L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel

Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout

homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques

portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,

était, avait toujours été et devait toujours être un des _mourants_ de

la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était

décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de

Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors

Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller

chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour

faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait

en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures

du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son

impatience, d'attendre près d'une demi-heure.

--Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment

tandis que Mme de Montausier accouche!

Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de

l'Abbaye de Saint-Germain.

Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on

rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui

descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le

titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi.

Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une maîtresse rue Gravillier, la

dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse;

aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la

donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se

querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et

tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main.

Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses

premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son

antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de

barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva

en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle

avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant

et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière,

défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un

savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel

Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas

peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton,

était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement

jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers

l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la

porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue

Gravillier demandait à lui parler.

La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât

savoir ce que le savetier avait à lui dire.

--Faites-le entrer, dit-il.

L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et

s'approchant de M. de Rambouillet:

--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe

de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma

porte.

Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa

poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de

Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au

savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir

reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme

de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.

Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y

rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec

son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque

diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée

avant lui.

Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola

Silésie,--on appelait quinola à cette époque un écuyer de second

ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel

Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle

Neuf-Germain son fou _interne_ et Silésie son fou _externe_, attendu

qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à

quelques pas seulement.

Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie,

vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il

n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.

M. de Rambouillet l'appela devant lui.

--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les

voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant.

--Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.

--Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?

--Parce que je les tue à coups de marteau.

--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.

--Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus

dure qu'une puce.

--C'est vrai.

--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent

dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de

marteau, je les écrase.

Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer

ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était

probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut

en bas de l'escalier.

Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.

Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse,

fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui

faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant

trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que

maître Claude bougeât de la maison.

Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.

--Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la

tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir

rouer.

--Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.

--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins

de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère

qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour

retourner en Grève.

Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la

Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se

trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à

l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par

personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout

essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel

de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu

de mal voir, Claude ne vit rien du tout.

Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce

fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la

marquise:

--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de

chanoines!

Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes

brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis,

ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais.

--Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?

--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.

--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait

inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son

bras au trésor de Saint-Denis.

--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en

n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.

Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne

déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur

nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de

Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit

capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la

fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller

redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des

comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme

de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.

En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de

leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit à

l'Académie la mode des discours de remerciements,--soupait à l'hôtel de

Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la

marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la

salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le

vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et

s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le

sommelier congédia tous les autres domestiques.

--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.

--Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de

Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la

marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.

Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du

domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout

derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.

Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les

commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos

lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales

célébrités de l'époque.

CHAPITRE V.

CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE

DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.

Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans

l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ le premier chapitre de ce livre,

toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait

cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa

Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme

visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun

d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il

y avait chez elle assemblée extraordinaire.

Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.

Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes

commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en

enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier

et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières

pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier,

et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine,

placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les

nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée

par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté,

la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté

des langues.

Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les

siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des

seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que

l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits

rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer

le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait _un barbare_.

D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme

_la Délivrance d'Andromède_, _la Conquête du sanglier de Calydon_ et _la

Mort de Bradamante_, des oeuvres comme _Hamlet_, comme _Macbeth_, comme

_Othello_, comme _Jules César_, comme _Roméo et Juliette_ et comme

_Richard III_, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des

estomacs français.

Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les

modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon,

Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.

Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la

force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était

événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une

invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.

On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la

marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à

M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à

coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc

de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une

fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était

consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son

cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y

conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en

approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les

branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.

Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par

distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire

très-peu vêtues.

C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois

sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les

demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit

Tallemant des Réaux, _le plus agréable spectacle du monde_. Un évêque de

nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle _le plus agréable

du monde_, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il

ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de

Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille

circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens,

elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon

évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur

lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était

cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait

bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant

sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci

étant allé le remercier:--Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de

vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon

collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.

Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet,

plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que

la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre

de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue

dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette

inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore,

mais dont on a cependant une vague perception.

La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais

plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter

les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller

depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers

et Mondory avaient pris la direction du théâtre.

Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez

elle _Frédégonde, ou le Chaste Amour_, de Hardy. Depuis ce temps, il

avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point

fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.

Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que

protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait

pour titre: _l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux_. Quoique de médiocre

valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel

Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait

venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses

collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors

desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets

et Bois-Robert.

Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette

comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un

beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et

d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les

règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout

simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de

M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse,

avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la

marquise, puis la belle Julie.

Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans,

tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante

assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.

--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en

désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et

c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le

courage, je l'espère, de crier derrière son char: _César, souviens-toi

que tu es mortel!_

--Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,--car c'était

lui-même,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus

malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même,

et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le

comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon _Mort amoureux_, comme

s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je

fais en ce moment.

--Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda

Mlle Paulet.

--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il

vous aura vue, adorable lionne,--la _Bague de l'oubli_!

Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de

celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel

le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché

qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était

totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la

marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un

jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les

yeux de se fixer sur lui.

--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur

de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à

l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?

--M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au

siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai

profité de cela pour travailler de mon mieux.

Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la

part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.

--Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son

frère.

--Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.

Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un

sourire de bonhomie.

Rotrou aussi l'entendit.

--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de

procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le

dis.

Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de

dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que

Rotrou présentait avec une si brillante promesse.

Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère,

par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de

la pensée, et par des yeux pleins de flammes.

Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse,

quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.

Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et

continua:

--Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher

compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui

bientôt sera fils de son génie.

--Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais

augure.

--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.

--Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.

--_Ab illice cornix_, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau,

prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse

Julie.

--Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de

quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur

aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une

comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit

mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le

présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.

Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: _Dieu le

veuille!_

On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse

surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste

de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne

peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui

se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les

hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à

leur place:

--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le

titre de votre comédie?

Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque

peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à

l'oreille.

--Elle s'appelle _Mélite_, répondit-il, à moins toutefois que Votre

Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.

--Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,

Mélite est charmant, et si la fable y correspond...

--Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit

Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.

--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il

vrai?

--Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son

compagnon.

Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un

mauvais sujet que lui.

--Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de

Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait

l'histoire, le visage de son éventail.

Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du

salon de Mme de Rambouillet.

--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers

qu'en raconter l'argument.

--Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais

vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là

qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant

le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame,

qu'un ami de ce libertin...

--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.

--Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous

qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen,

où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que

pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce

s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon

d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de

carmélite.

--Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue.

Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai

pas compris, moi.

--Je l'espère bien, belle Sapho--c'était le nom que l'on donnait à Mlle

Scudéri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'évêque de

Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?

Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup

d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:

--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.

--Oui, _ad eventum festina_, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M.

Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de

Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la

demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas _Fidélité_, à

ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre

bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du

coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à

laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les

Muses.

--Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans

le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.

Le comte de Moret · 第 2 / 49 段