inventer.
--Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.
--Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par
Leurs Majestés?
--Ce soir même.
--Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance
ce soir à la cour.
--Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte
aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a
dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé
Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine
persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient
corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se
repose en vous attendant.
--Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en
me présentant.
--Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous
vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme
la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des
Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la
chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra
de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près
d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans
quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.
--Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me
faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait
infiniment agréable.
--Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps
au dehors, comme vous voyez.
--Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.
--Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.
En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.
--Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et
poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de
dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que
donneriez-vous bien pour la reine?
--Ma vie! Est-ce assez?
--C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et
non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!
--A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe
de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?
--C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: _Cazal_, et il vous répondra:
_Mantoue_.
Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus
ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double
baiser.
Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui,
si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.
Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé
dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute
pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de
disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de
Ronsard:
Il me semble que la journée
Dure plus longue qu'une année,
Quand par malheur je n'ai ce bien
De voir la grand'beauté de celle
Qui tient mon coeur et sans laquelle,
Vissé-je tout, je ne vois rien.
Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche
de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle
basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par
la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout
sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son
côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du
mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais
contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte
qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer.
Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme
l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix:
--Hé! maître Soleil! fit-il.
Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main.
--Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?
--Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine
près de lui?
--Il se confesse.
--Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et
pourquoi se confesse-t-il?
--Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et
honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma
maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que
quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il
demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne
capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé.
--Et de quoi meurt-il, votre honnête homme?
--Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois:
il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui
lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui
lui sort par le dos.
--Il avait donc affaire à plusieurs hommes?
--A quatre, monsieur, à quatre.
--Une querelle?
--Non, une vengeance.
--Une vengeance?
--Oui, l'on craignait qu'il ne parlât.
--Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire?
--Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de
Moret, et qu'il avait refusé.
Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier.
--Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de
ce que vous dites-là, brave homme?
--Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite
après avoir demandé à boire.
--Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon?
--Antoine de Bourbon, oui.
--Le fils de Henri IV?
--Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.
--C'est étrange!
--Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi!
Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de
maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme
écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte
intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne
Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une
bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie:
--Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en
revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à
l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en
mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront
pas au salut de votre âme.
A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude,
et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts,
les sourcils froncés, la bouche béante.
Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna:
--Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la
table.
Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits
dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage,
comme s'il eût craint d'être connu par lui.
CHAPITRE VII.
ESCALIERS ET CORRIDORS.
En sortant de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le comte de Moret, dont
nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de
l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla
frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait
par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre
donnant sur la rue Sainte-Avoye.
Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la
maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une
quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les
cires et marcha devant lui.
Le prince suivit le page.
L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira
une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au
premier, puis, s'adressant au prince:
--Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il.
--Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de
Moret.
--Non, monseigneur, j'ai congé.
--Veux-tu venir avec moi, alors?
--Avec grand plaisir, monseigneur.
--En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera
froide.
--Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de
ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il
paraît?
--Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un
mot, même à ton maître.
--Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant
un doigt sur ses lèvres.
Puis il fit un mouvement pour sortir.
--Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te
donner.
Le page s'inclina.
--Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés
dans les fontes.
--Un seul cheval?
--Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval
attirerait l'attention.
--Monseigneur sera obéi de point en point.
Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements
du bronze.
--Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure
tout soit prêt.
Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui
donnait le comte.
Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier,
simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses
de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col
et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les
crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le
pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant
jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux
plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et
grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa
un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la
lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense.
Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques
minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés
naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon
régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui
descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa
royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré,
prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait
donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup
rappelé un souvenir oublié:
--Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer?
Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à
la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un
instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta
pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa
glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette
chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
Chanson, va-t'en où je t'adresse,
Dans la chambre de ma maîtresse;
Et dis, baisant sa blanche main,
Que, pour en santé me remettre,
Il ne lui faut rien moins promettre
Que de te cacher dans son sein.
A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui
l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un
écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui.
Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son
cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache,
gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies.
Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain,
au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une
borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en
croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait
affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé.
Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de
Mme la princesse.
Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre
Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon.
Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.
--CAZAL! dit le comte.
--MANTOUE! répondit le page.
Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant
vers celui qui devait lui servir de guide:
--C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.
--Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci
d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il
avait affaire à une femme.
--Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez
la bonté de m'indiquer le chemin.
Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point
à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il
fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de
rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui.
Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout
bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et
se dirigèrent vers l'angle nord.
Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on
vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses
efforts pour masculiniser:
--Maison de madame la princesse, dit-il.
Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son
visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné
dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules,
à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine
et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de
Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.
Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier:
--Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours
l'honneur d'être jaloux de moi?
--Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait
amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle.
--Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit
comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus
jolie créature qui soit au monde.
--Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce
compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais
pas mes frais de voyage, monseigneur.
--Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens
vous étiez exilée?
--On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les
instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner.
--Sans condition?
--On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue.
--Et ce serment, vous le tenez?
--Scrupuleusement, comme vous voyez.
--Et votre conscience ne vous dit rien?
--J'ai dispense du pape.
Le comte se mit à rire.
--Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de
conduire un beau-frère chez sa belle-soeur.
--Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en
la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et
que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la
scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_;
chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre
chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine?
--Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV!
Tous les autres ne sont que des bâtards.
--Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte.
--Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un
peu de votre sang dans les veines!
--Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse.
--Et qui sait, peut-être pas du même père non plus.
--Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il
faut que je vous embrasse!
--Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc
vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie?
--Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et
il laissa tomber la main de la duchesse.
--Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la _Barbe
peinte_ une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!
--Ma cousine Marina?
--Eh! oui, votre cousine Marina.
--Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette
enchanteresse.
--Comment! vous ne la connaissez pas?
--Non.
--Vous ne connaissez pas Fargis?
--Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?
--Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des
jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait
exiler toutes.
--Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire,
voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de
son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!...
Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.
--Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et
qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés?
--Nous sommes donc arrivés?
La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor
obscur.
--Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle.
--Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer
là-dedans?
--Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même.
--Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous
mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas
grand'chose, les femmes me traitent si mal.
--Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce
corridor...
--Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis
attendu par une femme?
--Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis?
--Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!
--Prenez garde à la trappe.
La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus
complète obscurité.
Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut
d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant
dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta.
Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure
jusqu'au bout:
--Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le
fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.
Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle
il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en
avant.
A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec
cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres,
qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient
venir à lui.
Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent.
Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant,
lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:
--Est-ce vous, monseigneur?
La voix était à deux pas à peine.
--Oui, répondit le comte.
Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa
main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la
sensitive.
Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se
fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme
le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne.
Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement
nouvelle, et par conséquent complétement inconnue.
Cette sensation était délicieuse.
--Oh! murmura-t-il, où êtes vous?
--Ici, balbutia la voix.
--On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne
connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?
Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle
cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant:
--La voici, dit-elle.
Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un
mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par
un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter
autrement que comme le cri de la pudeur alarmée.
--Monseigneur!
--Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse,
autant que s'il eût parlé à la reine.
Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin
de ses lèvres, et un silence se fit.
Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la
retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la
volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie.
C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main
complétement muette.
Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de
s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique
et surtout virginale.
Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser,
c'était contre son coeur.
Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme
s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait.
--Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.
--Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce
qu'il répondait.
--Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté.
--C'est vrai! je l'avais oublié!--Et avec un soupir: Allons, dit-il.
Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe,
moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le
fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même.
Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite.
--Nous arrivons, dit-elle.
--Hélas! murmura le comte.
Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur
l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté
était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue
au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une
lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile.
A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne
distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.
La jeune fille s'arrêta.
--Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous
conduire, suivez-moi!
Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle
la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se
trouva dans l'antichambre de la reine.
Le comte la suivait.
Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied,
l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était
la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux
s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se
rapprochant.
C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le
grand escalier.
--Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu
l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa
Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade?
--En effet, on vient de ce côté, dit le prince.
--Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.
Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit,
et, revenant vivement vers le comte:
--C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!
Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le
comte et entra après lui.
Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle
donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages
portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux
favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le
roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra
chez la reine.
CHAPITRE VIII.
SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.
Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à
nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un
chapitre à cette étrange personnalité.