Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent,

âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et

trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux

moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la

physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de

gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une

certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de

Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour

la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son

oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane,

avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis

avait reçu, disons-nous, cet avis:

--Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première

femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire

le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui

est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième,

Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en

France, de ne pas être répudiée.

Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de

point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à

aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas

impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait

trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une

raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il

avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu

pour la fiancée du roi de France.

Dix jours ne pouvant se distraire

Au plaisir de la regarder,

Il a, par un effort contraire,

Essayé de la retarder.

Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot

avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.

C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau

tableau de Rubens qui est au Louvre!

Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la

naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le _Juste_, parce

qu'il était né sous le signe de la Balance.

Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez

les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un

Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur

passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers,

ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse

idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été

outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il

était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il

avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son

médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par

heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et

dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale

main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un

gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme

un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait

été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet

écrasé la tête d'un moineau franc.

Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta

cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le

sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et

d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que

voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était

près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le

sceptre.

Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé:

--Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.

Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces

d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de

dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement

de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste,

dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «_enfant, enfantissime!_»

Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui

avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à

peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut

chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «_A midi, il va

jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure

il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice,

appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant

lui-même, car il aimait la musique avec transport_.

Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des

proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait

que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin,

Hérouard:--Mettez-moi cette prose en vers:

«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne

m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.»

Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant

même le distique suivant:

Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent

Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent.

Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à

merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il

retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents

en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de

l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première

fois de la locution familière à François Ier, il jura _par sa foi de

gentilhomme_. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la

chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne

dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne

s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.

On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait

voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même

année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre

lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et

nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--«un _pied-plat_ de

Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé

fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là,

de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans,

pies-grièches et perroquets, furent nommés _oiseaux de cabinet_, pour

que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data

chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne

quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en

dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le

sommeil et le croyant absent.

En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au

moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse

autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants

royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses

appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui

fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du

Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes

dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII,

qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que

le 18 de la même année, il tira sa première perdrix.

Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa

l'homme pour la première fois, et tua Concini.

Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse

pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait

Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu

de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix.

Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont

avertis.

«Lundi 24 avril 1617.

«Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite

chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, _fait ses

affaires_, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre

cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé.

«Le maréchal d'Ancre

«tué sur le pont du

«Louvre entre dix et

«onze heures du matin.

«Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq

sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur

un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze;

les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties

avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur

un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil,

une petite cuillerée.

«AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie.

«FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.»

«AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie.

«Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite

chaleur douce.

Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant

royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant

de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal

de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du

royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté,

et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son

dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout

à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du

rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le

ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue

de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et

demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie,

ce qui n'est pas dans ses habitudes.

Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne

s'est AMUSÉ que ces deux fois là.

En outre, il s'est mis au lit avec un pouls _plein, égal, une petite

chaleur douce_. Il a _prié_ Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à

_sept heures et demie du matin_, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus

de neuf heures.

Pauvre enfant!

Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des

forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de

royauté le lendemain.

La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense

lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils

bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de

Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de

la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas

rester vide, et remplacera Concini.

Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis

deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari

que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui

faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans

lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa

galanterie se borne à lui dire:

Beau soleil de qui je veux

Pour jamais souffrir les feux,

Regarde où tu me conduis,

Et connais ce que tu peux

En voyant ce que je suis.

En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,

comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes

avec l'habit.

Comme le ballet de la _Délivrance de Renaud_ n'a rien produit, on essaye

d'un autre ballet qui a pour titre: les _Aventures de Tancrède dans la

forêt enchantée_. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille

un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les

choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf

et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il

n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la

chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa

chambre de garçon.

Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par

le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à

ceux qui l'y poussaient qu'il _courrait risque d'y perdre son crédit_.

Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.

Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner

l'emploi.

Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin

de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même

gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la

chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la

reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et

demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter

son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la

quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à

peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à

se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût

proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que

l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans

héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame

Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince

Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin.

Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne

paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout

simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que

si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien

ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du

nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui

nous paraît concluante: _Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi

per forza al letto della Regina_.

Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le

titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut

récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix

de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour,

si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en

1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre

qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une

fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis,

qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer

au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après

devait devenir premier ministre.

Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la

politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne

d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines

le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le

roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de

Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie,

tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu

a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense

fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret

s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme

médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui

succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le

pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant

aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre

roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de

personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent

par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang

et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à

l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à

chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de

ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est

pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps

d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la

proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne

d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!

Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui,

depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis

ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des

jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa

femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,

n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant

que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie

qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à

Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne

d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et

Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie

d'Espagne.

Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé

d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de

La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur

son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait

chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée,

a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais

sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec

le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations

qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au

lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans

la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y

avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver

d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux

favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au

moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient

dans le cabinet.

L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même

toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de

l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi

avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de

l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre

de la chambre à coucher.

En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide,

exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.

Tout y était dans l'ordre le plus parfait.

La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la

chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au

moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses

droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.

Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de

Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et

régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et

de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie

nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux

étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix

frémissante de surprise s'écria:

--Comment, c'est vous, Sire?

--Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le

chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une

femme.

--Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de

votre visite?

--Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet

de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et

vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez

le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni

demain ni après-demain.

--Votre Majesté chasse? demanda la reine.

--Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de

toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et

saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit,

madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est

de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de

Chevreuse?

--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.

--Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;

mais où est-elle donc?

--Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé.

Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?

--Non, merci. Au revoir, madame.

--Au revoir, Sire.

Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu

la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le

rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.

Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier

regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en

murmurant:

--Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.

Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:

--La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi,

messieurs!

Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche

pour rentrer chez le roi.

CHAPITRE IX.

CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE

APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.

A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,

et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant

le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient

réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et

que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la

porte.

Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle

se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à

l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des

torches des deux pages.

Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du

cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:

--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.

Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une

position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour

voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes

qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.

Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit

et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui,

et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté,

elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son

haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui

émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de

la puberté.

Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte,

dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un

certain trouble altérait la sérénité:

--Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon;

lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.

Et elle rentra chez la reine.

Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.

--Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du

geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus

pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.

--Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de

manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à

ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.

--Vous savez que le roi sort d'ici?

--Je l'ai vu, madame.

--Il avait sans doute des soupçons?

--C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.

--Le comte est là?

--Dans la chambre qui précède celle-ci.

--Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.

Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour

l'éclairer.

Le comte de Moret · 第 5 / 49 段