Dès qu'elle aperçut cette dernière, madame de Beaufort se
précipita de son côté avec un air de triomphe.
-- Je ne m'étais pas trompée, dit-elle. C'est cette femme qui a
préparé la fuite de ma fille.
Miss Fanny eut un sourire méprisant.
-- Votre fille! répondit-elle en se dressant devant madame de
Beaufort.
Mais la colère de celle-ci était trop violemment excitée en ce
moment, et c'est à peine si elle tint compte de l'interruption et
du ton dont elle était faite.
-- On la cache, répliqua-t-elle; on veut nous la dérober.
-- Elle n'est plus ici, interrompit encore miss Fanny.
-- Vous mentez!
-- Elle est partie, vous dis-je.
-- C'est faux!
-- Eh bien, cherchez!
Madame de Beaufort adressa un geste impétueux aux soeurs, et
aussitôt celles-ci se répandirent curieuses et fureteuses à
travers les chambres du rez-de-chaussée et du premier étage.
Mais l'investigation ne devait amener aucun résultat, et quand
madame de Beaufort les vit reparaître, elle ne put réprimer une
exclamation de rage.
-- Rien! dit-elle. Oh! vous paierez cher une telle audace!
-- Peut-être, répartit Fanny Stevenson.
-- M. de Beaufort ne manquera pas de vous demander compte...
Miss Fanny eut un sourire ironique.
-- M. de Beaufort! répéta-t-elle d'un ton mordant. C'est lui, en
effet, que j'aurais désiré voir, et s'il se trouvait ici en ce
moment, je ne pense pas qu'il pousserait l'imprudence jusqu'à me
demander de quel droit je suis venue arracher à votre haine la
malheureuse enfant que vous voulez m'enlever!
-- Ainsi, vous refusez de la rendre?
-- Je refuse! répondit miss Fanny avec fermeté.
Et s'approchant de madame de Beaufort, elle ajouta à voix plus
basse et plus ardente:
-- Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Vous ignorez qu'en
outre de ce nom de Fanny Stevenson que je tiens de mon père, il en
est un autre que je tiens de mon époux, et celui-là! craignez, si
vous me poussez à bout, qu'il ne me prenne fantaisie de réclamer
les droits terribles qu'il me donne.
Madame de Beaufort ne répondit pas tout de suite.
Les dernières paroles de miss Fanny l'avaient-elles frappée? Un
sentiment nouveau s'était-il fait jour en elle? Ce fut inconscient
peut-être, mais elle se tourna lentement vers les soeurs, qui
écoutaient étonnées, et leur faisait signe de s'éloigner.
-- Allez, mes soeurs, dit-elle, je vous remercie du concours que
vous m'avez prêté et dont je n'ai plus besoin désormais;
mademoiselle de Beaufort a été enlevée, c'est à la justice
maintenant qu'il appartient d'agir; mais avant de rien
entreprendre, il faut que cette femme parle, et, pour obtenir ce
que j'en attends, il importe que je reste avec elle.
Pendant que madame de Beaufort s'exprimait ainsi et que les soeurs
gagnaient lentement la porte, Fanny Stevenson s'était assise,
impassible et sombre, plongée dans ses réflexions amères,
attendant l'instant où elle allait se trouver devant sa rivale.
Ce ne fut pas long.
Et lorsque la dernière religieuse se fut éloignée, elle vit venir
à elle madame de Beaufort, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, la
lèvre tordue par une expression implacable et farouche.
-- Et maintenant, dit-elle d'un accent plein de fièvre, personne
ne nous écoute; vous pouvez parler, répondez-moi.
-- Qu'avez-vous à me demander que vous ne sachiez déjà? répliqua
miss Fanny Stevenson; vous m'avez volé ma fille et je l'ai
reprise. Qu'y a-t-il là dont vous ayez à vous plaindre! Maintenant
Edmée est en mon pouvoir et je saurai la garder! Il y a assez
longtemps que je suis privée de ses caresses, et aucune puissance
humaine ne l'arrachera de mes bras. D'ailleurs, elle a choisi
elle-même, sans hésiter, allant confiante et émue vers celle de
ses deux mères qui l'aimait! Car, et c'est là ce qu'il y a
d'atroce et ce qui vous condamne, depuis le jour où elle est
entrée dans votre demeure vous n'avez cessé de la traiter en
étrangère ou en ennemie. Elle ne demandait qu'à vous aimer, et
vous l'avez repoussée toujours, d'abord avec froideur, plus tard
avec haine! Voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Pauvre
chère Edmée, Oh! tenez, si vous l'aviez entourée de douceur et de
bonté; si vous aviez pris pitié de sa condition misérable; si vous
n'aviez pas tenté de la cloîtrer indignement, lui refusant ainsi
sa part d'amour et de bonheur! peut-être me serais-je attendrie et
aurais-je gardé le silence, me contentant de la voir heureuse par
une autre, évitant d'éveiller ses tristesses, ne demandant à Dieu
que de lui continuer cette sérénité que vous lui eussiez faite.
Mais non! Vous avez torturé sa pauvre âme candide qui ne savait
rien du monde et s'effrayait de votre indifférence. Vous ne lui
avez pas même offert le mensonge de l'affection maternelle, de
sorte que la pauvre abandonnée n'avait pour tout refuge que le
coeur effaré et faible de son père. Eh bien! voilà ce qui a
réveillé en moi toutes les colères et toutes les indignations; je
suis sa mère, j'ai repris mon enfant, et prenez garde maintenant
que je ne vous rende à mon tour tout ce que vous lui avez fait
souffrir.
Madame de Beaufort, qui avait écouté sans interrompre, haussa
imperceptiblement les épaules, pendant qu'un sourire ironique
relevait le coin de sa lèvre.
-- Vous voulez vous venger? dit-elle d'un ton railleur, et l'on
m'en avait déjà prévenue, mais, vous voyez, que vos menaces ne
m'ont pas effrayée, et demain...
-- Demain, interrompit violemment Fanny Stevenson, demain, vous ne
serez plus peut-être que la maîtresse, de M. de Beaufort.
-- Vous croyez?
-- J'en suis sûre.
-- On m'a dit, en effet, que miss Fanny Stevenson avait eu la
précaution de se procurer un double de l'acte authentique de son
mariage avec le comte de Simier.
-- On vous a dit vrai.
-- Si ce document était en votre possession, vous, l'auriez déjà
produit.
-- Ah! vous avez raison, et c'est ainsi sans doute que vous auriez
agi!... Mais, moi, j'ai eu peur. Pourquoi le cacherais-je? À la
veille d'atteindre enfin le but si ardemment poursuivi, instruite
de vos projets, certaine que c'est vainement que l'on
s'adresserait à votre coeur de marbre, j'ai craint de votre part
quelque résolution extrême, quelque attentat odieux contre la
pauvre victime innocente, et, avant d'agir, j'ai voulu m'assurer
que ma fille n'avait plus rien à redouter de vous.
-- De sorte que maintenant...
-- Edmée est entre des mains qui sauront la protéger et la
défendre.
Madame de Beaufort fit un geste de condescendance ironique.
-- Tout cela est parfait, dit-elle sur un ton de persiflage, et je
commence à croire vraiment à l'existence de ces importants
documents.
-- Vous raillez!
-- À Dieu ne plaise! Seulement, après avoir pensé que j'avais
affaire avec une fille que M. Beaufort avait honoré d'un caprice
sur la côte d'Amérique, il m'est doux de reconnaître que je
m'étais trompée, et que j'ai devant moi une véritable comtesse de
Simier.
-- Dans quelques heures, mademoiselle Wilson n'en doutera plus.
-- Elle en sera ravie! toutefois, vous me permettrez bien
d'attendre que je vérifie par moi-même... car, en dépit de vos
assurances, j'ai bien quelque raison de croire que vous vous
trompez vous-même; ne voulant pas admettre que vous ayez
l'intention de nous tromper.
-- Comment cela?
Madame de Beaufort s'était rapprochée, le regard chargé de lueurs
sombres.
-- Mon Dieu! c'est fort simple, poursuivit-elle; et vous comprenez
bien, n'est-ce pas, que dans la situation menaçante où je me
trouvais, j'ai dû me renseigner sur votre compte et vous faire
surveiller avec soin?
-- Eh bien?
-- Eh bien! je ne mettrai aucune hésitation à déclarer qu'en effet
il paraît que vous avez entre les mains des papiers fort
compromettants pour M. de Beaufort et pour la femme à laquelle il
a donné son nom.
-- C'est Gobson qui vous a dit cela?
-- Lui ou un autre, qu'importe! Mais ce qu'il y a de
particulièrement intéressant dans la communication qui m'a été
faite, c'est que, par une mesure de prudence que l'on ne saurait
trop louer, vous avez cru devoir confier le précieux dépôt à la
loyauté d'un homme qui avait toutes les qualités humaines pour
justifier ce choix.
-- Vous le savez?
-- Gobson est un homme habile entre tous; il avait fouillé votre
cellule, et n'avait rien trouvé; alors, il s'est renseigné, il a
écouté aux portes, et en peu de temps il est parvenu à la
conviction que l'homme loyal dont vous avez fait votre confident
ne pouvait être que M. Gaston de Pradelle.
Instinctivement, pendant que madame de Beaufort parlait, miss
Fanny Stevenson se sentait envahir par le vague soupçon de la
vérité.
Madame de Beaufort, menacée dans son bonheur, était capable de
tout pour conjurer le danger, et miss Fanny se rappelait que
Gobson était venu chercher Gaston et qu'il s'était éloigné en sa
compagnie.
L'idée d'un crime traversa son esprit, et elle se prit à
frissonner.
Madame de Beaufort, qui l'observait, comprit ce qui se passait en
elle; elle ne voulut pas lui laisser le temps de s'abandonner à
l'effroi qui la gagnait, et reprit presque aussitôt:
-- Eh non! dit-elle sur le même ton railleur, ne vous effrayez pas
ainsi, et si implacable que vous me supposiez, ne croyez pas que
je me sois oubliée jusqu'à concevoir l'idée de me débarrasser par
un crime du jeune commandant que vous destinez à votre fille! Nous
avons des intérêts opposés, voilà tout! Et nous les protégeons de
notre mieux, chacun de son côté... Qui peut y trouver à redire?
Seulement, ne vous plaignez pas trop, si demain, quand vous
redemanderez à M. Gaston de Pradelle les parchemins que vous lui
avez confiés, il vous répond qu'il en a été dépouillé cette nuit,
dans un odieux guet-apens!...
Miss Fanny étouffa un cri de colère folle et fit un mouvement,
comme pour sauter à la gorge de madame de Beaufort.
Celle-ci s'inclina.
-- À demain donc, miss Fanny, ajouta-t-elle en gagnant la porte,
j'espère que cette nuit vous portera conseil et que vous vous
montrerez moins menaçante et plus traitable.