

--Pourquoi cela?

--Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.

--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc

pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!

--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le

marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une

blessure.

--Dangereuse?

Le comte de Moret · 第 7 / 49 段