Et la voix des traînards français monta, disant: «C'est l'armée!»

Et tout redevint muet dans la clairière, que Jeanne croyait entendre

respirer.

Et après un temps, le temps de grand recueillement, pris par Nicolas

d'Assas pour rassembler tout ce que Dieu lui devait encore de vie dans

un effort unique et sublime, Jeanne entendit ce cri puissant et beau

comme la voix même de la France, le cri de Samson, le cri du dernier

chevalier qui allait précipiter la voûte du ciel sur les philistins

allemands.

--C'est lui! fit-elle en retenant à deux mains son coeur qui s'élançait

hors de sa poitrine, lui qui meurt! et C'EST LA! Mon Dieu, prenez nos

âmes...

Il y eut le bruit sourd et lâche des baïonnettes entrant dans la chair.

Jeanne tomba assassinée par ces blessures qui lui déchiraient le coeur à

travers le corps du chevalier d'Assas.

Comme l'avait dit M. de Soleyrac, le Hessois avait gagné son argent des

deux côtés. Mais la voix de d'Assas mourant fit éclater la foudre de

toutes parts à la fois. Ce ne fut pas seulement Auvergne qui vint à son

appel, ce fut la France.

La forêt s'embrasa au feu de la mousqueterie, le canon parla, sonnant le

glas qu'il fallait pour ces illustres funérailles, et l'embuscade

allemande laissa, deux lieues durant, depuis le Cloître jusqu'à Burick,

la sanglante traînée de ses cadavres.

Cela s'appelle la bataille de Klostercamp. Le siège de Wesel fut levé,

et Ferdinand de Brunswick fit retraite au delà du Rhin.

On dit que les restes mutilés du dernier chevalier, portés hors de la

mêlée qui s'était engagée d'abord furieusement dans la clairière, au

pied du chêne où il était tombé, furent réfugiés sous bois, au delà des

premiers arbres.

Nous savons qu'en ce lieu gisait d'avance un autre corps admirablement

beau sous ses voiles blancs, et qu'aucune tache de sang ne souillait,

celui-là, car Jeanne de Vandes avait été frappée en dedans de son corps

et pour ainsi dire dans son âme.

Pour d'Assas, toutes les blessures qui saignent, pour Jeanne, cette

autre blessure unique et plus profonde qui va chercher, pour la tarir,

la source même de la vie.

On dit que des secours inutiles arrivèrent du Cloître et que des

flambeaux s'allumèrent, éclairant un vieillard et deux femmes, qui

s'agenouillèrent, trouvant encore des larmes dans leurs yeux épuisés de

pleurer. C'était Joseph Dupleix, Jeanne Dupleix et leur fille, Jeanne de

Bussy.

On dit qu'il y avait sur les lèvres de Mlle de Vandes un sourire, auquel

le sourire du martyr répondait. Leurs têtes pâles, mariées sur le dur

oreiller de la souche, s'environnaient d'une seule et même auréole.

Le deuil était pour la terre; au ciel on célébrait leurs noces

éternelles et la fête de leurs souhaits exaucés.

Car le soldat avait demandé à Dieu de mourir pour sa patrie, l'épée à la

main, le front haut, et la fiancée obéissante avait répété: «Seigneur,

Seigneur, oui, le front haut, l'épée à la main, et que son cher sang

coule pour la France!»

Le dernier chevalier · 第 38 / 41 题