Maxime, à qui sa qualité de cousin permettait certaines privautés
que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime
prit la jolie enfant dans ses bras et déposa un pur baiser sur son
front.
-- Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en même temps; vous êtes tout
émue et tremblante.
-- Mademoiselle Edmée ne vous accompagne pas? interrogea à son
tour Gaston de Pradelle.
Mariette poussa un profond soupir.
-- Non, monsieur Gaston, répondit-elle avec effort. Edmée ne
viendra pas, et c'est à cause d'elle que vous me voyez dans cet
état.
-- Qu'est-il arrivé? fit Maxime.
-- Ah! je n'en sais rien; mais tout de même, c'est terrible.
-- Quoi donc?
-- Je vais vous dire; vous savez -- en tout cas, je vous
l'apprends -- qu'Edmée est ma meilleure amie, pour mieux parler,
ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou
nous rêvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que
moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas
de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous
pensons, et quand Edmée a un chagrin, si petit qu'il soit, elle
essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de
suite. Eh bien, aujourd'hui, ça n'a pas manqué. M. de Beaufort
était venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annoncé
qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en
pouvait plus!
-- C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encore
Gaston.
-- Ce n'est pas pour cette raison.
-- Eh! quelle autre?
-- Vous allez voir! Nous étions donc rentrées à l'étude, sans
qu'elle eût pu me dire ce qui la rendait plus mélancolique encore
qu'à l'ordinaire, et nous chuchotions: elle résistant à mes
sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son
chagrin, quand tout à coup un grand silence se fait, toutes les
pensionnaires se lèvent et nous voyons entrer madame la
supérieure.
-- Diable! fit Maxime sur un ton enjoué; cela devenait grave.
-- Très grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame
la supérieure ne se montre que rarement, dans les grandes
occasions, et il fallait une cause bien sérieuse pour qu'elle
dérogeât ainsi à ses habitudes.
-- Que voulait-elle?
-- Madame la supérieure dit, en entrant, quelques mots à voix
basse à la soeur qui était allée la recevoir, et moi qui observais
celle-ci, je vis qu'en réponse à la question qui lui était
adressée, elle désignait du geste la place où se trouvait Edmée.
-- Et alors?
-- Alors, madame la supérieure s'avança de son air le plus
majestueux et vint droit à mademoiselle de Beaufort.
-- Que lui dit-elle?
-- Oh! ce ne fut pas long!... «Mademoiselle, dit-elle, je viens de
voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue
conversation à votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle
m'a fait part, et j'espère que vous voudrez bien vous y soumettre.
Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres;
vous viendrez avec moi, nous aurons à causer, et je ne doute pas
que vous ne vous montriez obéissante, comme je me plais à
reconnaître que vous l'avez toujours été...» Edmée était blanche
comme un suaire; ses lèvres tremblaient. Elle n'eut pas la force
de répondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard
désespéré. Il s'en fallut de bien peu que je n'éclatasse moi-même
en sanglots! Et quand je la vis disparaître, suivant madame la
supérieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc,
incapable d'avoir une idée.
-- Et c'est tout ce que vous savez!... interrogea Gaston d'une
voix altérée.
-- C'est tout, répondit Mariette.
-- Pauvre enfant! fit à son tour Maxime en tapotant les petites
mains de la jolie enfant: cela vous a bouleversée.
-- Il y a bien de quoi, je suppose.
-- Qui sait? Vous vous effrayez peut-être à tort. Quel danger
pouvez-vous prévoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille;
elle veut probablement la reprendre près d'elle au moment où son
mari s'éloigne. Il n'y a rien là que de très légitime et de
naturel.
-- C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edmée est
devenue, je resterai avec mes appréhensions.
Machinalement après cet incident, Maxime entraîna Mariette dans un
coin du parloir, et aussitôt ils s'engagèrent dans une
conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre.
Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres pensées en tête!
Vingt fois, pendant le court récit de Mariette, elle s'était levée
à demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prête à se
précipiter vers la jeune fille à laquelle elle eût voulu adresser
mille questions qui se pressaient sur ses lèvres.
Quand Mariette eut fini, elle retomba accablée sur sa chaise, et
par un geste saccadé et violent, elle ramena son voile sur ses
yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage.
Gaston, qui était non moins ému qu'elle, s'approcha à pas discret
et se pencha doucement.
-- Miss Fanny, dit-il à voix basse, comme un souffle.
Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra
à la briser.
-- Vous avez entendu, n'est-ce pas? répondit-elle d'un accent mal
contenu.
-- Que craignez-vous?
-- Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde...
Malheur à eux s'ils tentent de toucher à cette enfant?
-- Croyez-vous qu'ils en aient la pensée?
Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire
d'insensée.
-- C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! répondit-
elle; elle a éloigné son mari, dont elle redoute la faiblesse,
pour rester seule maîtresse et libre d'agir à sa guise; mais elle
a compté sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et
ne sait pas ce dont peut devenir capable une mère qu'on a privée
pendant dix-sept années de la vie et des caresses de son enfant.
-- Ne vous laissez pas aller à cette colère aveugle.
Miss Fanny jeta à Gaston un regard dont l'éclat d'acier pénétra
jusqu'au plus profond de son être.
-- Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi,
et qui pouvez rester calme en présence de ce qui se prépare?
Mais à quoi bon récriminer, ajouta-t-elle aussitôt? Il faut agir.
Vous m'avez promis votre concours, j'espère que vous ne songez pas
à me le refuser.
-- Ah! sur ma vie!
-- C'est bien.
-- Que faut-il faire?
-- Rien en ce moment. Avant de prendre une résolution, je veux
savoir. Cette supérieure! On doit lui avoir dit... Je me ferai
adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais
je saurai. Et quand vous viendrez chez François, je vous dirai ce
que j'aurai appris.
-- Alors nous nous verrons ce soir?
-- C'est cela.
-- À la même heure qu'hier?
-- À la même heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la
séparation; j'ai hâte de me retirer et d'aller me recueillir.
Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on
entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant
égayer le coin obscur du parloir où ils s'étaient réfugiés.
Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques
minutes.
-- Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue
ironique.
-- La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous
reverrai demain, après-demain, tous les jours, jusqu'à mon départ.
-- Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une
heure avec une petite fille.
-- Vous êtes méchante!
-- Moi!
-- Oui! vous! Vous! chère enfant, car vous savez que je n'ai à
Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne
pas avoir deviné tout le bonheur que j'éprouve à tenir, pendant
une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes.
-- Maxime!
-- Cela vous déplaît que je vous parle ainsi!
-- Oh! ne le croyez pas.
-- Alors, vous m'aimez un peu?
-- Un peu! Non, mais de toute mon âme, et de toute la
reconnaissance que je vous ai vouée depuis le premier jour où je
vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois répondre?
-- Oui, oui, chère Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je
n'avais pas espéré davantage... et pourtant peut-être y aurait-il
plus encore.
-- Vraiment!
-- Si vous vouliez?
-- Eh mais, je ne demande pas mieux! répondit l'enfant; il faudra
me dire, et croyez que si je puis...
En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce
malice, et ses yeux se voilaient coquettement à demi.
Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer
contre sa poitrine, par un emportement irréfléchi, quand la voix
de soeur Rosalie vint le rappeler à la réalité de la situation.
-- À demain, bien sûr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un
regard qui eût été effronté, s'il n'eût été naïf.
-- Oui, oui, à demain! répondit Maxime ébloui.
Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue.