Au moment où le chevalier d'Assas se mettait en marche avec son
détachement, on mangeait la soupe au bivouac, où chacun se promettait
bien de dormir la grasse nuit. Deux ou trois maraudeurs endurcis qui
s'étaient glissés à la picorée, malgré la sévérité de la consigne,
venaient de rentrer, disant que la Meuse était là, sur la gauche, à
moins d'une demi-lieue, et que le long de la Meuse, la cavalerie filait:
des escadrons et des escadrons. Ils avaient entendu rouler de
l'artillerie. Tout cela s'en allait vers le nord-ouest, et M. de Plélo
avait dit:
--C'est clair que nous rentrons chez nous, avec ce qu'il y a de poisson
pris: maigre pêche! Messieurs, il faut vous résigner à planter vos
choux!
Et il se mit à chanter le pont-neuf à la mode depuis que le mauvais
vouloir de M. de Choiseul contre les Jésuites était chose connue:
Capitaines en réforme
Et qu'on entend clabauder
Contre l'injustice énorme
Qui vient de vous échauder,
À tort chacun de vous crie:
D'autres sentent le roussi,
Puisqu'on publie
Que Jésus va perdre aussi
Sa Compagnie!
Le guide donné au chevalier n'était point celui qui avait conduit le
régiment à travers la Westphalie, de Flotow à Dorsten, et qui avait pris
la clef des champs en même temps que les prisonniers. C'était un jeune
Hessois, chevelu et barbu, à physionomie israélite, maigre, voûté, haut
sur jambes, qui portait la houppelande à pélerine des riverains de la
Roër. En quittant le camp, il prit un bon trot de courrier, et ne quitta
plus cette allure pendant les trois mortelles heures que dura la marche.
Au jugé, le détachement dut bien parcourir une distance de cinq à six
lieues pendant cet espace de temps.
Le chevalier avait tenu quartier à Ruremonde pendant plusieurs mois et
aussi à Klostercamp; il n'était pas sans avoir fait nombre d'excursions
dans ce pays de Gueldre; mais l'obscurité était si épaisse et le guide
trouvait moyen de rester si constamment sous bois qu'on n'avait aucun
moyen de reconnaître la route.
Le chevalier, selon sa consigne, se bornait à suivre pas pour pas, et ne
perdait jamais de vue son Hessois, gardant toujours devant lui, à trois
enjambées de distance, la longue silhouette du drôle qui se dégingandait
dans les ténèbres.
Il n'avait pas l'air fatigué le moins du monde, tandis que Nicolas, si
bien découplé qu'il fût, avait son uniforme baigné de sueur. Les soldats
ne se gênaient pas pour gronder par derrière, et menaçaient de
s'arrêter; c'était parmi eux un concert de malédictions.
--Où nous mène-t-on de ce train? se demandaient-ils. Est-ce nous qui
ouvrons la débandade?
Le chevalier venait de consulter sa montre, qui marquait le quart après
dix heures, quand le grand diable de Hessois se mit à courir tout à
fait. On venait de descendre une rampe assez raide par un chemin creux;
les talons du guide sonnèrent sur les planches d'un pont rustique. Dans
ce fond, le brouillard était si dense que Nicolas ne voyait même pas
l'eau sur laquelle passait le pont.
Il avait l'oeil fixé en avant sur son fantôme de guide qu'il voyait
surtout avec ses oreilles; mais la sensation qu'on éprouve en traversant
des lieux connus, lors même qu'on a un bandeau sur la vue, était née en
lui et le tenait depuis le haut de la rampe, et son regard faisait des
efforts inouïs pour percer la nuit, quand les ténèbres s'épaissirent
encore autour de lui parce qu'on entrait dans une allée d'arbres dont le
feuillage persistait malgré la saison.
Nicolas regardait à travers ce bandeau impénétrable comme s'il se fût
attendu à reconnaître ce riant paysage: les aunes, l'étang, le moulin,
et jusqu'à l'églantier en fleur où Jeanneton lui avait cueilli une rose.
Mais tout était noyé dans le noir, même l'églantier qui devait avoir ses
graines rouges d'automne à la place des petites roses du printemps:
Nicolas ne vit rien, sinon des choses longues et blanches qui passaient
à droite de lui.
On allait si vite maintenant que la distance s'élargissait entre le
chevalier et ses soldats, dont quelques-uns étaient encore de l'autre
côté du pont.
Quand je dis que les ombres blanches passaient, c'était l'illusion de la
course. Elles étaient en réalité immobiles, et Nicolas le vit bien
quand, tournant subitement à droite pour suivre un brusque mouvement du
guide, il se trouva entouré par les troncs sveltes d'un plant de
bouleaux.
Vous savez, c'était la montée dont la pente se relevait au bord de
l'étang, juste en face du Cloître, qui devait être caché là-haut dans la
brume et où sans doute Jeanneton de Vandes dormait.
Nicolas avait passé tout auprès d'elle, et c'est pour cela que son
coeur, bien avant sa raison et ses yeux, s'était vaguement reconnu
naguère.
Le guide galopait en gravissant cette bruyère où les roches moussues
moutonnaient, troupeau grisâtre, parmi les tiges argentées des bouleaux.
Il n'avait plus sur ses talons que Nicolas; le détachement venait loin
derrière.
Nicolas se trouva tout à coup à l'entrée de cette clairière au milieu de
laquelle le grand vieux chêne que le Fritz de Lisela aimait tant, se
dressait. La brume était moins épaisse ici qu'au bord de l'étang.
Nicolas n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaître le géant mort
au milieu de l'éclaircie.