--Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous iro

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Bibliothèque du Messager Franco-Américain

LE COMTE DE MORET

ROMAN INÉDIT

PAR

ALEXANDRE DUMAS

New-York

H. DE MAREIL, ÉDITEUR

51 LIBERTY STREET

1866

PREMIER VOLUME.

CHAPITRE Ier.

L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.

Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la

fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du

royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait

avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de _la Barbe

Peinte_, située rue de _l'Homme-Armé_; il était sûr d'y trouver, chez

maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte.

Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret

qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui,

remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne,

représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte

encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs,

l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait

une place trop importante, et attirait les chalands par une trop

majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée

d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle.

En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui

grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un

croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné

d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom

étrange de l'_hôtellerie de la Barbe Peinte_, on pouvait, sur la façade

de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant:

[Illustration]

Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne

faisant qu'un des deux:

A LA BARBE PEINTE

SOLEIL

LOGE A PIED ET A CHEVAL.

L'enseigne de la _Barbe Peinte_ pouvait rivaliser d'ancienneté avec

celle de l'_Homme-Armé_, mais nous devons avouer en notre qualité de

romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs

auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription

était toute moderne.

Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement

connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,--avait,

pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître

Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau

propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles,

qui faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient

leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé

les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les

chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de

ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout

l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur

d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par

doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas

les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la

peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit.

Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la

rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités

sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la

tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient

malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect

connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême

étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste

ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait

prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle,

sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé

les recettes que l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ faisait, du temps où

les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des

fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur

toile aux angles des appartements.

Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère:

le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort

alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait

trente ans à peine, était la soeur de lait d'une des dames les plus

puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux

d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil

l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette soeur de

lait qui recommandait l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ aux nobles

étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues,

jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue

Sainte-Avoye.

Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs?

C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.

En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de

l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire

quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége

de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des

_Trois Mousquetaires_, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure

à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles,

le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue

de l'Homme-Armé.

Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage,

mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à

lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs

ordinaires.

Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se

tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la

molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la

pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle

en miniature.

Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait

de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses

deux jambes croisées l'une sur l'autre.

C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le

visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux

losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à

l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la

moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur

dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par

un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents

d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie

indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la

courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des

animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas

savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le

résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts

carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère

d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du

porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais

qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou

de trahison.

Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de

l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap

ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses

larges et les bottes de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela

propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la

désinvolture de celui qui le portait.

Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de

colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une

trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la

salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre

remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait

complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque

fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au

brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur

était mobile et irritable.

Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître

Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué.

--Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance

marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans

les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse--comme vous

l'appelez--et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait

la parole--court le risque de se rouiller au fourreau!

--Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour

les dix ou douze pots de vin que je dois?

--Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même

cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure,

sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit

mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit

jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le

savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour

de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques

semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car

le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va

repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts.

S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au

diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre

escarcelle.

--Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car,

avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout

bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de

l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le

jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phoebé est dans son

plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te

préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou

plutôt tu entends,--et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu

de sa poche--qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que

le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne

règle pas mon compte _hic et nunc_, c'est tout simplement que je veux le

faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons

offices. Et peut-être bien--continua l'hôte insoucieux de maître Soleil,

en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les

carreaux--peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il

celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue

Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui

cherche l'enseigne de la _Barbe Peinte_. Justement, il l'a vu, et paraît

on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme

il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos

lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A

propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four,

et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite.

Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte,

empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui,

disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un

reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte

d'entrée.

Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la

salle basse de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, interrogea d'un regard

prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était

occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute

probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur

de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage,

et s'avança vers lui.

Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était

point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la

lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de

chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux

chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur.

L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point

la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la

demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité

qui devait toujours aller en augmentant, à mesure que la nuit

tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du

regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de

maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était

entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne

paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre

préambule:

--C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis

capitaine dans les Flandres?

Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où

la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son oeil vers

celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée

d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il

se piquait:

--Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces

deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser?

Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au

milieu de la route qu'il avait à parcourir.

L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa

dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut

de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide,

sur la table:

--J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable

différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil?

--Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête

approbateur, celui auquel s'adressait la question.

--Alors, faites-moi la grâce de me répondre.

--Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que

lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne?

--Je veux lui proposer une bonne affaire.

--Une bonne affaire! Ah! ah!

--Mieux que bonne, excellente.

--Pardon--interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom

d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;--mais,

avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle

sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?

--Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement

à votre oreille?

--Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit

cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je

suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire

que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite

bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre

compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner

mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas

dans de pareils démêlés.

--Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais

aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui

me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne

soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans

le monde.

Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se

rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières

lueurs du jour:

--Oh! oh!--dit-il--un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous

êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent

dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne

gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante

pistoles.

--Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda

l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche,

longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main

gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour.

--Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le

marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons

conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une

condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce

cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans

une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une

dette, si petite qu'elle fût.

--Qu'à cela ne tienne!

--Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie,

les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir,

pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons

la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal

humectées écorchent la bouche d'où elles sortent.

--Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans

son manteau.

Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à

obéir aux ordres qui lui seraient donnés.

--Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!

L'aubergiste de la _Barbe Peinte_ disparut aussi rapidement que le fait

de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque

olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il

déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne

Latil.

--Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux

deniers.

--Voici un louis d'or de deux pistoles et demie--dit l'inconnu en jetant

sur la table la pièce annoncée;--puis, comme l'aubergiste portait la

main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:

--Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir

de monsieur.

--A l'_avoir_--murmura le bravo--voilà un mot qui sent son marchand

d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que

leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de

Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte,

les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.

Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur

révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant

si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.

CHAPITRE II.

CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE

LATIL.

L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût

refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec

Etienne Latil:

--Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un

croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier

généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune?

--On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les

refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de

vous faire connaître mes prix.

--Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel

ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un

prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent

pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate,

avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place.

--Mourir sur place--répéta le spadassin.--Si elle ne meurt pas, je rends

l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues.

--Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais

encore un homme d'honneur.

Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui

rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon.

--Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?

--Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien,

vous devez connaître le proverbe: _Che va piano va sano_. Allons

doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature

de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories

appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en

préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous

comprenez bien, pour agir à la légère.

--Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez

vous assurer que la somme y est.

Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.

Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point

et la regarda à peine.

--Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,--dit-il de ce ton

railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa

bouche--nous voulons la rencontre immédiate?

--Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance

qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.

--Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des

habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume,

et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond

la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou

vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on

n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec

un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de

M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous,

j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût

votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne,

puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques

auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces

risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le

moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est

d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux

humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger

que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer

en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et

si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais

vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez

dédaigneusement le spadassin.

--Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi

de gentilhomme que j'en suis aux regrets.

Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à

la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute

forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et

qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si

mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours

à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la

sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à

prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de

cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:

--Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus

ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation

là-dessus.

--Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et

comment faudra-t-il l'attaquer?--Mais, son nom d'abord?

--Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir

ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il

sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui

seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est

impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous

pourrez le reconnaître facilement.

Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec

laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:

--Ce n'est point assez--dit-il--je vous l'ai dit et je vous le répète:

je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire.

L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience.

--En vérité!--dit-il,--vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M.

Latil.--Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous

compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à

peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le

monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant

qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus

grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque.

--Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes

sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition

frise l'assassinat!

L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant

la bourse tout à fait.

--En ce cas--dit-il--il ne me convient guère d'être votre homme, et le

genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.

--Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces

scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.

--Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M.

d'Epernon parce que je les avais.

--Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!

Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc.

--Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des

donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups

d'épée.

--Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je

puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie.

--Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le

guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers

Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent

habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma

manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le

pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas,

c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous

ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.

--Il n'acceptera point votre appel.

--Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent

pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais

ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois

aussi noble que mes aînés!

--Il n'acceptera point, vous dis-je.

--Alors je le bâtonnerai de telle manière qu'il n'osera plus jamais se

présenter devant la bonne compagnie.

--On ne le bâtonne pas.

--Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez?

L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de

louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la

bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et

Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et

par devant.

--Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer

vos scrupules et mettre fin à vos objections?

Latil secoua la tête et poussa un soupir.

--Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et

il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le coeur

plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras,

pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je

ne demande pas mieux.

--Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux

autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent

s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la

limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens:

refusez ou acceptez.

--Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse

et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir

à mes habitudes!

--Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions

par nous entendre.

--Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on

n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue

de la Cerisaie, n'est-ce pas?

--Oui.

--Pour ce soir?

--Si c'est possible.

--Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas.

--Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable,

que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé.

--Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.

--Allez-vous faire des difficultés?

--Non, mais poser des exceptions, _exceptis exipiendis_, comme nous

disions au collége de Libourne.

--Voyons ces exceptions.

--D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.

--Ni l'un ni l'autre.

--Ni un ami de M. le cardinal?

--Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire.

--Et qu'est-il au roi?

--Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine.

--Je comprends, un amoureux de Sa Majesté.

--Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée?

--Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or,

et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a

pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.

--Et--interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir

avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il

reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le

comte de Moret.

Latil bondit sur sa chaise.

--Ouais!--dit-il--le comte de Moret?

--Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans

votre exception, ce me semble?

--Antoine de Bourbon?--insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la

table.

--Oui, Antoine de Bourbon.

--Le fils de notre bon roi Henri?

--Le bâtard, vous voulez dire.

--Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les

font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur,

jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.

--Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.

--Mais le fils du roi Henri IV en est.

Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur

l'inconnu.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le

père!

--Vous?

--Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon;

l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à

lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné

à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra

ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau

qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est

mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de

répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un

Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous êtes un

misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je

vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse!

--Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais

percer la langue et coudre les lèvres.

--Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et

comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de

t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à

un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes

machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante

carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En

garde! misérable!...

Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace

et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en

avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême

argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang.

Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en

effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec

une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme

atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en

même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des

bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea

qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence

et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer

inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui

pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour

de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu

faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque

faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces

coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si

avantageusement à l'occasion.

Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver

le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs

pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que

Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui,

se mit à crier tout à coup:

--A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine!

A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes

qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la

barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle

basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur

faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux

épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des

assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux

effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui

sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par

la poitrine.

Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau.

CHAPITRE III.

OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU

PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.

Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée,

s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles

blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons

à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne,

l'oeil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du

spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination

vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des

maisons.

Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui

parlait les bras croisés.

--Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans

cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un

homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous

soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y

aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point

arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu

l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une

mauviette.

--Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand

cela serait arrivé!

--Comment, le grand malheur?

--Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en

vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène,

raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être

mort ou mieux encore n'être jamais né?

Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents.

--Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si

autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton

secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler

tous tes voeux?

--Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!

--Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un

homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et

l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé.

--J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un

coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si

Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à

personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de

tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se

débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté

pour se la refuser quand on peut la prendre.

--Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?

--Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.

--Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd

tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec

lui et tue-le.

--Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on

se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du

sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut

être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner!

--Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons

entendu nommé Souscarrières.

--Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?

--Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y

serais par hasard?

--C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules.

--Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce

serait...

--Voyons, achève.

--Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à

peine d'Italie.

--Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue

de la Cerisaie.

--Alors, c'est donc...--Souscarrières hésita un instant, puis, comme si

le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.--C'est donc le comte de

Moret?

Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa

seule réponse.

--Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?

--J'aime madame de Maugiron.

--Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire.

--Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en

fronçant le sourcil.

--Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme?

--La soeur de Marion Delorme, oui!

--Qui demeure dans la même maison que son autre soeur, madame de La

Montagne?

--Oui! cent fois oui!

--Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au

pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est

l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été

accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords

éternel d'avoir commis un crime inutile.

--Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.

--Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.

--Et de qui est-il donc l'amant?

--De sa soeur, Mme de La Montagne.

--Impossible!

--Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.

--Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?

--Foi de gentilhomme!

--Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron.

--Avant-hier?

--Oui, avant-hier.

--A onze heures du soir?

--Comment sais-tu cela?

--Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point

la maîtresse du comte de Moret.

--Tu te trompes, te dis-je.

--Alors, va toujours.

--Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que

je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu

jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme.

--Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.--Je dis

seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret.

--Oh! tu me damnes, en vérité!

--Tu ne l'as pas vu, le comte?

--Si, je l'ai vu.

--Comment cela?

--Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui

donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.

--Eh bien?

--Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne

sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La

Montagne.

--Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,--quel était donc l'homme dont

j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?

--Bah! marquis, soyez philosophe.

--Philosophe!

--Oui, à quoi bon vous en inquiéter?

--Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc,

si ce n'est pas un fils de France.

--Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au

marquis tout un horizon de doutes étranges.

--Certainement! répondit-il, pour le tuer.

--Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua

Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur.

--Oui! oui! oui! cent fois oui!

--Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet

homme, c'était moi.

--Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son

épée,--défends-toi.

--Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit

Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à

la main,--à tes ordres.

Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à

tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur

de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait

lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et

voilée.--Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute

autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui

excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort

et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière

exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour

l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au

bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui

eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva,

mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus

supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa

sur lui-même.

--Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes

témoin que c'est lui qui l'a voulu.

--Hélas! oui--répondirent ses compagnons.

--Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur.

--Nous l'attesterons.

--Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du

pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher

Bouvard, le chirurgien du roi.

--C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami,

heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de

Rambouillet.

--Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé!

Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis

Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des

Orties et de la rue Fromenteau, en disant:

--Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà

le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du

corps, pour me débarrasser de lui!

CHAPITRE IV.

L'HOTEL DE RAMBOUILLET.

Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du

Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de

Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le

règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou,

comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les

Sarrazins avaient crevé les yeux.

La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire

comment tout à l'heure--était née en 1588,--c'est-à-dire l'année où le

duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par

ordre de Henri III.--Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de

Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des

Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la

chrétienté--et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.

Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de

la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son côté, avait donné le

cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi

de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.

En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,

dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget

Dufresnes.--La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres

tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus,

revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où

nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le

Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des

merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons

de campagne--l'une à Chaillot--l'autre à Rueil, et place Royale, une

maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.

La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre

Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située

rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'était trouvée trop étroite

pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors

qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut

une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que

lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant

difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même.

Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle

s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier

et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de

son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de

Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg,

quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais

du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers

architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de

Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.

L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses

enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de

bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança

l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus

hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les

instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais

dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures

sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les

beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses _martyrs_,

mais Julie d'Angennes eut ses _mourants_.

Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première

jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de

sa beauté.

Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui

restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion:

ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière

enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de

Grignan.

Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance

avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second

fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir

un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au

retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.

Le comte de Moret · 第 1 / 49 段