petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de
cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.--En conséquence,
elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller,
régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était
enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.
Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en
disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, _là_, endormie sur
un canapé.
L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la
bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le
côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait
donner la sienne au comte de Moret.
Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises
vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
et murmurant des paroles à voix basse.
Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil
dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de
satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le
Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la
main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du
manteau.
Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait
généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du
Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il
était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de
Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.
Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était
pas insensible à ce que l'on appelait alors l'_honneur de la couronne_
et que l'on appelle aujourd'hui l'_honneur de la France_. Son égoïsme et
sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de
forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une
sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été
immonde dans toute cette affaire de Nantes.
Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la
paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit
qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne
pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte
du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire
arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme
Richelieu.
Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.--Chalais vint s'offrir à
MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez
Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant
l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans
défense--un prêtre.
Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des
grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique,
supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de
Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est
bon.
Cette fois, cependant, il échoua.
Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons
prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en
disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.
Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
sortit sans tête.
Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans.
Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de
cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite
couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et
d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée
d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni
distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la _Grosse banquière_;
c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.
Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure
en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle
est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme
l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.
Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait
que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût
pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.
Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne
d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à
Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au
ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont
pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a
d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des
antécédents.
Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et
il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.
Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé,
palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de
son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a
passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il
n'avait eu aucune idée.
Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
chercher au fond de sa rêverie.
--Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?
--Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre
Majesté.
--Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.
CHAPITRE X.
LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
SEUL.
Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire
tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et
poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à
coucher d'Anne d'Autriche.
Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des
personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit,
l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut
beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
sur le groupe placé dans la lumière.
Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc
d'Orléans.
La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur.
Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un
genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser,
puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres
le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en
terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
le releva en lui disant:
--Dans mes bras, mon frère.
Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne
pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en
Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu
madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur
ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où
Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de
plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris
aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.
Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston
l'embrassement dont il l'honorait.
Puis, saluant la reine:
--Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le
bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la
reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné
cette précieuse occasion d'être reçue par elle?
La reine sourit.
--N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être
reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses
disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car
vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
quelque consolation.
Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.
--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une
lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère.
Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à
maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.
--Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut
avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.
Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la
seconde lettre:
--Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle
ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout
point ce qu'elle renferme.
La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la
distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle
s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la
lampe.
--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le
troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine,
votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
auguste.
Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte
profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller
du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.
La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.
Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
comte:
--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang,
et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et
d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant
allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
sont confiés.
--Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je
suis forcé d'en mettre à mon dévouement.
Les deux reines échangèrent un regard.
--Et quelles réserves faites-vous?
Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question
avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
yeux.
--J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme,
et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret
que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les
protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser
de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la
guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.
--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, _Prince_, dit la
reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot _prince_; notre
ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a
juré notre perte, c'est le cardinal!
--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la
guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les
adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela
suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.
--Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur
Christine. Parlez Gaston.
Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant
du geste à la lire.
Le comte la prit et la lut.
La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi
cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser
Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat,
que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le
roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de
France.
Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.
--Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.
--Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant,
mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
famille surtout.
--Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de
Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
connaissiez la note dont vous étiez porteur.
Le comte prit le papier et lut la note suivante:
«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si,
malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis
soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»
C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.
Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du
plus profond respect.
--Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier
notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à
lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune
suivra la nôtre.
--Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions,
mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus
le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes
besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
celle de ma naissance.
--Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous,
de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par
tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait
plus sortir du Louvre.
Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée
l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret,
renoncer à cet espoir.
Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.
Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
escalier secret:
--Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes
remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.
Le comte s'inclina.
--Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de
convention à échanger?
--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.
Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre
soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau
du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement
dans la cour.
Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la
rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le
page et le cheval du duc de Montmorency.
--Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a
pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
le seul moyen de la revoir!
Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de
Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement,
s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour
s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et,
tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une
main tremblante, à la chaleur des bougies.
Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit,
sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites
de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche
primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à
une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.
Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:
«--Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague,
mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la
couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de
Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien
moyen d'être _régente_, craignant de ne pas être _reine_.»
--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y
veillerai!
Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à
secret.
De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris
congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était
fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses
femmes.
Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli
d'étoffe.
Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et
vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte
perdue dans la tapisserie.
Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine.
C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit,
astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait
disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup
disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que
son rival.
Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait
la chambre à coucher.
--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures
invisibles.
--Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je
l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la
lettre qu'elle attendait?
--La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.
Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.
--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.
L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq
ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de
Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les
lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans
l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation
chimique demandée à Vauthier.
Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette
recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et
était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois
quarts de la page.
Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il
en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.
A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt
apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres,
puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on
put lire distinctement le conseil suivant:
«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé
pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne
d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous
prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute
l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne
supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule
crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.
--Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine
mère.
--Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.
--Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne
pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous
consulté les astres, Vauthier?
--Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de
l'observatoire de Catherine de Médicis.
--Eh bien, que disent-ils?
--Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.
--Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue
une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle,
que celui-ci baisa respectueusement.
Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se
referma sur eux.