D'ASSAS!

Ce nom d'Assas qui nous fait battre le coeur à un siècle de distance, ce

nom si pur et si beau qui résonne au fond de nos âmes comme un cri de la

patrie, ne produisit aucune espèce d'effet ni sur M. Marais, ni sur M.

Chenu, ni sur les gens de service étalant leurs paresseuses livrées

autour du tapis vert. On eût dit «M. Nicolas» tout court, que

l'indifférence de tout le monde ne fût pas restée plus profonde.

Seulement, Chenu, l'ennemi de la superstition, pensa:

--C'est étonnant! on l'a reçu tout de même. Il y aura eu débâcle à la

frontière.

Et Marais se dit:

--J'étais bien sûr que ce n'était qu'un petit cousin. D'Assas... connais

pas!

Il y eut pourtant un laquais qui dit:

--Est-ce que ce n'est pas le nom du vieux gentilhomme de province qui

est venu ici hier demander Mme la duchesse en se trompant d'antichambre?

--Laquelle des deux duchesses?

--Mme de Choiseul?

Personne ne sut répondre. On n'avait point pris garde à cela.

Et au fait, pourquoi ce nom du vieux gentilhomme serait-il resté dans

les mémoires? C'était celui d'une famille noble, il est vrai, de bonne

noblesse même, mais profondément obscure et qui vivait à deux cents

lieues de Versailles dans une petite ville du bas Languedoc. La petite

ville appelée le Vigan mirait ses deux ou trois cents maisons, dont cent

étaient des mégisseries, dans la petite rivière d'Arre, à une quinzaine

de lieues de Nîmes, et n'avait jamais produit que des tanneurs.

Il y avait un d'Assas, cinquante ans en çà, sur la fin du règne de Louis

XIV, qui avait eu maille à partir avec les protestants, fourmillant dans

le pays, jusqu'au point de se faire assiéger par les calvinistes, dans

son petit manoir étroit et fleuronné comme une poivrière. Il est vrai

qu'un autre d'Assas combattait contre ce déterminé catholique dans les

rangs des assiégeants, qui furent mis à la raison.

L'enfance de notre «dernier chevalier» s'était passée dans ce petit

castel. On sait qu'il était cadet de plusieurs frères et qu'il avait

plusieurs soeurs. Ce serait tout, si la pension de mille livres acceptée

avec reconnaissance par sa famille de longues années après sa mort, ne

donnait à penser que c'était une maison très pauvre.

Sur les frères et les soeurs on ne possède absolument aucun détail

présentant quelque apparence d'authenticité. Quant à Nicolas lui-même,

après avoir passé un temps très court à l'Académie de Nîmes, il entra

par la porte la plus humble dans la carrière des armes.

Il semble que sa destinée fut de croiser la route où marchent et tombent

les martyrs de cette ardente et belle ambition qui combat non pas pour

soi-même, mais pour la grandeur de la patrie. Des relations de famille

et aussi de voisinage existaient entre les d'Assas et les Saint-Véran,

hôtes du château de Candiac, près de Nîmes, qui fut le berceau de cet

admirable soldat, le marquis de Montcalm, dont il a été parlé déjà dans

ces pages à propos de l'effronté laisser-aller que M. le duc de Choiseul

mit à abandonner les Français du Canada.

Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur cette honte, la plus profonde

peut-être parmi toutes celles que l'histoire amoncelle sur la mémoire du

«grand ministre.» Nous l'effleurons seulement pour constater que notre

Nicolas d'Assas, cornette au régiment d'Auvergne, dut faire partie, en

qualité de capitaine, du contingent régulier que M. de Bernis envoyait

au secours de nos frères canadiens.

Il avait été désigné par Montcalm lui-même.

On ne sait pas au juste s'il embarqua. Selon toute vraisemblance,

l'avènement de M. de Choiseul coupa court à ces envois de troupes qui

déplaisaient si fort à l'Angleterre.

C'est ici que nous sommes bien forcés de laisser voir la pénurie de nos

renseignements personnels. Mon camarade et ami Henri de la B... disait

que d'Assas avait mérité l'amitié de M. le maréchal de Broglie et qu'il

s'était distingué en toutes rencontres, principalement dans la campagne

de Hanovre, commencée par M. d'Estrées, terminée par M. de Richelieu et

dans laquelle ce fameux duc de Cumberland que les Écossais appelaient

«la hache protestante» et «le boucher des Stuarts» fut si vertement

humilié. D'Assas fut blessé l'année suivante au désastre de Rosbach.

Dans mes souvenirs si lointains d'écolier, je ne démêle qu'un seul fait

ayant physionomie d'anecdote, et encore n'est-ce point un fait de

guerre.

Nicolas se trouvait en quartier de convalescence, pour cette blessure ou

une autre, dans la ville d'Arras, lors de l'avènement de M. de Choiseul,

quand arriva le régiment de Guémenée, qu'on appelait aussi le

_Contingent canadien_ et dont le nouveau ministre, inaugurant du premier

coup sa lamentable politique, avait contremandé l'embarquement sur les

deux vaisseaux de l'État le _Champlain_ et le _Tonnant_. Les canonniers

de la Ferté, qui se reformaient à Arras et occupaient les deux casernes,

donnèrent une fête au régiment de Guémenée, composé en majeure partie de

recrues bretonnes et dont le colonel, M. de Malestroit de Bruc, avait la

tête un peu hors du bonnet.

Vous devez bien penser que nos Bretons ne nourrissaient pas une très

grande vénération pour M. de Choiseul, qui venait de décapiter leur

aventure. Pendant que les officiers festoyaient, les soldats avaient à

discrétion cette bonne bière aigre du Nord, qui finit par monter au

cerveau comme le vin quand elle ne donne pas la colique. À force de

boire ce faro français, froid et lourd, les cerveaux, je ne sais

comment, s'échauffèrent, et voilà que nos bas Bretons confectionnent un

mannequin, l'habillent du pourpoint à brandebourgs affectionné par le

ministre, et le promènent par les rues avec un étendard portant cette

inscription: «à M. de Choiseul-Stainville, homme de confiance des

Autrichiens, des Anglais, voire des Prussiens.»

Il paraît que la ville d'Arras regrettait M. de Bernis, disgracié pour

avoir voulu la paix, et n'aimait pas son successeur, qui devait si mal

faire la guerre. Les bonnes gens du peuple se joignirent aux soldats,

les canonniers s'en mêlèrent. Il y eut émeute bel et bien. Nicolas, qui

se promenait le bras droit en écharpe, le bras gauche appuyé sur sa

canne, rencontra le tumulte et voulut y mettre ordre. On se moqua de

lui parce qu'il était tout blême et qu'il marchait courbé en deux.

--Tron dé l'aër, disait ici mon camarade Henri, les _pigeons_ du Vigan

roucoulent, si les bas Bretons baragouinent! Mon oncleu Nicolasse

repiqua tout raideu comme un mât de cocagneu! Et tron de l'aër! et

bagasseu de Marseilleu! le voilà monté sur uneu borneu, palabrant comme

deux douzaineu de ceusseu qui prêcheu! mo'n bo'n, asse pas peur! il leur

dit: «Vous êteu des pouleu! vous êtes des âneu! Le premier qui bougeu,

le premier qui souffleu, je lui casseu ma canneu sur la nuqueu!

Derrièreu le ministreu, tas de bêteu, il y a lou ré, et derrièreu lou

ré, il y a la Franceu!»

Et, ôtant tout à coup son bras blessé hors de son écharpe, il dégaîna,

brandit son épée et cria sans plus patoiser:

--Mes enfants, avant de vous en retourner chez vous, dites comme moi, si

vous êtes Français: «Vive le roi! vive la France!»

On le porta en triomphe, et l'émeute d'Arras fut finie.

Mon camarade Henri savait mieux l'histoire des premières amours, des

uniques amours, peut-on dire, du chevalier d'Assas. Il connaissait le

Cloître pour avoir accompli, en famille, dans son enfance, un pélerinage

au lieu, tout voisin du Cloître, où le héros fut frappé. Il était poète,

et il faisait de ce coin de terre flamand une peinture dont je désespère

absolument de retrouver le charme vague. Quand je regarde en arrière, je

vois dans le lointain de ses paroles un grand étang. C'est ce qui

ressort le mieux, parce que, sur les bords de cet étang, dans une vallée

bordée d'aunes et qui menait au bois de bouleau, grimpant la pente de la

petite colline, Jeanne de Vandes et le chevalier se rencontrèrent, seul

à seule, pour la première fois.

Jeanne avait déjà l'air d'une grande demoiselle, quoiqu'elle fût encore

bien enfant. Elle revenait de visiter ses pauvres et tenait à la main le

panier qui avait contenu le pot de soupe et la fiole de vin de France,

destinés à la veuve d'un nommé Fritz Klein, bûcheron allemand. Cette

pauvre femme se mourait de chagrin au milieu de cinq petits enfants

affamés. Jeanne nourrissait tout ce monde-là sur sa propre bourse, qui

n'était pas lourde; elle apprenait, en outre, aux aînés à lire et à

écrire, tout en raccommodant leurs vêtements, car la mère ne pouvait plus

coudre.

L'allée d'aunes suivait le contour de l'étang jusqu'à un moulin, bâti

sur de longs pilotis qui ressemblaient à des échasses. Il était gris

avec des murs inclinés en dedans, comme ceux des redoutes, et sa toiture

de planchettes peintes en rouge se voyait de très loin. Sa roue à

palettes énormes était mise en mouvement par le filet d'eau qui

alimentait l'étang et qui heureusement tombait de haut.

Le moulin était une île qui communiquait avec la rive par un pont

tremblant, lequel aboutissait à un sentier perdu dans les saules et au

bout duquel était le Cloître. Mais c'était loin et haut. Il fallait

passer un petit vallon plus bas que l'étang, où les oiseaux d'eau

pullulaient l'hiver. On y entendait les halbrands cancaner au printemps

comme si c'eût été un coin de basse-cour; mais ils étaient difficiles à

approcher, parce que les roseaux de la Passion, avec leurs longs boudins

de velours, croissaient dans la boue et que cette boue n'avait point de

fond. Des hommes s'y étaient noyés.

Puis la route remontait, tortueuse, entre deux rampes de roches, dont

trois pendaient comme des bêtes fauves accoudées à leur agreste balcon

et regardant attentivement les gens qui passaient.

Puis elle débouchait, la route, sur un champ de choux violets, bombé en

dos d'âne et redescendant d'un côté vers l'étang, pendant que l'autre

gravissait la colline, au sommet de laquelle étaient trois bâtiments:

deux vieux et un tout neuf.

Le neuf était au milieu: une maison blanche, coiffée par derrière de

panaches touffus appartenant à un magnifique bouquet de chênes.

À droite, la maison qu'on appelait proprement le Cloître, montrait, en

effet, une perspective d'arcades désemparées; à gauche, le «Prieuré»

moins ruiné, s'adossait à un pan de muraille isolé qui gardait à son

centre une longue fenêtre d'église, dont les nervures tréflées n'avaient

pas perdu une seule de leurs pierres. Il n'y manquait que les vitraux.

Le curé de Sainte-Gudule de Wezel, qui était un amateur d'anciennes

choses, disait que cette fenêtre datait du XIVe siècle. Les Anglais du

corps de Cumberland étaient venus en foule voir un chêne fort étonnant,

qui était planté en dedans de la muraille, du côté du Prieuré, et dont

la tige avait passé par la fenêtre, au temps de sa jeunesse, pour

trouver le grand air: de sorte que sa couronne géante musait maintenant,

hors de l'ogive, avec vue sur l'étang et la campagne.

Ce chêne avait bien deux siècles. La cime redressée ombrageait le mur.

Les Anglais avaient nettoyé des carrés sur son écorce pour y inscrire

leurs noms avec le lieu de leur naissance, et Henri avait encore pu

retrouver des témoignages lisibles de cette manie britannique, entre

autres une inscription profondément tracée au feu et disant: 1756, 17th,

_January, W. Jones, Devon, pr. to Fanny Bell.--Died_.

Ce mot _Died_ était d'une autre main que le corps de la légende, et

Henri de la B... traduisait le tout ainsi: «7 janvier 1756, W. Jones, du

comté de Devon, promis à Fanny Bell»: ceci tracé par Jones lui-même.

Et il pensait que le dernier mot _Died_, «mort» avait été ajouté après

coup par un camarade, quand le pauvre Jones fut couché sous la terre de

quelque champ d'escarmouche inconnu...

C'était dans la maison blanche que demeurait Joseph Dupleix avec sa

famille, et ce fut là que vint le chevalier Nicolas, envoyé par un

colonel, M. de Soleyrac, pour servir bénévolement de secrétaire au héros

de l'Inde. Le chevalier était très doux, comme tous les hommes très

braves. Je ne sais pas s'il avait ce qu'on appelle de l'esprit, mais son

coeur était vif et neuf. Fils du pays du soleil, facile à enflammer, il

s'enthousiasma tout d'abord pour Dupleix lui-même, qui était aussi un

homme du Midi, et surtout pour cette reine déchue, «la déesse Jeanne»,

dont la beauté avait affolé cent millions d'âmes dans la patrie des

diamants et des parfums. Elle était belle encore, admirablement

éloquente, et supportait son malheur avec une résignation souveraine.

Plus belle était cette veuve d'un vivant, celle que Dupleix appelait

Jeannette et que l'immensité de la mer séparait du généreux soldat à qui

elle avait donné sa main et son coeur, en un temps où l'avenir avait

pour tous ceux qui suivaient la fortune de Dupleix de si radieuses

promesses. Mme de Bussy-Castelnau ne laissait rien voir au dehors du

deuil qu'elle portait dans son âme; mais le chevalier avait surpris

parfois les larmes qui lentement coulaient sur la pâleur de sa joue,

quand elle se croyait à l'abri des regards de ceux qu'elle aimait.

On peut donc croire que Jeanneton, Mlle de Vandes, fut la dernière vers

qui s'élança le coeur du chevalier: il l'avait vue petite fille; mais

quand il l'aima, ce fut un grand amour.

Je vous l'ai dit, il s'aperçut de cela dans l'allée d'aunes qui suivait

le bord de l'étang au delà du moulin, haut sur jambes et les pieds dans

l'eau comme un héron.

Jeanneton, ce matin-là, revenait donc du logis de la pauvre veuve avec

son panier au bras, et si vous saviez comme elle était jolie! Elle avait

une robe de toile bise qui dessinait chastement les grâces de son buste,

en laissant voir, relevée qu'elle était pour la marche, l'attache ronde

et fine de ses pieds de fée. Autour de son sourire (car elle était

encore gaie franchement, cette belle Jeanneton), ses cheveux bruns à

reflets fauves, pleins de soleil et jouant avec le vent, flottaient sous

son chapeau de paille, où les orphelins du bûcheron décédé avaient

attaché à son insu une guirlandette d'anémones des bois, de celles qu'on

appelle silvies, et de ces douces fleurs des prés mouillés, les «ne

m'oubliez pas», qui sont du même bleu que le ciel.

Nicolas venait du Cloître; il l'aperçut au coude du sentier, dans un

rayon de jour qui passait à travers les aunes, épais comme une

charmille, mais où le meunier avait taillé une fenêtre pour jeter sa

ligne à brochets.

Ce fut comme si jamais il ne l'avait vue. Il eut froid, et son coeur lui

fit mal.

Ne vous attendez pas à une histoire: Nicolas fut tout bonnement étonné,

j'allais dire irrité, de ce frisson que ses veines ne connaissaient pas.

Il voulut tourner sur la droite et gagner les bouleaux qui montaient

dans la bruyère parmi les roches moussues, mais la fillette l'appela et

lui dit:

--La pauvre Lisela est bien plus malade qu'hier.

C'était le nom de la veuve du coupeur de bois. Nicolas garda le silence

gauchement, car il avait honte, un peu, de ne point connaître celle dont

lui parlait Jeanneton.

Et surtout, ne vous fâchez pas si je me répète, elle était jolie, jolie

comme ce premier rêve qui passe, plus rapide que l'éclair, dans son

nimbe de neige, et qu'on appelle ensuite, et qui ne revient plus.

Nicolas éprouvait de la colère à sentir ses yeux se mouiller.

--Les capitaines, demanda tout à coup Jeanneton, gagnent-ils beaucoup

d'argent?

--Non, répondit Nicolas, pas beaucoup.

Il se mit à chercher d'autres paroles, et n'en trouva point. Il ne se

souvenait point d'avoir été jamais dans un embarras si cruel.

--C'est que, dit Jeanneton, la petite Greete n'a plus de robe, et

Fritzau marche sans souliers.

Nicolas s'écria:

--Je veux bien donner une robe à la petite Greete et des souliers à

Fritzau!

Elle lui tendit sa main, qu'il osa toucher à peine: une belle main

d'enfant, trop rose, où le réseau des veines était presque aussi bleu

que les «ne m'oubliez pas».

Oh! certes, jamais Nicolas ne devait l'oublier!

--Tenez mon panier, reprit-elle.

Et la voilà partie, lui laissant entre les mains sa corbeille de

chèvrefeuille noir, qui était grande parce qu'elle portait à manger

chaque jour pour toute la famille.

Il y avait au revers de la pente un églantier rouge, où brillait la

dernière rose. Jeanneton la cueillit, et aussitôt son rire d'or éclata

pendant qu'elle disait:

--La méchante! elle m'a piquée!

Et, bondissant, elle revint vers Nicolas, qui ne savait comment tenir le

panier.

--Tenez, dit-elle, je vous aime bien. Voilà pour la robe de Greete et

pour les souliers de mon Fritzau.

Il prit la rose et baisa le bout des doigts, où il y avait une perle de

corail.

--Mon sang vous est resté aux lèvres, murmura Mlle de Vandes, qui pâlit

légèrement.

Et ils marchèrent côte à côte vers le moulin qui tournait en jetant à

intervalles égaux ses deux notes mélancoliques. Ils ne disaient plus

rien.

Pour passer le pont tremblant, le chevalier voulut soutenir sa compagne;

mais d'un saut de biche, elle gagna l'autre bord.

--Vous ne savez pas, dit-elle, on m'a parlé de vous, ce matin.

--De moi? fit Nicolas, qui donc?

--La pauvre Lisela.

--Est-ce qu'elle me connaît?

--Du tout... mais je lui racontais que vous étiez si bon pour mon

père!... Est-ce vrai que ceux qui sont pour quitter cette terre voient

les choses de l'avenir?

--On dit cela, répliqua le chevalier.

--J'ai tant de peur, continua Jeanneton, que Lisela ne s'en aille en

laissant tous les pauvres petits abandonnés!

--Et que vous disait-elle de moi? demanda le chevalier.

--Eh bien! répliqua Jeanneton après avoir hésité l'espace d'une

demi-seconde, elle me disait que nous étions destinés à mourir jeunes,

moi et vous...

La cloche du déjeuner sonnait au Cloître. Ils rentrèrent. Quelques mois

après, Nicolas écrivait une belle lettre au Vigan. La lettre annonçait à

son père et à sa mère (les meilleures gens du monde) que le régiment

d'Auvergne était toujours cantonné au pays de Gueldre.

Il faut bien vous dire que la guerre ne se faisait pas alors comme

aujourd'hui. Les généraux prenaient leur temps et buvaient la victoire

ou la défaite à petites gorgées. On se tâtait le long des frontières.

L'idée d'aller à Berlin ne serait venue à aucun général français, et le

grand Frédéric lui-même aurait passé pour fou à ses propres yeux si la

pensée de prendre Paris lui eût traversé la cervelle.

La lettre de Nicolas ne contenait aucun récit de bataille en Europe;

mais elle était toute bourrée de hauts faits indiens, et racontait

l'épopée de Dupleix que Nicolas avait toute fraîche dans sa mémoire,

puisqu'il venait de l'écrire sous la dictée de l'ancien gouverneur.

Nicolas ajoutait qu'il avait le bonheur d'être admis familièrement dans

la retraite du plus grand homme de ce siècle, et par une transition plus

ou moins habile, arrivant à Mlle de Vandes, il demandait à son père et à

sa mère l'autorisation de solliciter sa main. La lettre se terminait

ainsi:

«Je ne puis dire que j'aie l'espoir d'être accueilli, car je mesure la

distance qui me sépare du conquérant de l'Inde. Mais Mlle de Vandes a

daigné me permettre la démarche que je tente, et le bonheur de ma vie

est attaché à cette union.»

Courrier par courrier, c'est-à-dire au bout de deux mois, le chevalier

reçut la réponse de sa famille, qui lui faisait savoir qu'elle était en

bonne santé et témoignait l'espérance que «la présente» le trouvât de

même. L'année n'avait pas été bonne pour les mûriers, et les vers à soie

avaient eu malheureusement la jaunisse. Demi-récolte de vin et chute

d'une cheminée du vieux manoir, qui avait tué, en tombant, le chat de la

tante Olive. Fargeau, le valet des chiens, était mort de vieillesse, et

l'on parlait du mariage de la deuxième fille de Peyroux, le fermier;

mais quant à écouter les sottises et impertinences que lui, Nicolas,

disait du Gange et de Pondichéry, du Pendjâb, de Visapour, des Cipayes

et de la nièce de cet aventurier, Joseph Dupleix, marquis pour rire,

banqueroutier, etc., etc., il pouvait bien (toujours lui, Nicolas) rayer

cela de ses papiers.

On n'allait pas, au Vigan, jusqu'à contester l'existence même de l'Inde,

puisqu'il en était question dans les histoires de l'antiquité; mais on

savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les tromperies,

menteries et faridondaines des marchands et des voyageurs. Jamais

personne au monde n'avait ouï parler de ce Bussy-Castelnau que Nicolas

comparait à Alexandree le Grand. Pensait-il s'adresser à des béjaunes?

Il lui était enjoint, sous peine de malédiction, de rompre toutes

relations avec ce nid d'intrigants, de laisser sa demoiselle Jeanneton

pour ce qu'elle était et de songer qu'il y avait là-bas au pays, une

«pigeonne» bien mignonne, sa cousine Amillou, à la vérité un peu bossue,

mais qui n'avait jamais couru le Bengale et qui l'attendait au pays.

La lettre se terminait par des espoirs mystérieusement exprimés,

relatifs à l'avènement de M. Choiseul-Stainville, à qui la mère tenait

un peu par le Croizat de Caraman. Le père comptait entreprendre un

voyage de Paris pour voir le cousin ministre et pousser les affaires.

«Ce n'est pas, était-il dit, au moment où tu vas peut-être monter

colonel, que tu as à t'embobiner dans une maison ruinée, qui est en

procès avec ses associés et dont le chef a été savonné marquis depuis

dix ans, tout au plus. Reste tranquille, et ne nous parle jamais de

pareille mésalliance.»

Nous avons pu voir que, de son côté, Joseph Dupleix, peut-être avec plus

de raison, n'était pas un partisan très chaud de l'union de sa nièce

avec le chevalier d'Assas. Les choses restèrent ainsi. Nicolas et

Jeanneton s'aimaient et ne se le disaient point. À quoi bon? Ils avaient

tous les deux le coeur grand et fidèle.

Il arriva que Dupleix, au fond de sa retraite, fut repris, un jour,

d'espérances ambitieuses. Il partit du Cloître comme on s'enfuit, avec

un vieux valet indien qu'il avait, et les trois femmes dévouées à son

malheur attendirent en vain de ses nouvelles. Le chevalier, quoiqu'il

n'eût plus pour prétexte son métier de secrétaire honoraire, n'avait

point discontinué ses visites. Il était, à vrai dire, la seule

consolation de Mme de Bussy. Au bout de deux semaines, un soir, Mlle de

Vandes lui dit tout haut devant sa tante et sa cousine:

--Si nous avions un ami à qui il fût possible de faire le voyage de

Paris, nous serions délivrées de nos inquiétudes.

Ce jour-là même Nicolas demanda un congé à M. de Soleyrac, et le

lendemain, il partit.

Nous savons ce qui s'ensuivit, nous savons aussi qu'à trois semaines de

distance, plusieurs lettres importantes ayant été reçues au Cloître,

Jeanneton, seule valide entre les deux autres Jeannes malades, s'était

mise en route à son tour, sous la garde d'une servante de confiance.

Nous avons vu son arrivée à l'hôtellerie des Trois Marchands, nous

connaissons le contenu des dépêches qu'elle apportait; nous savons enfin

qu'en présence de la catastrophe amenée par ces désastreuses nouvelles

Nicolas, prenant son courage à poignée, s'était déterminé à risquer une

visite à son illustre allié le ministre.

Il nous reste à dire qu'aussitôt après son entrée dans la grande

antichambre où son ancien camarade des dragons d'Aubigné avait eu la

condescendance de le faire admettre, à la profonde surprise de

l'huissier Chenu et de toute la livrée, l'inspecteur Marais, au lieu

d'achever l'histoire du démon Rohault, de Fécamp, qui était femme, et

d'éclairer enfin la question de savoir ce que cette nièce de Cartouche

dit à Sa Majesté dans la forêt de Fontainebleau, se rejeta vivement en

arrière et rentra dans le corridor, entraînant l'huissier avec lui

d'autorité.

--Nous en étions, commença celui-ci, à reconnaître qu'il y a

superstition et superstition. Moi, je prétends qu'une fourchette croisée

sur un couteau de table...

Mais il fut interrompu par Marais, qui dit d'un ton sec:

--Si vous ne me faites pas pénétrer à l'instant même auprès de

Monseigneur, mon cher M. Chenu, je vous laisse la responsabilité entière

de ce qui en peut résulter. Voyez si vous voulez perdre votre place!

Le dernier chevalier · 第 24 / 41 题