--Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette

preuve, mon ami Corneille vous la donnera.

--Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie

de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est

immortalisée.

--Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je

doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la

sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.

--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand

malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez

à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.

Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au

ciel et en hochant tristement la tête.

--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert

de nous réciter des rimes de sa comédie.

--Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est

demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.

Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix

qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il

récita les vers suivants:

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;

Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!

Le change serait juste après tant de rigueur,

Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;

Elle a sur mes esprits une entière puissance;

Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,

Et je ménage en vain, dans un éloignement,

Un peu de liberté pour mon ressentiment;

D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte

Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,

Et par un si doux charme aveugle ma raison,

Que je cherche le mal et fuis la guérison.

Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,

Qu'il ranime soudain mon espérance morte,

Combat les déplaisirs de mon coeur irrité

Et soutient mon amour contre sa cruauté.

Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme

N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme

Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,

Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.

Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,

Pensa mourir de honte en la voyant si belle;

Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux

Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,

Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,

Voulut obstinément loger sur son visage.

Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui

prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société

parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les

beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais

à ce dernier vers:

Voulut absolument loger sur son visage,

les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la

première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était

le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette

poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.

Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces

applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,

il s'inclina en disant:

--Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?

--Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de

Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient

leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.

Corneille continua:

Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable,

Il n'est rien de solide après ma loyauté.

Mon feu, comme son teint, se rend incomparable

Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!

Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,

Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable

Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,

Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

C'est donc avec raison que mon extrême ardeur

Trouve chez cette belle une extrême froideur

Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.

Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,

Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:

Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever

l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne

devait naître que huit ans plus tard

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,

celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à

outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.

Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein

de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.

--En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez

raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.

--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le

prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit

Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de

Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait

fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.

--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller

parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il

m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il

revient et me demande:

«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?

«--C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.

«Qui est-ce cela? M. Chapelain!

«Celui qui a fait la _Pucelle_.

«--La _Pucelle_! ah! c'est donc un statuaire!...

--Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.

Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?

--Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il

a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans

un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier

ministre!

--C'est bon! faites jouer _Mélite_; qu'elle réussisse, et nous

arrangerons tout cela!

Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la

sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.

--Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.

--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes.

Hélas! non, elle est trop petite!

--Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour

vous, l'autre pour qui vous voudrez.

--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en

faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.

Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber.

Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la

main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais

ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux

faveurs.

Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui

baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce

pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les

deux futurs auteurs de _Venceslas_ et du _Cid_.

La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.

Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le

Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet,

et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté

donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres

et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en

souriant:

--Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes

amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi

aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous

n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une

intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent

parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les

glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que

j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis

enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: _Qui m'aime me suive_,

mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le

bras.

--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait

résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.

Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui

arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que

Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en

l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des

deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à

être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.

Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent

comme ils l'entendirent.

Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité

n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de

roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun

homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée

à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,

elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence

entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne

faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus

pour en sortir.

Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans

l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque

l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la

princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait

qu'il n'existait ni porte ni issue.

Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.

Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva

sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours

bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil

à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette

chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de

fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits

génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie

d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.

Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il

n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on

voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien

tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il

n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le

décorateur.

Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet

qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la

suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,

il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à

Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la _Pucelle_, et qui eut

l'honneur de lui survivre.

On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention;

aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le

premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue,

la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:

Urgande sut bien autrefois,

En faveur d'Amadis et de sa noble bande,

Par ses charmes fixer les lois

Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.

J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,

Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande

A su conserver Amadis.

Par la puissance de cet art,

J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,

Du temps et du sort à l'écart,

Franche des changements de l'être corruptible,

Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,

Bref où ne montrent pas leur visage terrible,

La vieillesse, ni le trépas.

Cette incomparable beauté,

Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,

Par cet édifice enchanté

Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;

Elle y brille en son trône et son éclat divin

De là sur les mortels va désormais s'épandre

Sans nuage, éclipse, ni fin.

Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient

cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un

homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et

couvert de sang, en s'écriant:

--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre

avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.

Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani

que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle

comme un mort.

--Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui

retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si

tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.

Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel

Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement

compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de

l'hôtel de la _Barbe Peinte_.

Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une

table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les

planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une

voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:

--J'AI SOIF!

CHAPITRE VI.

MARINA ET JAQUELINO.

Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les

deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui

d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre

spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la _Barbe

peinte_, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier

étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris,

nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux

cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau

qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait

celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et

pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.

Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le

temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans

tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse,

accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne,

désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et

attendait depuis une demi-heure à peu près.

Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont

toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons

de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme

Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel

il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.

Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon

de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans

chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force.

Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et

les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil

que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des

lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double

rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme,

complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.

Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se

composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros

gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même

ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant

coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret,

passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches

ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la

rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et

d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard

ou d'épée.

Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de

Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné

du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le

haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de

rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied,

de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui

tenait lieu de bottes à celui qui le portait.

Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui

soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le

costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et

qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme

campagnard.

Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien

surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une

façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un

intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en

observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle

qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.

A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui

prouvait que le visiteur était attendu.

La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente

ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui

avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il

avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin

de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance

tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon,

à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur

chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et

passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de

corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et

descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge

singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses

contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé

qu'à la Diane, la taille était fine--ou plutôt paraissait plus fine

qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La

jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge

zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus

aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,

relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une

petitesse exagérée.

Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire

s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut

prononcé le nom de _Marina_ et que celle qu'il désignait sous ce nom,

comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de

_Jaquelino_, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en

était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait

et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se

retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir

celui à qui elle avait affaire.

--Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente

cousine.

--Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.

--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que

nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit

commencer à faire connaissance en s'embrassant.

--Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à

ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent

d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas

trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à

une pudeur trop susceptible.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent.

--Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de

bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose

de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est

cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.

Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux

paroles.

--Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous

causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose

ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous

manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me

faire vous attendre?

--Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par

quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne

espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure

Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.

--Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas

moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que

vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à

un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.

--Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les

attends humblement.

--Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous?

s'écria Marina en le relevant.

Puis elle ajouta avec son provocant sourire:

--C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.

--Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue

cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout,

a-t-on appris mon retour avec satisfaction?

--Avec joie.

--Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?

--Avec bonheur.

--Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec

sympathie?

--Avec enthousiasme.

--Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que

j'attends.

--Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de

jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux

jours et demi.

--C'est vrai.

--Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et

avant-hier?

--A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!

--D'où les avez-vous vues?

--Mais de la rue, comme un simple mortel.

--Comment les avez-vous trouvées?

--Superbes.

--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté

Louis XIII déguisé en Jupiter.

--Et en Jupiter Stator.

--_Stator_ ou autre, peu m'importe.

--Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au

contraire est là.

--Là! Où?

--Dans le mot _Stator_. Savez-vous ce que veut dire _stator_?

--Ma foi, non.

--Cela veut dire Jupiter qui _arrête_, ou _qui s'arrête_.

--Tâchons que ce soit Jupiter _qui s'arrête_.

--Au pied des Alpes, n'est-ce pas?

--Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la

foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche

et l'Espagne...

--Foudre de bois...

--Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est

l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce

moment. Donc, chère cousine, Jupiter _Stator_, après avoir menacé

l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir

lancée.

--Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez

bien heureuses.

--J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai

fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure

bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.

--Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude,

vous le savez.

--Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.

--Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se

perdre inutilement.

--C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire

qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer

à des choses utiles.

--Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la

bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des

reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!

--Je vous écoute, cousine.

Le comte de Moret · 第 3 / 49 段