Il était arrivé ceci:
Bastian, le meunier du moulin planté sur pilotis, ayant entendu l'eau
venir, s'était relevé vers dix heures, ce soir-là, pour ôter l'arrêt de
sa roue.
Il y avait longtemps qu'il attendait l'eau, ce Bastian, et il était tout
joyeux à l'idée que ses meules allaient enfin travailler. Pendant qu'il
martelait la cheville qui retenait la vanne, il entendit qu'on passait
sur son pont et il courut à la fenêtre de guet. Il vit le dos du guide
Hessois et le visage de celui qui suivait et qui portait un bel habit de
capitaine.
Bastian était comme tout le monde: il aimait Jeanne de Vandes, la douce
providence du pays.
Le voilà donc qui laisse sa vanne et qui grimpe au Cloître par le
sentier rocheux, où il n'y avait plus personne, car nous savons que le
détachement allait un train de poste, et tous les soldats qui
composaient le détachement étaient déjà passés de l'autre côté du pont.
Bastian frappa à la maisonnette, où tout le monde était couché, sauf
Jeanne de Vandes.
Elles s'endorment tard et s'éveillent matin, celles qui ont de
l'inquiétude plein le coeur.
--Demoiselle, lui dit Bastian, vous allez être contente. Quelqu'un que
vous aimez bien et qui était parti est revenu.
Jeanne ne demanda pas le nom de ce quelqu'un. Pour elle il n'y avait
qu'un nom. Elle remercia Bastian, qui retourna à son ouvrage, et ce fut
alors que le chevalier d'Assas entendit le moulin aller.
Jeanne, cependant, était restée sur le seuil du Cloître à écouter et à
songer. Elle se demandait pourquoi son fiancé avait passé devant la
maison amie sans lever le marteau de la porte. Depuis plusieurs jours
déjà, des maraudeurs de Brunswick sillonnaient la contrée, et de la
chambre de Jeanne on entendait, quand le vent donnait, le canon du siège
de Wesel. Il y avait des Allemands logés par force dans les maisons de
Klostercamp. Joseph Dupleix, qui cherchait à se retirer dans Gueldre
avec sa famille, avait armé ses serviteurs, et Jeanne, si libre
d'ordinaire, n'avait plus permission de s'égarer dans ses promenades
favorites. Elle aurait dû rentrer bien vite et refermer la porte avec
soin. Pourquoi restait-elle?
Certes rien ne l'y invitait. Le froid de cette nuit humide l'avait
saisie sous ses vêtements légers. Pourquoi ne refermait-elle pas cette
porte qu'on lui avait ordonné de ne point laisser ouverte?
Et que cherchait son regard à travers ce mur de brume qu'il lui était
impossible de percer?
Peut-être qu'à ces questions Jeanne elle-même n'aurait point su
répondre. Non seulement elle ne rentra point, mais nu-tête qu'elle était
et à peine vêtue, elle traversa la cour du Cloître, dont elle franchit
la petite grille en grelottant.
On entendait encore le pas de Bastian dans le chemin qui descendait au
pont de planches.
Jeanne de Vandes ne referma pas plus la grille qu'elle n'avait refermé
la porte. Elle se mit à presser le pas tout à coup, comme si elle eût
voulu rejoindre le meunier.
Puis, tout à coup encore, elle s'arrêta, et au lieu de prendre le
sentier du moulin, elle tourna sur la gauche à travers champs.
À dater de ce moment, vous eussiez dit une somnambule qui va malgré
elle, marchant droit devant soi sans se presser ni ralentir le pas. Par
la route qu'elle avait prise et qui menait à la bonde de l'étang, elle
pouvait gagner l'autre rive sans passer le pont du moulin. La distance
n'était pas plus longue; seulement ce chemin prenait l'allée des aunes à
revers, la chaussée destinée à retenir les eaux se trouvant juste
au-dessous de la petite coulée qui remontait à la loge de Lisela.
Jeanne prit cette coulée au moment où les traînards du détachement
d'Auvergne tournaient l'étang en sens contraire, et ce fut peut-être le
bruit de leur marche qui l'empêcha de s'engager dans l'allée des aunes.
Je dis peut-être, car il n'est pas possible de chercher dans les données
de la raison humaine la réponse à cette question que nous posions tout à
l'heure: «Où allait-elle?»
Où allait-elle par cette nuit mouillée et glacée, elle qui n'osait plus
sortir le jour pour cueillir les derniers rayons du bon soleil
d'automne?
Quelqu'un qui l'eût aperçue, glissant dans le noir avec sa robe blanche
flottante, l'aurait prise pour une gracieuse vision.
Cherchait-elle son fiancé dans cette campagne solitaire où il avait dû
passer, selon le témoignage de Bastian, mais où, certes, il ne pouvait
l'attendre? Voulait-elle revoir le lieu où s'étaient échangées les
dernières paroles?
À quoi bon scruter ce qui est insondable?
Il est des heures où nous marchons conduits par l'invisible main que
bien des gens appellent encore la Destinée, et que d'autres adorent, le
front dans la poussière, en lui donnant son vrai nom, terrible et doux,
qu'il faut prononcer à genoux.
Elle allait où Dieu la menait, tout droit à la promesse faite au pied de
l'autel, cette autre nuit qui avait vu le départ de son bien-aimé pour
la guerre.
Elle allait, la fiancée du héros, à la gloire de ses noces
immortelles...
Au haut de la coulée était l'ancienne loge du coupeur de bois, distante
d'une cinquantaine de pas à peine de la clairière où se jouait, dans la
nuit profonde, le drame muet dont nous avons vu le dénouement.
À cet instant même, le chevalier d'Assas arrivait au pied du chêne mort
et s'arrêtait, après avoir constaté la disparition du guide.
Jeanne de Vandes, qui abordait la loge du côté opposé à la clairière,
vit avec étonnement une lueur briller derrière les châssis désemparés de
la masure. Il y avait là un hôte nouveau, qui remplaçait les anciens
maîtres décédés.
Ce ne fut pas pour jeter un regard curieux à l'intérieur de la loge que
Jeanne s'en approcha. C'était son chemin. Quand elle passa tout contre
le châssis elle distingua un homme portant le riche costume d'officier
général prussien, assis sur le billot de Fritz, auprès de l'établi de
Fritz, où était une lampe allumée. L'or qui chamarrait les habits de
cet homme, contrastait d'une façon étrange avec la désolation de la
misérable ruine.
Il semblait attendre.
Et en effet, au moment même où Jeanne regardait, un autre homme arriva
par le derrière de la loge, c'est-à-dire du côté de la clairière: un
paysan hessois, grand, long, voûté, dont l'étroit visage de juif
disparaissait presque entre deux forêts de cheveux et de barbe.
--Est-ce fait? demanda l'officier général en allemand.
--C'est fait, répondit le Hessois; j'ai bien gagné mon salaire.
Jeanne ne savait point ce dont il s'agissait; elle passa, et comme elle
tournait la masure, un bruit d'argent remué vint jusqu'à son oreille.
C'était le prix du sang.
Le reste fut rapide, vague, terrible comme la mystérieuse horreur des
rêves.
Jeanne entra sous bois, et trouva au bout de quelques pas l'espace vide
où était la souche. Elle s'y arrêta, comme si c'eût été vraiment là le
terme de sa course, et s'assit sur le tronc coupé.
Mais elle se releva aussitôt, parce qu'une voix sifflante, partant elle
ne savait d'où, vint à son oreille. Cette voix chuchotait avec l'accent
allemand ces mots que nous avons déjà entendus: «Un seul mouvement, et
tu es mort.»
Jeanne ne savait ni qui parlait ni à qui l'on parlait.
En même temps, le grand murmure du lointain arriva: fantassins en
marche, cavaliers dont le galop crépitait sur les pierres, lourds canons
qui labouraient les routes.