Edmée se rejeta brusquement en arrière, épouvantée de ce qu'elle
venait d'entendre.
-- Ah! que dites-vous-là? balbutia-t-elle palpitante et en proie
au plus violent désordre.
Miss Fanny eut un ricanement sec et strident.
-- Voyons, chère enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas
ainsi et n'ayez pas peur d'une pauvre femme qui n'aime que vous au
monde, et qui ne veut et n'ambitionne rien autre chose que de vous
voir heureuse. Écoutez-moi, répondez-moi; il n'est pas possible
que, depuis longtemps déjà, vous ne vous soyez pas aperçue d'un
détail qui a frappé tous ceux qui vous ont approchée. C'est que
tandis que votre père vous entourait de toute son affection et de
toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous témoignait, elle,
qu'une grande froideur, et réservait toutes ses caresses pour
votre soeur. Est-ce vrai?
-- Peut-être!
-- Vous l'avez remarqué!
-- Quelquefois.
-- Et vous ne vous êtes jamais demandé la cause de cet
éloigneraient qu'elle paraissait éprouver pour vous?
-- Si je l'ai remarqué, je ne m'en suis jamais plainte, et j'ai
pensé qu'à mon insu je lui avais sans doute donné quelque sujet de
mécontentement.
-- Des reproches qu'elle pourrait vous adresser, il n'y en a qu'un
qu'il faille retenir.
-- Lequel?
-- C'est que vous êtes la fille de M. de Beaufort et non la
sienne.
-- Mon Dieu!
-- Et pour cela, elle vous hait. Votre présence lui est odieuse,
et elle ne sera tranquille et rassurée que lorsqu'elle vous aura
cloîtrée vivante ou enterrée morte.
-- Ah! cher et excellent père! murmura Edmée avec un sanglot,
comme il a dû souffrir et combien je vais l'aimer davantage!
Miss Fanny ne répondit pas.
La touchante résignation de la douce enfant la pénétrait dans ses
sentiments maternels, et elle était bien près elle-même d'éclater
en sanglots.
Mais elle réagit contre cette défaillance et ne tarda pas à
reprendre.
Seulement, comme elle allait poursuivre, Edmée venait de faire un
mouvement sous l'empire d'une sensation nouvelle et elle attendit.
Edmée hésita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur
elle-même, elle s'approcha de miss Fanny et baissa la voix.
-- Vous savez donc l'histoire du passé? interrogea-t-elle d'un
accent troublé.
-- Oui, chère enfant.
-- Vous avez connu mon père?
-- Beaucoup.
-- Il y a longtemps?
-- Il y a près de vingt années.
-- Mais alors...
-- Quoi? Achevez.
-- Ma mère! Vous l'avez connue aussi?
-- Sans doute.
-- Et... elle est morte?
Edmée était à bout de force; sans trop savoir ce qu'elle faisait,
elle se jeta éplorée dans les bras de miss Stevenson.
-- Morte, non, pauvre âme aimée, dit celle-ci, rassurez-vous, elle
vit!
-- Est-ce possible?
-- Vous la verrez.
-- Ne me trompez pas.
-- Eh! qui aurait la cruauté de vous tromper, chère ange! Non,
elle vit, je le répète... et un jour, bientôt peut-être, elle vous
dira elle-même tout ce qu'elle a souffert de vous avoir perdue, et
la joie qu'elle a ressentie quand elle vous a retrouvée!
-- Mais d'où vient qu'elle m'a abandonnée? interrogea encore
Edmée, qui avait peine à se retrouver au milieu des idées confuses
qui lui venaient.
-- Est-ce qu'une mère peut abandonner son enfant? répartit
vivement miss Fanny.
-- Cependant...
-- Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont été son
triste lot dans cette vie misérable qu'elle a menée; elle n'était
coupable que d'avoir trop aimé et d'avoir eu confiance, et on a
indignement abusé d'elle. Après son abandon, dont elle ne veut
plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille.
Pauvre enfant! qui n'avait pas demandé à vivre, et à laquelle elle
ne demandait qu'à consacrer ses jours!... Mais on n'a pas voulu
lui laisser cette joie suprême.
-- Qui cela?
-- Un jour, on la lui a ravie, et on l'a enfermée entre les murs
d'une étroite prison où elle n'entendit jamais que la tempête
déchaînée, où nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa
fille.
-- C'est horrible!
-- Et ce supplice, que l'on ne souhaiterait pas à son plus cruel
ennemi, ce supplice a duré dix années, dix années, entendez-vous?
pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu'une chose, qui
était de mourir sans avoir revu et embrassé son enfant.
-- Pauvre mère!
-- Oui, plaignez-la, chère Edmée, aimez-la surtout!... car
désormais elle n'a plus que vous au monde, et vous seule pourrez
la consoler de toutes les souffrances qu'elle a endurées.
-- Ah! vous lui direz que je veux la voir.
-- Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille!
-- Pourquoi n'est-elle pas venue déjà?
-- Elle était obligée à une grande prudence.
-- À quel propos?
-- Madame de Beaufort fait épier toutes ses actions.
-- Mais mon père?
-- Lui!
-- Il est bon, généreux.
-- Sans doute.
-- Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai...
-- Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n'est pas venu,
il ne faut pas qu'il sache... tout serait compromis!
-- Je ne vous comprends pas.
-- C'est que je ne vous ai pas tout dit.
-- Qu'y a-t-il encore?
Miss Fanny eut une seconde d'hésitation qu'elle surmonta bien
vite.
Elle prit dans ses bras l'enfant qui, cette fois, s'abandonna sans
crainte, et la serra follement contre sa poitrine.
-- Mieux vaut vous dire toute la vérité, poursuivit-elle d'un ton
âpre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont
graves. Je vous parlais de votre mère, tout à l'heure.
-- Oui, oui, parlez-moi d'elle.
-- Et je vous disais qu'elle était restée seule avec son enfant;
mais il y a un détail qu'il faut bien que vous connaissiez, car il
peut créer à M. de Beaufort un danger terrible.
-- Que dites-vous?
-- Cette femme n'était point indigne de l'amour que
M. de Beaufort, qui s'appelait alors le comte de Simier, avait
conçu pour elle; elle était jeune, de caractère léger, peut-être,
mais se rappelant toujours les sévères leçons de vertu qu'elle
avait reçues dans son enfance; et quand elle succomba, elle était
légitimement mariée au comte.
-- Mariée! répéta Edmée en tressaillant.
-- Vous comprenez bien?
-- Sans doute; mais alors, depuis...
-- Depuis, le comte put la croire morte.
-- Ah!
-- Et, en tout cas, l'incendie du presbytère de Smeaton, où avait
eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu'il ne restait plus
aucune preuve légale de cette union.
-- De sorte qu'aujourd'hui...
-- De sorte que si la malheureuse abandonnée voulait aujourd'hui
revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui
arriverait?
-- Oh! taisez-vous, c'est affreux? Et mon père le sait, sans aucun
doute, et voilà pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux.
Quelle épouvantable épreuve!
Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant
quelques secondes elle garda le silence.
Miss Fanny l'observait avec inquiétude.
Enfin, elle releva la tête, et, à travers l'obscurité, ses regards
s'attachèrent ardents et fixes à la soeur Rosalie.
-- Quelle effroyable aventure! reprit-elle d'une voix tremblante;
mais vous ne m'avez pas tout dit.
-- Que désirez-vous savoir encore?
-- Ma mère?
-- Eh bien!
-- Vous la voyez souvent. C'est elle probablement qui vous envoie
vers moi.
-- Ah! si elle pouvait vous dire elle-même tout l'amour qui est en
elle.
-- Je l'aime, moi aussi, et je suis disposée à lui faire oublier
tout ce qu'elle a souffert.
-- Elle n'a jamais demandé autre chose à Dieu. Seulement, elle ne
veut pas qu'on lui enlève son enfant; et cela, on ne peut le lui
refuser! Aussi, quand elle a appris la séquestration dont vous
étiez victime; quand surtout elle a compris que l'on allait vous
retrancher du monde pour vous enfermer dans un cloître, alors, la
révolte s'est faite dans son coeur, et elle a juré de rendre le
mal pour le mal.
-- Sans doute.
-- Qui oserait l'en blâmer?
-- Personne, assurément. Mais en agissant de la sorte, elle n'a
pas pensé qu'elle allait placer sa fille dans une situation
terrible.
-- Que voulez-vous dire?
-- Moi, j'ai été habituée à considérer M. de Beaufort comme le
meilleur et le plus affectueux des pères; et s'il lui arrivait
malheur à cause de moi, je sens bien que je n'y survivrais pas.
-- Edmée!...
-- Vous le lui direz, n'est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la
prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle
connaîtra mon âme tout entière. Voyez-vous, je suis bien jeune
encore, et j'ignore bien des choses; mais il est impossible
qu'elle ne soit pas touchée par les prières que je lui adresserai!
Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la révélation
que vous venez de me faire ne m'a pas étonnée autant que vous vous
y attendiez sans doute, c'est qu'il y avait en moi, depuis
longtemps déjà, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait
que madame de Beaufort ne m'aimait pas comme une mère doit aimer
son enfant. Vaguement j'avais l'instinct de la vérité, et dans mon
isolement je m'étais fait un idéal que je pusse aimer avec toutes
les tendresses, tous les abandons de l'amour filial: et si vous
saviez quel trésor d'affection je conservais au fond de mon coeur
à celle qui fut ma mère! Oh! elle peut être assurée que du jour où
je l'aurai retrouvée je ne la quitterai plus jamais, et son
désespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses
que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux
que la vengeance qu'elle médite, et qui ne ferait pas seulement le
malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement.
Voilà ce qu'il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez
les baisers de sa fille qui ne sera tout à fait heureuse que
lorsqu'elle pourra les lui donner elle-même.
En parlant ainsi, Edmée prit à son tour miss Fanny dans ses bras,
et la serra tendrement contre sa poitrine.
Mais presque aussitôt, elle se dressa inquiète et troublée.
-- Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappée de surprise.
-- Ce n'est rien, balbutia miss Fanny les joues baignées de
larmes; ce que vous venez de me dire m'a attendrie; je n'ai pas
été maîtresse de me contenir; cela a été plus fort que moi. Mais
je suis forte, voyez, et je saurai...
-- Mon Dieu! fit Edmée, c'est bizarre!
-- Quoi donc?
-- Ce que j'éprouve.
-- Qu'avez-vous?
-- Depuis que vous m'avez parlé de ma mère, depuis que je sais
qu'elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son
image se présente à moi, et alors...
-- Alors?...
-- Mais qui êtes-vous donc vous-même, qui me parlez avec tant de
bonté, qui vous intéressez à moi avec tant de dévouement?
-- Qu'importe?
-- Ne me cachez rien. Voyons, vous m'avez dit naguère que vous
aviez une enfant.
-- C'est vrai.
-- Qu'on vous l'avait enlevée, et que depuis vous la pleuriez
toujours. C'était une fille, n'est-ce pas?
-- Sans doute.
-- Quel âge aurait-elle aujourd'hui?
-- Mais...
-- Mon âge peut-être?
-- En effet.
-- C'est qu'alors... si vous saviez les idées qui me viennent.
-- Edmée!
-- Il y a si longtemps que je suis privée de ses caresses, et ce
serait une si douce joie de la presser contre mon coeur, en
l'appelant ma mère.
-- Ne parlez pas ainsi, ne m'ôtez pas le peu de force qui me
reste.
-- Mais c'est donc vrai?
-- Quoi?
-- Vous! C'est vous! Vous ne répondez pas? Ah! vous êtes ma mère!
Et que béni soit Dieu, qui m'envoie la plus douce consolation que
je pouvais attendre de lui, ma mère!...
-- Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aimée, murmura miss Fanny,
à bout de courage et donnant un libre cours à son amour maternel.
Oui! oui! c'est moi. Tu l'as compris et je n'ai pas la force de
repousser le bonheur qui m'est offert. Pauvre chère? Ah! il y a
longtemps que moi aussi j'attendais cette heure bénie. Ils t'ont
bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te séparer du
monde, te jeter dans un couvent, pour que l'écho du passé ne pût
venir jusqu'à toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrivée à
temps pour empêcher une pareille infamie.
-- Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edmée.
-- Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre
leurs mains.
-- Que craignez-vous donc?
-- Tout... Il faut tout craindre.
-- Mais je ne consentirai jamais...
Miss Fanny eut un geste violent.
-- Eh, sans doute! répliqua-t-elle d'une voix stridente, je ne
doute ni de ton amour ni de ta résolution, à cette heure... parce
que je suis là près de toi, et que je te soutiens de mon énergie
et de mon ardente affection. Mais que je m'oublie un instant, que
je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t'auront reprise,
et iront t'enfermer dans quelque cloître inconnu, loin de Paris,
au fond de la province, où jamais plus on n'entendra parler de
toi!
-- Croyez-vous que j'accepte un pareil sort?...
-- Pauvre cher trésor! Non... tu résisteras, priant et pleurant...
Mais est-ce que les prières et les larmes ont jamais attendri les
bourreaux?
-- Ah! mon père, du moins...
-- On ne le consultera pas. Cela se fera mystérieusement, à son
insu, et quand il l'apprendra, il sera trop tard, car le moment
psychologique sera venu, et toi-même tu auras été vaincue.
-- Que dites-vous?
-- Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! -- Oh! on n'emploiera
pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments
vivaces qu'une tyrannie brutale ne ferait qu'exalter... mais on
fera appel à ton amour filial, on t'enveloppera de mysticisme et
d'amour divin... on lassera peu à peu ta résistance, en te parlant
de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et
tendre qui pénétrera ton coeur, et un jour tu seras tout étonnée
toi-même d'avoir oublié... ta mère qui t'aimait tant, et l'homme
qui t'avait choisie comme la compagne sainte de sa vie.
-- Gaston! murmura faiblement Edmée.
-- Oui, Gaston! Comprends-tu? Et ce n'est pas ce que tu veux,
n'est-ce pas; car tu l'aimes!
-- Ma mère!...
-- Tu l'aimes, te dis-je; et n'est-il pas digne de ton amour?
-- Enfin, que me conseillez-vous? dit encore l'enfant tout
étourdie de ce qu'elle entendait.
Miss Fanny ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
-- Les instants sont précieux, dit-elle; madame de Beaufort
poursuit son but avec une vigilance implacable, et ton père, trop
bon, ne soupçonne rien de ce qu'elle prépare. Il faut donc se
hâter, car demain, peut-être, il sera trop tard, et l'on me
fermera l'entrée de cette communauté d'où l'on t'aura arrachée
toi-même.
-- Vous m'effrayez!
-- Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais que je ne te
conseillerai rien qu'une mère ne puisse demander à sa fille!
-- Que dois-je faire?
-- Il faut fuir!
-- Grand Dieu!...
-- Déjà, peut-être, madame de Beaufort est-elle avertie; la pensée
peut lui venir de profiter de cette nuit pour mettre à exécution
le projet qu'elle a formé.
-- Fuir! répéta Edmée avec un frisson... Mais songez donc!
-- J'ai songé à tout! C'est aujourd'hui samedi. À minuit, pour se
préparer à la célébration et à la communion du dimanche, toutes
les soeurs et quelques pensionnaires, se rendront à la chapelle;
tu t'y rendras, et je m'y trouverai aussi. Mais avant que l'office
ne soit fini, nous aurons quitté la communauté.
-- Et si l'on nous surprenait?
-- Il n'y aura, à cette heure, aucune surveillance au dehors. Nous
traverserons le verger sans être inquiétées, et Palmer nous
attendra dans la maison que tu as pu remarquer en face de ta
fenêtre.
-- Oh! comme je vais avoir peur!
-- Je n'ai pas voulu donner l'éveil en demandant une voiture, dont
l'arrivée pendant la nuit aux abords d'un couvent pourrait
paraître suspect. Nous partirons à pied, escortées de Palmer et de
Gaston, et, en moins d'une demi-heure, nous aurons rejoint celui
qui t'attend.
-- Gaston!
-- Tu consens, n'est-ce pas? Et demain, bien assurée qu'on ne
pourra plus t'enlever à mon amour, Gaston et moi, nous irons
trouver M. de Beaufort... ah! ne crains rien, car je jure, par ton
bonheur même, que je ne ferai rien qui puisse le troubler dans sa
sécurité. Est-ce convenu?
-- Je ferai ce que vous voudrez.
-- Et crois bien que tu n'auras rien à regretter.
Sur ces mots, miss Fanny embrassa tendrement Edmée, et s'éloigna à
pas rapides pour regagner sa cellule.
Edmée s'était laissée tomber accablée sur une chaise, et elle
resta une longue heure ainsi, repassant dans sa mémoire tout ce
qui venait de se passer.
Le premier coup de minuit la trouva dans la même attitude
recueillie et pensive.
V
Machinalement, quand elle entendit l'appel de la cloche, elle se
leva et fit quelques pas vers la porte.
Elle entendait autour d'elle, dans les couloirs du couvent, un
murmure de voix et de pas; les cellules s'ouvraient, se fermaient,
et les soeurs allaient à pas lents vers la chapelle qui était
située à l'extrémité de l'aile droite, et à laquelle on accédait
par un étroit et long corridor, percé de meurtrières comme dans
une véritable bastille.
Edmée jeta une mante sur ses épaules, couvrit ses cheveux d'un
voile épais, et prit à son tour le chemin de la chapelle.
Il faisait une nuit noire et fraîche; en passant près des
meurtrières, on percevait des bruits lointains, mais nulle des
pieuses filles ne s'occupait de ce qui s'agitait au dehors, et
elles ne songeaient qu'à l'office où elles se rendaient.
Edmée, elle, était profondément agitée.
Ce qu'elle allait faire, cette fuite à laquelle elle avait
consenti l'effrayait maintenant plus qu'elle ne l'eût cru tout
d'abord.
Elle n'avait pas réfléchi. Sa mère lui parlait d'un accent
pénétré, l'accablait de caresses, et le nom de Gaston revenait à
chaque moment dans ses paroles.
Elle ne pensait qu'à lui!
Mais depuis un moment bien des terreurs lui venaient; elle eût
voulu voir son père, lui raconter ce qui s'était passé, recueillir
un mot d'encouragement et de tendresse.
Comme elle arrivait à la chapelle, elle se croisa avec la
supérieure.
Elle l'avait peu vue encore, et elle lui avait paru froide et
sèche.
Cette fois, par exception, elle surprit un sourire sur sa lèvre.
Elle allait passer, elle l'arrêta.
-- Mon enfant, lui dit-elle d'un ton composé et doux, je suis
heureuse des dispositions où je vous vois. Priez Dieu du plus
profond de votre coeur; demandez-lui de vous envoyer un rayon de
sa grâce, et après l'office venez me trouver; il y a quelqu'un qui
aura à vous parler.
-- À moi, madame? fit Edmée étonnée.
-- À vous, oui, mon enfant; ne vous tourmentez pas, et croyez que
l'on s'intéresse à votre sort.
-- Mais, dites-moi au moins...
-- Tout à l'heure. Allez et élevez votre âme vers Celui qui seul
peut nous consoler.
Et elle entra à la chapelle et gagna la place qui lui était
réservée.
Edmée alla s'agenouiller dans un coin obscur, sans rien voir, pour
ainsi dire, sans rien entendre.
L'office commençait: elle fit un effort pour prier.
Mais elle ne le put pas.
Un sentiment supérieur s'emparait d'elle et l'absorbait tout
entière.
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis tout à coup elle sentit
une main la toucher vivement à l'épaule, pendant qu'une voix
murmurait à son oreille:
-- Ne bougez pas! disait la voix; ne vous retournez pas surtout.
C'est votre mère qui vous parle. Écoutez.
Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains et prêta une
oreille avide. La voix continua:
-- Madame de Beaufort est ici! Il n'y a plus à hésiter: cette
femme a tout appris, et comme je le prévoyais, vous êtes perdue!
-- Mon Dieu! sanglota Edmée.
-- Il faut choisir entre votre mère et cette femme; il faut
décider si vous voulez renoncer à Gaston qui vous aime et que vous
aimez!
Edmée garda le silence, mais miss Fanny vit un frisson remuer ses
épaules.
-- Tout est prêt, d'ailleurs, ajouta-t-elle; dans cinq minutes, je
serai à la porte de la sacristie, et j'espère encore que vous ne
me laisserez pas partir désespérée et seule: Edmée! Edmée!
La pauvre enfant continuait de se taire, retenant son souffle,
n'osant faire un mouvement.
Alors miss Fanny secoua la tête d'un air sombre, et glissant
doucement à travers les pieuses assistantes agenouillées, le front
baissé, elle gagna sans bruit la porte extérieure.
Il était temps.
Les soeurs commençaient à se retirer les unes se dirigeant vers la
sacristie, les autres reprenant le chemin de leurs cellules.
L'office était fini, mais la supérieure restait toujours
agenouillée.
Edmée se leva.
Elle n'avait rien résolu encore.
D'un pas chancelant, elle marcha vers le corridor qui menait, au
couvent; mais une fois arrivée là, elle se trouva seule et
s'arrêta.
C'était sa vie même qui se jouait en ce moment; elle pensa à son
père, puis à soeur Rosalie, puis à Gaston; elle pressa sa poitrine
de ses deux mains et, résolument, sans plus réfléchir, elle
descendit dans le verger et marcha droit devant elle.
Elle venait de se rappeler que madame de Beaufort l'attendait, et
elle ne voulait pas la revoir.
Elle avait baissé son voile, ramené les plis de sa mante sur ses
épaules, et elle se mit à marcher dans la nuit.
Du reste, elle ne fut pas longtemps seule.
Au bout de quelques secondes, elle entendit des pas précipités
derrière elle, et peu après Fanny Stevenson venait la rejoindre.
Les deux femmes n'échangèrent pas une parole.
Le moment était redoutable. Le moindre retard pouvait être fatal.
Miss Fanny se contenta de lui prendre le bras par un mouvement
brusque.
-- Vous êtes venue... c'est bien! dit-elle à voix rapide et basse.
Marchons!
Et elle l'entraîna.
Elles atteignirent bientôt la porte de l'enclos. Miss Fanny s'en
était procuré la clef; elle l'ouvrit d'un geste fébrile, et elles
en franchirent le seuil.
Puis elle marcha vers la maison abandonnée, qui, n'était qu'à
quelques pas.
-- Gaston nous attend! dit-elle encore à l'oreille d'Edmée.
Et elles pénétrèrent enfin dans la maison. Malheureusement, elles
devaient rencontrer là une première déception.
Gaston ne se trouvait pas au rendez-vous, Palmer seul les
attendait.
-- Et M. de Pradelle? interrogea vivement Fanny Stevenson.
-- M. de Pradelle était ici vers onze heures, répondit Palmer; et
il n'a pas quitté son poste jusqu'au premier coup de minuit.
-- Il est parti?
--Faites excuse, miss... M. de Pradelle est parti, parce que l'on
est venu le chercher, mais il va revenir.
-- Voilà qui est bien invraisemblable, dit la jeune femme. Qui
donc savait que M. de Pradelle fût ici?
-- Gobson.
-- Lui! Et que venait-il faire? Qui l'envoyait? que voulait-il?
-- Ça... je n'en sais rien! répondit Palmer. Seulement, il fallait
que ce fût bien important, car, dès que Gobson eut parlé au
commandant, ce dernier n'a pas hésité.
Un pli soucieux, creusa le front de Fanny Stevenson.
--Voilà qui est bizarre! murmura-t-elle. Il y a là quelque
machination nouvelle que dans sa loyauté le commandant n'a pas
pénétrée... pourvu que...
Et prise d'une pensée subite, elle entraîna Palmer à l'écart, et
se pencha avidement à son oreille.
-- Est-ce que par hasard, dit Fanny avec un frisson,
M. de Pradelle portait Sur lui les parchemins que je lui ai
confiés?
Palmer s'inclina d'un air singulier.
--C'est probable, répondit-il; car, depuis le jour où vous les lui
avez remis, je suis certain qu'il ne les a pas quittés. Fanny
Stevenson devint blême.
-- Plus de doute, se dit-elle, comme se parlant à elle-même; et
pourtant j'hésite encore à croire que la pensée d'un pareil crime
soit venue à cette misérable...
Elle n'acheva pas.
Une rumeur, venant du couvent, avait frappé son oreille, et elle
s'était tournée vers Edmée, qui n'avait rien perdu de ce qui
s'était passé.
-- Notre fuite est découverte, dit-elle; il ne faut pas rester une
minute de plus. Partez, ou vous êtes perdue!
-- Ne nous accompagnez-vous pas? demanda Edmée étonnée.
-- Non! je reste. Madame de Beaufort est là! C'est elle qui mène
tout ceci. Je veux savoir enfin ce que j'ai à redouter de cette
femme. Mais ne craignez rien, chère enfant, ajouta-t-elle en proie
à une terrible inquiétude, qu'elle s'efforçait de dissimuler,
Palmer vous accompagnera, lui. Il connaît les chemins, il sait où
trouver une station de voitures; avant une heure, vous serez en
lieu sûr et à l'abri de toute recherche.
-- Ah! nous avons eu tort peut-être... balbutia Edmée tremblante.
-- Non, non, prenez courage. Écoutez! Ils approchent. Par grâce,
par pitié, mon Edmée chérie...
Et, s'adressant plus particulièrement à Palmer:
-- Allons, dit-elle d'un ton impérieux, partez, et n'oubliez pas,
vous surtout, que vous me répondez de ma fille!
Palmer salua d'un air ironique, qui, en toute autre circonstance,
eut certainement frappé la malheureuse mère, mais l'imminence du
danger lui enlevait à cette heure sa pénétration ordinaire, et
elle ne remarqua même pas qu'au moment de franchir le seuil de la
maison l'ex-capitaine d'armes de la marine américaine avait failli
trébucher contre le pas de la porte.
Un instant après, ils avaient disparu, et presque aussitôt madame
de Beaufort, accompagnée d'un grand nombre de soeurs, faisait
irruption dans la chambre où Fanny Stevenson les attendait.