Les pensées ont leurs échos comme les voix; ce mot: «C'est là!», qui ne
fut pas même prononcé, éveilla dans l'esprit du chevalier tout un monde
de souvenirs.
C'était, vous ne l'avez peut-être pas oublié, la dernière parole de
cette belle et chère Jeanne de Vandes à l'heure de l'adieu, le soir des
fiançailles, quand la tristesse avait débordé de son vaillant coeur et
qu'elle s'était mise, comme malgré elle, à répéter les prédictions de la
veuve du coupeur de bois.
C'était là, en effet, qu'elle avait parlé, au pied même du chêne,
désignant du doigt la coupe touffue qui bordait la clairière du côté
nord, et disant, elle aussi: «C'est là!»
Tout cela revenait au coeur de Nicolas. Peut-on dire qu'il oublia le
présent pour le passé pendant une minute? Non, ce ne fut ni la moitié ni
le quart d'une minute.
Le tronc du chêne lui cachait le guide qu'il avait jusqu'alors si
fidèlement suivi. Le temps de tourner le chêne, ni plus ni moins.
Nicolas chercha le guide et ne le trouva plus.
La clairière était déserte.
Pendant que Nicolas fouillait l'alentour d'un regard inquiet, mais non
point étonné, le bruit de la chute d'eau monta dans la nuit silencieuse,
et tout de suite après, le refrain monotone du moulin en travail se fit
ouïr.
Entre ces deux faits, la disparition du guide et le travail du moulin,
il n'existait assurément aucune connexion. Ils n'ont pas d'heures, les
pauvres meuniers des petits courants, esclaves du filet d'eau qui les
fait vivre. La roue de Bastian tournait quand l'eau venait, qu'il fît
jour ou qu'il fît nuit, qu'on fût en paix ou en guerre.
L'eau était venue, le blutoir de Bastian chantait.
Et, souvenez-vous, il chantait aussi le soir où Mlle de Vandes avait
dit: «C'est là!»
Le chevalier, averti qu'il avait été d'avance par M. de Soleyrac,
s'attendait à la disparition du Hessois; il n'eut donc point la pensée
de l'appeler, encore moins celle de le poursuivre. On lui avait dit:
«Quand le guide disparaîtra, vous serez près d'une embuscade.»
L'embuscade devait être derrière le mur de feuillage qui fermait la
clairière en avant de lui.
Aucun bruit, à la vérité, aucun mouvement, si faible qu'il fût, ne
dénonçait la présence des Allemands; mais ceux qui ont un peu couru le
monde, le sac sur le dos, savent cela: il arrive parfois, dans les lits
d'auberge, qu'une odeur subite et abhorrée dénonce tout à coup
l'invasion de ces insectes dont le nom ne se peut écrire. Nicolas, qui
aspirait l'air en dilatant ses narines, sentait le tedesco et flairait
l'asino à plein nez.
On lui avait dit: «Faites halte avec vos hommes.» Il fit halte, mais non
point avec ses hommes, attardés au bas de la montée.
On lui avait dit enfin que le régiment d'Auvergne tout entier le
suivrait avec mission de s'étaler sous bois en long et en large, pour
occuper l'affût des Silésiens de Brunswick, pendant que le gros de
l'armée filerait sur Wesel; mais au train où le Hessois avait marché,
Auvergne devait être loin, à moins qu'il ne fût venu en carrosse!
Nicolas n'avait point à s'inquiéter de cela. Ses instructions étaient
précises; il s'agissait de les exécuter à la lettre.
Aussi, quand il commença d'entendre ses hommes fourrageant dans la
bruyère, et se demandant les uns aux autres: «Par où diable ont-ils
passé, le capitaine et son Hessois?», sa première idée fut de leur crier
halte tout uniment, de l'endroit où il était, tant il lui semblait
inutile de prendre des précautions vis-à-vis d'un ennemi déjà prévenu
par le guide, qui sans doute, en ce moment, se vantait d'avoir amené les
Français à la boucherie.
Mais il se ravisa, songeant que plus il était certain d'être observé,
mieux il avait à jouer son rôle, qui était de feindre au moins la
prudence.
Il se blottit donc contre le chêne, en homme qui a conscience de s'être
trop avancé, et s'orientant d'après les voix des soldats, il risqua un
pas vers eux, avec de grands airs de précaution.
Nous disons bien _un pas_, car il n'en put faire deux.
L'embuscade, en effet, ne l'attendait pas derrière le feuillage, comme
il le supposait. L'embuscade l'enveloppait: il y était en plein.
Comme par enchantement, tout autour de lui, la terre s'était hérissée de
silhouettes sombres.
Quand il voulut crier, une grosse main, plus imprégnée de tabac que
l'intérieur d'un fourneau de pipe, écrasa le son sur ses lèvres.
Le froid d'une lame toucha son cou, tandis qu'une pointe de baïonnette
par derrière, le démangeait entre les deux épaules, à la hauteur du
coeur.
Par devant, une autre pointe, celle d'une épée, s'appuyait sur ce même
coeur, qui eut un grand battement, car l'instant où il faut mourir est
amer aussi pour les braves.
Si cela n'était pas, que vaudrait l'héroïsme?
Tout à l'entour, un murmure rauque et guttural courait, fait de rires
qui prudemment s'étouffaient.
Une haleine saturée de schiedam chauffa le visage du chevalier, et une
voix qui coassait le français avec l'accent allemand, baragouina tout
contre son oreille:
--Un seul mouvement, et tu es mort!
Le chevalier ne bougea pas. La révolte de sa chair n'avait été que d'une
seconde. Il était maintenant immobile comme une pierre, et celui qui
avait la main sur sa bouche put dire en allemand:
--_Der Teufel!_ il n'a pas frissonné deux fois!
L'officier qui tenait l'épée commanda tout bas:
--Silence!
On entendait le détachement français monter en riant et en causant.
--Plat ventre! commanda encore l'officier allemand.
Il n'y eut pour rester debout que ceux qui tenaient le chevalier en
respect, et, comme ils étaient dans l'ombre portée par le tronc du
chêne, la clairière sembla de nouveau déserte.
Outre l'homme qui servait de bâillon, deux autres faisaient l'office de
cordes, tenant Nicolas étroitement garotté dans leurs bras, par la
ceinture et par les jarrets.
--Les voilà! dit l'officier allemand, si bas que d'Assas eut peine à
l'entendre à la longueur de l'épée: ils vont tomber tête première dans
le traquenard!
C'est à peine s'il y avait désormais une cinquantaine de pas entre
l'embuscade et les Français; mais en ce moment, celui qui marchait le
premier derrière lui, s'arrêta et dit:
--Écoutez!
Et ceux qui montaient derrière lui, s'arrêtèrent à leur tour.
Dans le silence complet qui suivit, car les gens de Brunswick, craignant
d'être découverts ou devinés, avaient cessé même de respirer, un murmure
vaste et confus se fît entendre au loin, et là-bas, vers l'étang, le
pont de bois résonna sous le pas régulier d'un corps en marche.
--C'est le régiment! s'écria le Français qui avait parlé: le colonel
était sur nos talons!
Et en effet, la voix du colonel monta, disant:
--Voyons, enfants! du coeur aux jambes! Vous n'avez rien à craindre tant
que d'Assas n'a pas donné signe de vie! Est-ce que vous allez vous
laisser dépasser?
Plus loin que le pont, au sommet de la côte qui faisait face, il y eut
ce fracas bien connu des cailloux broyés par les roues de l'artillerie.
--Les canons! s'écria le soldat français qui s'était arrêté le premier.
En avant, vous autres, ça ne plaisante plus! Si le colonel nous trouvait
séparés du capitaine et du guide, notre affaire serait dans le sac!
Et ils s'élancèrent, pendant que l'officier allemand, dont la voix
tremblait de joie, murmurait:
--C'est l'armée! toute l'armée! Les hommes, les canons, les chevaux,
rien ne nous échappera!...
Ce dernier mot fut cloué dans sa gorge par une pointe d'épée qui lui
brisa les dents. À l'endroit où les trois Allemands, liens vivants,
garrottaient naguère le chevalier, le chevalier était seul debout, le
fer en main.
Pendant cette minute, longue comme un siècle, où, cédant à la force, il
était resté silencieux et immobile, il avait vécu toute sa vie. Lui
aussi entendait les bruits qui venaient de près et de loin: le pas des
hommes et les pas des chevaux, le bruit des affûts roulants qui
écrasaient la pierre; il écoutait de son âme entière, il pensait de
toute son intelligence, il rassemblait, il massait, comme on bourre la
poudre dans un trou de mine, toutes les puissances et toutes les
vaillances de sa splendide jeunesse.
Ainsi devait être Samson, le juge d'Israël, au moment d'ébranler, non
pas avec ses mains trop faibles, mais avec sa foi revenue, irrésistible
comme le bras même de Dieu, le pilier, le géant de pierre qui soutenait
la voûte du temple.
Au fond du coeur de Nicolas d'Assas, naïf et grand, il y avait une voix
qui disait, répétant la parole de son chef: «Ce serait trahison que de
mourir sans crier gare.»
Ainsi, pour bien mériter de la patrie, moins que cela, pour ne pas
trahir la patrie, il ne suffisait pas ici de mourir. Il fallait, lui qui
avait une main d'acier sur la bouche, lui qui se sentait étouffé par
l'étreinte brutale de deux paires de bras, et qui avait les siens, ses
bras, maintenus par des étaux vivants; lui qui avait, non pas la corde
au cou, mais l'épée au coeur, la baïonnette dans les reins et aux flancs
encore la baïonnette, il fallait qu'il parlât, secouant ainsi et
soulevant dans un effort suprême un poids d'hommes plus lourd que le
poids de marbre ébranlé par Samson, le fort devant le Seigneur!
Nul ne saurait dire assurément ce qui fermenta de force, d'espoir, de
craintes, de folies splendides et de magnanimes colères dans l'âme de ce
soldat, car lui-même n'en put révéler le secret, puisque cette journée,
commencée sur la terre, finit pour lui dans le ciel, aux pieds du Dieu
qui sourit aux martyrs.
On n'ose toucher, en vérité, au mystère de ce profond et fécond
recueillement qui précède les actes d'héroïsmes. Le respect vous saisit,
et l'admiration vous arrête... et pourtant au milieu de ces énergiques
élans qui haussent tout à coup le front d'un homme, pour un moment, dont
la mémoire est immortelle, au-dessus du niveau de l'humanité, on sent,
malgré soi, souffler le vent de nos faiblesses et de nos tendresses.
C'est le côté charmant du sublime.
Qui pourrait le nier? dans cette minute si pleine, toute débordante de
patriotisme, une chère image du passé. Oh! certes, elle vint avec la
douce mélancolie de son sourire, la jeune fille, la blanche vision,
Jeanne de Vandes, que le chevalier d'Assas aimait sous l'oeil de Dieu
qui avait béni l'échange de leur foi; elle vint, radieux espoir d'hier,
navrant regret d'aujourd'hui, et parmi tous ces bruits, il dut entendre
la voix de sa fiancée murmurer la parole prophétique: «C'est là!...»
Mais il fallait parler avant de mourir, et Nicolas d'Assas parla. Sa
force, sa vaillance, sa jeunesse, concentrées violemment par le miracle
de sa volonté, firent explosion et dans un effort désespéré il parvint à
saisir son épée. Son bâillon qui était un Allemand tomba foudroyé; ses
liens qui étaient des Allemands furent terrassés; Samson avait secoué
son pilier, tout s'écroula, et d'Assas parla si haut que sa voix,
vibrante comme l'appel d'un cor, descendit dans la vallée et gravit la
montagne, portant ce cri que l'histoire répétera dans mille ans: À MOI,
AUVERGNE, CE SONT LES ENNEMIS!
Et, ayant acquis ainsi le droit de mourir, il fit le signe de la croix
et mourut, criblé par vingt baïonnettes allemandes.
Il y eut alors un grand silence, dans lequel fut entendu un autre cri,
poussé par une autre agonie. La voix qui exprimait une déchirante
douleur partait du fourré de jeunes chênes, de l'endroit vide qui était
marqué par une souche, et où nous vîmes pour la dernière fois Jeanne de
Vandes, le soir de l'adieu.
La voix appartenait à une femme, et ceux qui l'entendirent, crurent
comprendre qu'elle disait avec désespoir:
--C'est là!...