Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et
descendit au jardin, où l'attendaient Mariette et soeur Rosalie.
Mariette, qui brûlait d'impatience, la prit aussitôt par le bras,
l'entraîna dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions.
Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives.
Plusieurs choses l'avaient frappée pendant l'entretien qu'elle
avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses
impressions: c'était l'espèce de terreur qu'elle avait surprise
sur son front quand soeur Rosalie avait passé.
Son père ne s'était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité
était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir.
Aussi elle s'échappa, dès qu'elle le put, des mains de Mariette,
et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une allée
solitaire.
Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire.
-- Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et
doux, et vous voilà bien heureuse.
-- C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père,
répondit Edmée; il est si bon et il m'aime tant!
-- Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgré
elle.
-- Mon père, je vous l'ai dit quelquefois, a une véritable
adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne
ferais pas pour lui épargner un chagrin.
-- Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche,
honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel
chagrin pourrait l'atteindre?
-- C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout à l'heure
pour me rassurer.
-- Vous rassurer, à quel propos?
-- Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon père
avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-être
après tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans
doute de ce qu'il m'a annoncé qu'il allait partir.
-- Ah! M. de Beaufort quitte Paris?
-- Ce soir.
-- Et où va-t-il?
-- À Londres.
Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion.
-- Et c'est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop
impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne
vous reste-t-il pas votre mère?
-- Oui, oui, ma mère... répéta Edmée, d'un ton de rêverie vague.
Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter
qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion
de tendresse:
-- Oh! comme je l'aurais aimée, si elle m'avait elle-même aimée
comme mon père!
Soeur Rosalie ne releva pas le propos.
Elle était plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître; une pensée
obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille
questions qu'elle retenait avec peine.
-- Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner
ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre père ne
s'absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces
petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d'avoir
donné tant d'importance.
-- Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire.
-- Vous aurez d'autres amitiés, d'autres attachements, qui vous
seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.
-- Si c'était vrai!
-- Je vous en réponds. Voyons, vous n'avez pas toujours été aussi
malheureuse que vous croyez l'être en ce moment. Rappelez-vous
votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos
souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite.
Votre mère vous aimait d'un égal amour, votre soeur et vous; elle
ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même
part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur
des mères; il peut s'égarer peut-être quelquefois et être incité à
faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en
grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants
charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers
de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu'il y a à choisir? Il n'y a
qu'à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle!
Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que
c'est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort!
Pendant que soeur Rosalie parlait, Edmée écoutait d'une oreille
avide, et comme suspendue à ses lèvres.
Quelque chose d'anormal se passait en elle.
On eût dit qu'elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce
voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force;
ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie
avec une sorte d'effarement.
-- Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante
attention.
-- C'est étrange... balbutia Edmée.
-- Quoi donc?
-- Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d'évoquer.
-- Eh bien?
-- C'est la première fois que j'y pense. J'avais oublié, et jamais
je n'avais cherché à me rappeler...
-- Et maintenant?
-- Je me souviens.
-- Vous voyez!...
-- Oui! C'est bien cela! J'étais toute petite. Avais-je deux ans?
Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m'aimait,
comme toujours, depuis...
-- Vous étiez en France...
-- Attendez! Mon Dieu!... c'est donc un rêve que j'ai fait.
-- Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la
gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n'est pas un
rêve. Rappelez-vous encore... mais plus loin, avant votre père! Ne
voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant...
un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour
horizon, et plus près... tout près, un grand fleuve large et
profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds
blancs?
Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda soeur Rosalie
avec une véritable épouvante.
-- D'où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.
-- C'est vrai, n'est-ce pas?
-- Qui vous l'a dit?
-- Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n'étiez pas
seule?
-- En effet.
-- Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive,
caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dévorant de
caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne
faisiez que bégayer.
-- C'est cela! C'est cela!
Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue
par l'émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!
-- Elle! je savais bien que c'était elle! murmura-t-elle le coeur
débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me
l'avez rendue!
Cependant Edmée continuait de regarder soeur Rosalie, sans
comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n'osant
l'interroger davantage.
Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse
situation. Le moment n'était pas venu encore de révélations plus
complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant
rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna
vers la jeune fille, le visage presque calme.
-- Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise.
-- Ce n'est rien, répondit Fanny Stevenson, en s'efforçant de
sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l'heure m'a
rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie.
-- Vous avez bien souffert?
-- Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleuré plus qu'aucune
créature humaine.
-- Vous, si bonne!
-- Mais Dieu m'a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont
finir.
-- Vraiment?
-- Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout... plus tard...
bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez
reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans
votre cellule.
-- Vous viendrez?
-- Vous le voulez bien?
-- Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous... Edmée
n'acheva pas.
Mariette était venue la reprendre en courant et elle l'entraîna
vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était
sa plus irrésistible séduction.
Soeur Rosalie les regarda un moment s'éloigner, en se tenant par
la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lèvre, et
posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le
chemin de sa cellule.
Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu'à midi.
C'était l'heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au
parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent
exactes à l'innocent rendez-vous.
Elle attendit l'heure sans trop d'impatience.
Elle avait la tête et le coeur pleins... Jamais elle ne s'était
sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour à
tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce
qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle
allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte,
et elle s'effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que
l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas.
Mais que lui importait!
Elle ne pouvait plus hésiter... Maintenant qu'elle avait retrouvé
sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la
soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager.
Sa fille?... Edmée?...
Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'eût jamais
osé l'espérer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne
pourrait plus la lui arracher.
Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu'un
grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée-
d'Antin.
L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui
laissait aucun doute sur ce point.
Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté.
Mais qu'avait-elle à redouter pour elle-même?
Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des
agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson
était vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur.
Pendant qu'elle pensait à toutes ces choses, l'heure s'écoulait,
et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une
sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté
d'esprit.
Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au
parloir.
Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver.
En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les
marches de l'escalier, et peu après, elle vit entrer les deux
amoureux.
Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea à l'amour que
Gaston portait à sa fille.
Jamais elle n'eût rêvé de remettre le bonheur d'Edmée à un homme
plus digne.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent et elle rendit le salut sans
quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait
semblant de lire.
Puis, cinq minutes se passèrent.
Maxime, qui n'était pas la patience même, allait et venait à
travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur
le palier de l'étage ou s'arrêtant pour écouter si personne ne
venait.
Mais aucun bruit ne se faisait entendre; à peine percevait-on, de
temps à autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le
pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chaussée, se
rendant à la chapelle ou encore le mystérieux murmure de deux voix
qui se parlaient à voix basse.
Maxime commença à s'étonner du retard que Mariette mettait à venir
le trouver, et il se tourna vers Gaston.
-- Voilà qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oublié de
prévenir ma cousine?
-- Ce n'est pas probable, répondit Gaston; il faut croire plutôt
que mademoiselle Mariette aura été retenue pour une cause
imprévue, et elle nous expliquera elle-même...
-- La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau.
Et il fit quelques pas à la rencontre de la jolie enfant qui
arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tôt passé le seuil
du parloir, que Maxime et Gaston échangèrent le même regard
inquiet, pendant que de son côté, soeur Rosalie se levait vivement
de sa chaise.
Mariette était seule, et elle portait sur le visage les signes
manifestes d'une vive émotion.