--Il aurait fait, ce bonhomme, dit-il en lisant çà et là une phrase, un
remarquable avocat au parlement. Il a du feu et de l'éloquence; il sait
donner à sa pensée des tours très vifs et pleins d'originalité... Ah!
par exemple, voici qui est trop fort; il donnerait à entendre que le
gouvernement du roi est d'accord avec la compagnie pour le persécuter...
--Il se trompe, n'est-ce pas? s'écria d'Assas.
--Absolument, répondit le ministre: il se trompe depuis le premier mot
de son factum jusqu'au dernier. La compagnie nous gêne tout autant qu'il
nous embarrassait lui-même... Comment vous conduiriez-vous, Monsieur
mon cousin d'Assas, avec des gens qui vous combleraient de cadeaux dont
vous ne sauriez que faire et qui, par dessus le marché, vous
réclameraient sous main un prix extravagant pour ces présents que vous
ne souhaitiez point? Telle est notre position vis-à-vis de nos amis les
conquérants d'eldorados et de terres merveilleuses. Ils vont, ils
vont... Et quand nous leur crions halte là! il nous appellent traîtres
et larrons, ils nous opposent la conduite de l'Angleterre... Chevalier,
si le hasard m'avait fait ministre du roi d'Angleterre, je me conduirais
en conséquence. Les peuples ont des génies différents et des
tempéraments qui ne se ressemblent point. Il y a des nations marchandes,
d'autres qui ne le sont pas. Vous comprenez bien que je ne vais point
vous faire un cours de géographie économique et historique. J'ai mes
convictions, auxquelles j'obéis dans la mesure de mon intelligence et
selon ma conscience. Ce qui enrichit les Anglais nous ruine, parce
qu'ils sont calculateurs et patients, tandis que nous sommes pressés,
inquiets et avides à la manière des enfants qui ne comptent jamais.
Quand les Anglais arrivent quelque part, ils ouvrent une boutique; nous
autres, nous bâtissons un petit fort et nous nous promenons tout autour
en disant: «Nous sommes les maîtres céans!» Nos conquêtes d'outre-mer
sont magnifiques sur le papier, mais en réalité la France n'a jamais
conquis dans l'Inde, ni même au Canada, que le droit de se saigner aux
quatre membres pour entretenir loin d'elle des bouches inutiles qui la
calomnient en la dévorant. Nous ne voulons plus de cela, mon cousin:
nous supprimons d'un coup les mendiants et les satrapes!
Il referma le mémoire et le posa sur la table en ajoutant très
froidement:
--Vous comprenez que cette mesure ne peut être approuvée ni par les
satrapes ni par les mendiants... À quoi pensez-vous, chevalier?
--À Bussy-Castelnau, répondit d'Assas, qui avait les yeux baissés.
--Une manière de roi Pélage, à ce qu'il paraît, qui change les pierres
en soldats!
--Le plus grand homme de guerre de notre époque, à mon sens, M. le duc,
et dont l'histoire célébrera les merveilleux faits d'armes.
--L'histoire! répéta le ministre entre haut et bas.
Et toute cette ronde figure de bourgeoise entre deux âges s'éclaira
d'une lueur sarcastique pendant que de sa bouche en coeur, cette parole
tombait:
--Athènes est morte, et Rome aussi: les nations ont leur agonie. Comment
s'appellera le peuple nouveau qui lira dans cent ans les dernières pages
de l'histoire de France?
M. le duc n'inventait rien. C'était là une idée qui courait dans les
ruelles philosophes où le deuil de la patrie était porté d'avance avec
une étrange résignation. Ils se demandaient seulement, ces prophètes, si
Paris serait moscovite ou prussien, et, prenant leurs mesures, ils
brisaient déjà de pleins encensoirs sur les nez prussiens ou moscovites.
Ah! M. le duc avait raison, c'était bien une agonie, et pour être
revenue de si loin, il faut que la France soit forte providentiellement.
Dieu a quelque chose encore, peut-être, à faire par nous: _Gesta Dei per
Francos_...
--J'avoue, reprit M. de Choiseul, que je serais assez curieux de savoir
ce qu'elle dira de nous, l'histoire... Mais que nous voici loin,
chevalier, de certaine commission que m'a donnée pour vous mon honoré
parent, ou du moins allié, M. le comte d'Assas, votre bon père!
--Mon père! s'écria Nicolas hors de garde.
--Il a eu la bonté de nous venir voir et m'a chargé de vous dire qu'on
se portait bien au Vigan. Je l'ai détourné de l'idée qu'il avait de
solliciter une lettre de cachet pour vous loger à la Bastille.
--À la Bastille! moi! balbutia Nicolas.
--J'aurais dû vous dire cela dès l'abord; mais vous êtes un jeune homme
d'agréable entretien, et nous avons causé, causé... Cette nièce de M.
Dupleix est, selon mes informations, une très belle personne, dont la
société ne laissait pas que de vous être précieuse, là-bas, sous
Klostercamp, dans ce pays perdu. J'ai fait comprendre à mon cousin
d'Assas que la Bastille jouissait de son reste et que nous n'étions plus
au temps où l'on mettait les amoureux au cachot. Il a été un peu étonné.
C'est un homme de décision. Il m'a déclaré qu'il vous casserait plutôt
les deux bras et les deux jambes que de prêter les mains à votre entrée
dans une famille qu'il qualifie d'ailleurs beaucoup trop sévèrement. Je
crois l'avoir calmé. Il a été convenu entre nous que vous partiriez sans
retard pour rejoindre votre corps, dont les quartiers vont être changés
tout exprès pour vous éloigner de l'île d'Armide. Vous vous étonnerez
que les affaires de l'État me laissent le temps de songer à de pareils
détails; mais le bien qu'on fait est un délassement, loin d'être une
fatigue. D'ailleurs, je suis aise de vous le dire une fois pour toutes,
les parents de Mme la duchesse sont les miens, et je les affectionne
aussi sincèrement que mes cousins du sang de Choiseul... Avez-vous
quelque autre communication à me faire?
--Je supplie Votre Excellence, s'écria Nicolas, je la supplie, à mains
jointes, d'avoir égard au travail que je lui ai remis. La lecture
attentive de ce mémoire...
M. de Choiseul l'interrompit avec bonté et caressa de la main le cahier
en disant:
--L'écriture en est remarquablement régulière.
--Veuillez ne pas vous irriter de ma hardiesse, Monseigneur, insista
Nicolas, qui avait les mains jointes: vous avez là tous les éléments
d'une réhabilitation éclatante, nécessaire; vous avez là les moyens de
réparer une déplorable injustice...