M. le marquis de Choiseul de la Beaume, qui remplaçait je ne sais déjà
plus quel autre petit Choiseul, était un joli garçon, bien tourné,
magnifiquement couvert, heureux de vivre, d'être blanc, blond, rose et
coiffé à miracle, heureux surtout d'être Choiseul, et trouvant certes,
au milieu de la navrante détresse de la France, que tout était pour le
mieux dans le meilleur des mondes. Il y a des heures pour être Choiseul;
c'est tantôt une incomparable félicité, tantôt un désagrément suprême,
et quand, à quelque temps de là, M. le duc, renvoyé un peu brutalement,
il est vrai, s'en alla à Chanteloup, faire une opposition rancuneuse au
roi, son bienfaiteur, il est probable que M. le marquis de la Beaume
retourna à l'étrille d'Aubigné-cavalerie.
Mais on n'en était pas là, et le dauphin, depuis Louis XVI, n'avait pas
encore dit en tournant le dos à l'ancien ministre, après les événements
funestes dont l'histoire n'a point éclairé le mystère: «Quand je vois
cet homme-là, j'ai froid dans tout mon sang.»
Quand Louis XVI parlait ainsi, sa pensée allait vers des faits qui ne
furent jamais et jamais ne seront suffisamment éclairés: faits horribles
auxquels nul n'a le droit de croire, en l'absence de témoignages
certains. Je ne crois pas à ces faits, et je n'ai pas besoin d'y croire
pour détester la mémoire de ce faux puritain, de ce philosophe important
et impuissant, de ce douteur, de cet endormeur, de ce solennel _lâcheur_
qui ruina notre crédit en Europe et hors de l'Europe sans perdre le
sourire de sa suffisance goguenarde, qui prépara la révolution sans la
souhaiter, et à qui l'Angleterre devrait une statue.
En conscience, le petit marquis de la Beaume ne s'embarrassait guère de
tout cela. Il était content et bon enfant; il voyait l'horizon clair, la
France heureuse et l'univers bien sot de se plaindre, demi-couché qu'il
était sur un joli sofa, dans un joli boudoir, devant un bon feu,
pétillant et brillant comme ses yeux. Au moment où l'on annonçait le
chevalier d'Assas, il se leva, ma foi! tant il avait de bonté dans
l'âme, et vint jusqu'à la porte de son réduit, donnant sur la grande
antichambre.
--Palsanminette! dit-il les bras ouverts, en secouant les parfums de ses
dentelles, Nicolas, sois le bienvenu! J'ai pensé à toi au moins deux
fois depuis que je suis au pinacle, et je me demandais pourquoi tu ne
venais point nous voir. En avons-nous assez mangé ensemble autrefois, de
cette vache enragée! Ne sois pas timide avec moi, cousin; tu vois bien
que je n'ai pas de morgue. Je suis haut placé, c'est vrai, mais je
monterai plus haut encore. Ceux à qui la fortune est due n'en prennent
point de vanité: c'est bon pour les bourgeois parvenus qui s'étonnent
d'être quelque chose. Embrassons-nous.
Et vraiment, il embrassa notre chevalier, qui pleurait presque de
reconnaissance, et qui se sentit monter au coeur une large bouffée
d'espoir. Aussi voulut-il battre le fer chaud et placer tout de suite un
mot relatif à l'objet de sa visite; mais M. le marquis le prévint.
--Tu sais, dit-il avec chaleur et en l'inondant des bonnes odeurs
exquises qu'il répandait en abondance, comme si tout un parterre de
fleurs se fût caché sous son jabot, tu peux me demander tout ce que tu
voudras, ne te gêne point avec moi. M. le duc a deviné de quel bois je
suis fait... Quel homme, Nicolas, pour aller d'un coup d'oeil jusqu'au
fin fond des âmes! Un matin, il m'a regardé dans les yeux, et j'ai vu
qu'il se disait: «Voici mon affaire: tournure, esprit bravoure, adresse,
élégance... Vertucatiche! je ne donnerais pas ce petit cousin de la
Beaume pour tout un régiment de Romanets et de Praslins, avec un
quarteron de Stainvilles par-dessus le marché»... Et il m'a présenté au
roi, qui avait la migraine et que j'ai fait rire avec une histoire de
dragons où j'avais mis assez de poivre, pour saler la soupe de dix
escadrons. Quel brave homme, ce roi! et qui bâille si bien!... Et nous
sommes allés ensuite chez Mme de Pompadour, qui regarde les gens comme
s'ils étaient des miroirs. Vrai! ses yeux semblent vous crier:
«Dites-moi que je n'ai pas de rides». Jarnibredouille! je le lui ai dit,
de bon coeur, quoiqu'elle en ait des écheveaux et des filets de quoi
prendre tous les papillons des gazons de Versailles! Ne ris pas! Elle a
dû être bien jolie du temps de ma grand'tante, et Mme de Grammont, qui
est la peste, dit qu'en la rentoilant on en ferait encore un bon
portrait de famille... Comment vas-tu?
Ici M. le marquis reprit haleine, après avoir installé son hôte sur une
chaise et s'être étendu lui-même de nouveau sur le sofa.
--Mais, dit Nicolas, qui n'avait pas pu encore glisser une parole, je ne
vais pas trop mal, comme tu vois.
--Toujours capitaine! s'écria M. de la Beaume, impétueusement, et même
tu as l'air un peu râpé, soit dit sans t'offenser. Ce doit être ta
faute... Par où nous pends-tu, chevalier?
--Tu dis?... interrogea d'Assas.
--Je dis: Par quel bout nous pends-tu?
--Mon père cousinait avec Mme Croizat du Châtel...
--Tiens, à propos, il est venu ces jours derniers, ton bonhomme de père.
Ce qu'il voulait, je n'en sais rien. Et toi? Vas-tu postuler pour les
ambassades ou rester dans le militaire?
--J'avoue, répondit d'Assas, que je ne me suis pas fait cette
question-là.
--Et quelles questions te fais-tu donc, Nicolas!
--Je venais..., voulut dire le chevalier.
--Je vois bien, interrompit obligeamment M. le marquis, qu'il faut te
donner un peu le diapason; tu reviens de Pontoise et même de plus loin.
La guerre a fait son temps, mon bon, la superstition aussi. Il n'y eut
qu'un seul grand homme sous Louis XIV, c'est M. de Fénelon, à cause de
_Télémaque_. Nous voulons fonder Salente à Paris, avec des financiers
honnêtes, des avocats sobres de paroles, des prêtres tolérants, un Dieu
qui entende la raison ainsi que le mot pour rire, des dames habillées à
la grecque, des parlements incorruptibles et des philosophes surtout,
des philosophes et encore des philosophes, qui monteront une inquisition
pour brûler vifs les fanatiques,--mais tendrement, éloquemment et en
tenant compte des nouvelles théories sur la liberté humaine! M.
Jean-Jacques Rousseau a tout un plan, qui n'est pas bon, mais qui
intéresse beaucoup à lire... Une fois Salente fondée, qu'est-ce que cela
fait que nous ayons abandonné l'Inde, le Canada, les bords du
Mississipi et autres gaudrioles, puisque Salente, c'est-à-dire la
France, par sa force naturelle d'expansion, s'étendra comme une immense
tache d'huile d'un pôle à l'autre? M. de Voltaire ne croit pas à cela;
mais il a trop d'esprit et ne croit à rien, sinon à lui-même! On se
débarrassera de lui en le faisant idole... Alors, tu veux tout uniment
entrer dans nos bureaux?
--Je n'ai pas dit cela...
--Ventrebedaine! comment veux-tu qu'on te devine si tu ne parles point?
M. le duc est occupé pour toute la soirée et n'aura garde de te
recevoir; mais, quand le diable y serait, n'as-tu pas assez de moi? Je
suis le bras droit de Monseigneur et son bras gauche aussi; je puis
faire de toi tout ce que tu voudras être; demande, ne te gêne pas et
dégoise franchement!
--J'apportais un mémoire... commença le chevalier.
--Mauvais, Nicolas, mauvais! c'est le vieux jeu! Plus de mémoires!...
Mais aurais-tu donc un procès?
--Non, pas moi! le mémoire est d'un autre...
--Détestable, Nicolas, on ne s'embarrasse plus des autres... De qui
est-il, ton mémoire?
--D'un homme grand, d'un homme malheureux.
--Tati, tata, paraphe et lanlaire! grand, malheureux, sans le sou,
démoli... et vieux, je parie?
--Et vieux, c'est vrai.
--Et qui a dépensé son argent à travailler pour sa patrie?
--C'est encore vrai.
--Nicolas, mon fils, je te vois d'ici avec ta pierre au cou... Comment
a-t-il nom, ton Bélisaire?
--Joseph Dupleix.
À ce nom, M. le marquis de la Beaume sauta sur ses pieds et se prit les
flancs à deux mains pour ne pas mourir de rire.
--C'est cela! s'écria-t-il, ah! comme c'est bien cela! Vertuminette! tu
as mis dans le blanc du premier coup! Il n'y a qu'un Dupleix en tout
l'univers, Dieu merci! Dupleix l'ennuyeux, Dupleix le fâcheux, Dupleix
des éléphants et des tours, des plaidoyers, des mémoires et du Mogol,
des plaintes, des récriminations et des cipayes, Dupleix enfin, Dupleix,
et tu l'as pris sous ton bras!... Est-ce que tu n'avais pas voulu déjà
autrefois t'embarquer pour le Canada, pour secourir ce Dupleix et demi
qui s'appelle Montcalm?
--Si fait, répondit d'Assas, et je m'en honore.
--Grand bien te fasse! Écoute, moi, je ne t'en veux point pour cela. Il
faut bien qu'il y ait des maladroits en ce monde: sans quoi, les routes
ne seraient plus assez larges pour laisser passer les gens d'esprit;
mais voici, pour ta gouverne, le vrai de la situation: nous ne voulons
plus de colonies, parce que c'est une mine à contestations avec
l'Angleterre. Nous lui laissons tout le tintouin de ces possessions
lointaines qui obligent à entretenir des flottes, des marins, des
soldats. Loin de porter aux extrémités de la terre ce que vous appelez
la civilisation, nous désirons ramener l'Europe à l'état de nature en
arrangeant un peu la sauvagerie: Salente enfin, mais Salente qui
confiera à la marine anglaise le soin de faire circuler ses produits.
Que dis-tu de cela? Plus de tracas, plus d'efforts; du vin doux, du miel
et des roses, la France tranquillement aménagée à fonds perdu, et après
nous, le déluge!
Le chevalier n'eut pas la peine de répliquer à ce discours, car la porte
qui communiquait avec les appartements s'ouvrit, et un valet dit sur le
seuil:
--Monseigneur attend M. le chevalier d'Assas.
Le petit marquis, à cette annonce, tomba de son haut.
--Comment! fit-il. Monseigneur! Es-tu bien sûr de ce que tu dis là,
Germain?
--Je suis sûr, répondit Germain, que M. le duc fait appeler M. le
chevalier d'Assas, et si c'est lui à qui j'ai l'honneur de parler ici,
je l'invite à me suivre.
Il fit en même temps un respectueux salut à l'adresse de Nicolas.
--C'est bien, Germain, c'est bien, dit précipitamment le marquis; mon
très cher cousin d'Assas va se rendre aux ordres de M. le duc. Attends
seulement deux secondes de l'autre côté de la porte.
Germain disparut aussitôt.
Le petit marquis se tourna alors vers d'Assas, et son joli minois avait
pris une expression d'inquiétude au travers de laquelle perçait un
sentiment de vénération jalouse.
--Ah çà! Nicolas, dit-il en baissant la voix, tu t'es donc moqué de moi?
ce n'est pas bien.
--Pourquoi me serais-je moqué de toi?
--Tu t'es fait annoncer d'avance chez Monseigneur... et moi qui croyais
que tu avais besoin de moi!
Le chevalier protesta de son innocence.
--Mais alors, dit le marquis avec défiance, comment M. le duc saurait-il
que tu es ici?
--Je me le demande, répondit d'Assas.
--En tout cas, reprit M. de la Beaume, qui lui serra chaleureusement les
deux mains, j'espère que tu n'as pas à te plaindre de mon accueil!
--Moi! par exemple! Tu t'es montré pour moi l'excellent camarade
d'autrefois...
--Bien, bien, Nicolas, je souhaite que tu sois sincère. Je te prie de
ne point dire à M. le duc avec quelle liberté je me suis exprimé devant
toi sur diverses matières. Ces sujets sont brûlants et un homme comme
lui, passionné pour le bien de l'État, usant ses forces au service du
roi... Enfin j'aurais pu exprimer autrement, c'est certain, toute
l'admiration que m'inspirent son dévouement fidèle d'un côté, son
patriotisme de l'autre. Depuis le cardinal de Richelieu (si tu es
vraiment mon ami, tu n'oublieras pas que j'ai choisi ce terme de
comparaison), depuis le cardinal, on n'avait pas vu pareil homme d'État.
Et demande tout ce que tu voudras, tu sais, excepté ma place.
Il ouvrit la porte derrière laquelle était Germain et pressa d'Assas sur
son coeur en ajoutant:
--Bonne chance, ami, cousin et camarade; on aura beau te combler, tu
n'auras jamais tout ce que je te souhaite!
Germain se mit à marcher à grands pas, traversant une enfilade de pièces
somptueusement ornées, et le chevalier le suivit.
Ils arrivèrent ainsi à une antichambre assez vaste, où quatre
fonctionnaires qui vous avaient des poses de gentilshommes étaient
debout.
--Monseigneur a sonné deux fois, dit l'un de ces messieurs. Ai-je
l'honneur de parler au chevalier d'Assas?
Nicolas répondit affirmativement, et tout de suite une porte recouverte
d'une épaisse draperie lui fut ouverte.
On ne l'annonça point, cette fois. Il entra, et la porte retomba sans
bruit derrière lui.
Il se trouva dans une chambre très vaste, meublée avec une sorte
d'austère coquetterie, où un homme de quarante ans à peu près, dodu,
grassouillet, frais, rond, un peu vieillot, comme un amour de Boucher
qu'on eût laissé prendre de l'âge, était assis devant un bureau de bois
d'ébène et travaillait. En face de lui pendait à la muraille le portrait
du cardinal de Richelieu, peint par Philippe de Champaigne: celui-là
même qui avait appartenu à Louis XIII.
Ce portrait, beaucoup trop grand pour le lieu, prenait toute la place et
gênait deux autres cadres, dans l'un desquels le roi montrait sa jambe,
tandis que dans l'autre, cette pauvre sainte reine Marie Leczinska,
supérieurement habillée par Louis Tocqué, étalait son manteau de fleurs
de lis sur une robe qui est estimée comme le chef-d'oeuvre du
broché-rococo, et regardait la couronne de France en tâchant de sourire.
Le cardinal, lui, du haut de son immense cadre, était bien obligé de
regarder l'homme frais et bien en chair comme une poularde, dont Vanloo
nous a laissé une si curieuse image; nez à la Roxelane, regard d'ingénue
démissionnaire, bouche en coeur, menton de bourgeoise fondante que
l'embonpoint commence à taquiner.
Peut-être que ce terrible génie, le maître de Mazarin, s'étonnait un peu
de se trouver là, en face de ce successeur de poche qui faisait de vains
efforts pour donner des airs d'aigle à sa tête d'ortolan très
intelligent.
C'était le signe des temps: la grande politique française restait
accrochée à un clou avec le souvenir de nos victoires, et, quoique
morte, elle semblait énorme, pendant que la petite politique de commis
et de grisette à qui l'Angleterre donnait des frissons vivait et trônait
au ras de terre.
L'une de ces politiques était représentée par un géant qui se dressait
maigre et pâle, car il en coûte cher pour porter le poids du patriotisme
et du génie; l'autre, Dieu merci, n'avait sur ses rondes épaules aucun
fardeau pareil; elle se portait très bien et engraissait d'une livre à
chaque soufflet de l'étranger que nous recevions sur les fossettes de
ses joues.
Mais je parle après plus de cent ans, et Vanloo peignait d'après le vif:
si vous voulez bien comprendre l'homme et l'époque, lisez le portrait de
Vanloo!
Une fois que la porte du cabinet fut refermée, notre chevalier se trouva
donc seul avec Étienne François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul,
ministre des affaires étrangères et véritable roi de France, puisqu'il
n'avait au-dessus de lui qu'Antoinette Poisson, marquise de Pompadour.
Le potentat ne se retourna point. Il écrivait, et, au milieu du silence
qui régnait, sa plume grattait le papier avec un petit bruit de souris
qui grignote.
Nicolas, debout et muet auprès du seuil, se mit à regarder les trois
portraits qui sortaient vaguement de leurs cadres à la lueur des
bougies. C'était la reine qui lui faisait face. On parlait peu de la
reine, qui passait à bon droit pour une sainte, et que dire d'une sainte
au XVIIIe siècle!
Le jeu des lumières mettait une profonde tristesse derrière son sourire,
tandis que ses yeux si bons allaient vers sa couronne doublée d'épines,
et il y avait une tendresse d'enfant dans son regard, passant par dessus
les fleurs de lis pour caresser le noble visage de ce roi, doux et beau,
mais fatal, dont la jeunesse avait promis un héros et dont l'âge mûr,
faisant faillite à toute glorieuse espérance, s'offrait au monde comme
un exemple redoutable des profondeurs où l'homme vicieux peut salir son
âme et ruiner son corps. Entre la chère et modeste femme, obstinée dans
l'amour qu'elle portait à son mari, à son roi, et le malheureux prince
que le poison de son éducation première putréfiait sur pied, comme s'il
eût porté en lui toutes les infections de la Régence, le prêtre d'acier
se dressait, le prêtre qui coupait les têtes des factieux, même quand
elles se plantaient sur des épaules de princes: Richelieu! le plus grand
Français de la monarchie; grand parce qu'il était inflexible, Français
parce qu'il ne voulait personne entre la France et le roi...
--Pourquoi, diable! demandait M. de Bernis, qui n'aimait pas beaucoup
son successeur, pourquoi, diable! a-t-on mis ce grand vilain portrait
chez Choiseul? S'il voulait à toute force un Richelieu, que ne
prenait-il M. le Maréchal? Au moins, ils pourraient causer de leurs
commerces!
Quand le chevalier fut las de contempler le colosse, ses yeux
redescendirent vers le petit homme, coiffé en bourse et bourré dans son
fameux frac à brandebourgs, qui écrivait, qui écrivait toujours et
d'abondance; car la lettre était pour sa fructueuse patronne,
Marie-Thérèse d'Autriche.
Tout a une fin, cependant; la plume de M. le duc grinça un dernier cri
en fouettant vigoureusement son parafe, et il daigna se retourner vers
son cousin par alliance, qui n'avait pas bronché depuis le temps.
M. le duc avait l'oeil perçant et se vantait de parcourir le livre
intérieur d'un homme d'un seul regard. Il parcourut donc notre Nicolas,
à qui l'examen, selon l'apparence, ne fut pas défavorable.
--Chevalier, lui dit, en effet, M. de Choiseul, je suis content de vous
voir. Les parents de Mme la duchesse sont les miens et je les
affectionne aussi sincèrement que les membres de ma propre maison. J'ai
ouï parler de vous plusieurs fois, et M. de Soleyrac, qui nous approche
un peu par les Beaupré, vous fait l'honneur de vous distinguer très
particulièrement. Je suis étonné qu'étant à Paris déjà depuis plusieurs
semaines, vous n'ayez point porté vos hommages à Mmes de Choiseul et de
Grammont.
--Je n'ai d'autre excuse, répondit le chevalier, que ma timidité de
soldat et la crainte d'être importun.
--Et aussi le manque de loisir, mon cousin d'Assas, dit le ministre, car
je vous sais fort occupé.
Le chevalier rougit.
--Je vous prie de croire, continua M. de Choiseul, que mon intention n'a
point été de vous reprocher vos visites quotidiennes et si longues à
l'hôtellerie des Trois-Marchands. Je sais apprécier toutes les
générosités du coeur et je me fais gloire des sentiments de
bienveillance que m'inspira toujours un homme malheureux, rempli de
bonnes intentions, qui a nui, c'est certain, dans une mesure assez
considérable, aux intérêts de Sa Majesté; mais qui a cru bien faire et
dont l'imprudente conduite a été peut-être trop sévèrement punie... non
point par nous, chevalier, qui ne lui voulons que du bien, mais les
événements dont nous ne sommes pas les maîtres. Vous avez compris que je
fais allusion à votre protégé M. le marquis Dupleix.
Nicolas salua sans répondre. Ce qui le faisait muet, c'était
l'étonnement. Jamais il n'aurait cru que le ministre connaissait si bien
ses affaires, et encore n'était-il pas au bout de ses surprises.
--Quand vous désirez me voir, reprit, en effet, M. le duc, qui lui
désigna enfin un siège d'un geste froid, mais bienveillant, vous n'avez
pas du tout besoin de vous adresser à M. de la Beaume, ni de prendre
tout autre circuit. Les parents de Madame la duchesse sont les miens et
je les affectionne aussi sincèrement... Mais je crois vous l'avoir déjà
dit. Vous pouvez, mon cher chevalier, me remettre le nouveau mémoire de
M. Dupleix, qui est, je le suppose, écrit de votre main... Vous avez une
fort belle écriture... Mais Sa Majesté compte sur vous pour tenir une
épée et non pas une plume.
--Monseigneur... balbutia Nicolas.
--Ne prenez point ceci pour une récrimination, chevalier; vous avez, il
est vrai, outre passé un peu le terme de votre congé, mais la campagne
n'est pas ouverte, et je me chargerai volontiers de vous excuser auprès
de vos chefs... Est-ce que vous n'avez pas sur vous ce mémoire?
--Si fait, M. le duc, dit Nicolas qui s'était docilement assis, mais qui
semblait être en vérité sur un paquet d'épines.
--Donnez!
Nicolas donna. M. le duc prit le mémoire, et sa «bouche en coeur», dont
M. de Richelieu, son ennemi par les femmes, se moquait si plaisamment,
eut un sourire imprégné de mansuétude, pendant qu'il demandait:
--N'a-t-il pas une nièce?... j'entends ce brave M. Dupleix.
--En effet, prononça tout bas le chevalier.