M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion
visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les
méandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il
parut revenir à lui.
Nancy avait, de son côté, suivi un jeune cavalier qui était venu
la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de
Beaufort.
Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait
son mari avec une attention presque inquiète.
-- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.
-- Moi? répondit M. de Beaufort.
-- Connaîtriez-vous M. de Pradelle?
-- C'est la première fois que je le rencontre.
-- Que vous a-t-il dit?
-- Rien que de banal et d'insignifiant.
-- Cependant, les paroles qu'il a prononcées et que j'ai à peine
comprises ont paru vous troubler.
-- Quelle idée.
-- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... répondez-moi... Il
regardait Edmée d'une façon singulière. Ne parlait-il pas de
ressemblance?
-- En effet.
-- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les
traits.
-- C'est cela.
-- Et il vous l'a nommée?
-- Non!
-- Pourquoi avez-vous pâli, alors. D'où vient qu'en ce moment
encore je vous trouve préoccupé et sombre?
-- C'est que...
-- Achevez.
-- Eh bien, cette personne...
-- Une femme?
-- Oui.
-- Où l'a-t-il connue?
-- Non loin de Québec.
-- Et y a-t-il longtemps?
-- Il y a huit ans!
-- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle
était morte!
Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un
regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son
front de sa main nerveuse.
-- Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je
vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux,
sur mon coeur: et, malgré moi, j'ai peur de ce passé coupable,
comme s'il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que
vous m'avez fait!
La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son
mari.
-- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai
aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse
expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous
m'avez donné depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je
n'avais pas tout à fait tort quand j'insistais pour que votre
fille Edmée restât encore au couvent. Sa présence ici peut nous
créer bien des embarras, bien des tourments, et j'espère que vous
jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons.
-- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont
le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que
nous voulons l'éloigner de nous.
-- Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille
sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le
bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus
pour son bonheur en agissant comme je le désire qu'en l'obligeant
à une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui
pour elle.
Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave;
vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus
longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à
lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici là, ne nous
occupons que de nos hôtes et de leurs plaisirs.
Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pénétré dans
le salon où l'on allait danser, et une vive sensation le prenait
au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edmée, s'appuyer sur
le sien.
Le jeune capitaine de frégate avait peu changé depuis que nous
l'avons présenté au lecteur.
Seulement, ses traits s'étaient accentués davantage; son regard
avait pris plus de fermeté et d'aisance, sans que la douceur
mélancolique, qui était son charme particulier, en eût été
altérée: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dégageait
élégante et forte, et il y avait dans sa démarche, dans chacun de
ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait
naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il
produisit fut profond. La plupart des invités de monsieur et
madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques années
il avait été souvent cité dans les relations des explorations de
notre marine, et il était considéré comme destiné au plus brillant
et au plus rapide avenir.
Si l'on ajoute à ces différentes causes la modestie exquise de ses
allures et l'espèce de timidité qui était le fond de son caractère
réservé et peut-être un peu sauvage, on aura l'explication de la
séduction qu'il exerça ce soir-là, tant sur les hommes graves qui
se trouvaient rue de la Étrange qu'auprès des femmes, pour
lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu!
Cependant Edmée avançait, partagée entre divers sentiments qu'elle
n'avait jamais éprouvés et qui furent une longue surprise pour
elle.
Il y avait quelques mois à peine qu'elle était sortie du couvent,
et depuis elle avait vécu retirée, presque solitaire, ne cherchant
pas à se mêler à la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle.
Tout était nouveau pour ses yeux et pour son coeur; à chaque pas
qu'elle faisait elle se heurtait à certaines énigmes, dont elle
eût vainement tenté de démêler le sens mondain.
Naïvement, elle attendait que la révélation vînt, et, jusqu'alors,
rien n'avait troublé la paix sereine dont elle jouissait.
Elle était née soumise et confiante et obéissait simplement à ce
qui lui était ordonné, sans se douter que l'on put se révolter
devant de pareilles conditions?
Son père l'avait reprise au couvent, et elle en était sortie comme
elle y était entrée, sans plaisir comme sans murmure.
Ce jour-là, on lui avait dit de s'habiller pour la fête que l'on
donnait, et elle était arrivée, ignorant, pour ainsi dire, ce qui
allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui
éclatait sur le front de sa soeur.
Toutefois, quand, sollicitée par Gaston et autorisée par son père,
elle sentit qu'on l'entraînait vers cette foule compacte et
serrée; quand, pour la première fois de sa vie, elle se trouva
seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel
elle n'avait jamais parlé, une émotion inattendue la saisit par
tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait à
de la peur et où il y avait comme un frissonnement de plaisir.
Elle voulut regarder Gaston, et tout aussitôt elle baissa les
yeux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.
Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils
n'avaient pas échangé une parole, tant ils étaient troublés l'un
et l'autre.
Mais Gaston ne tarda pas à comprendre qu'une pareille situation ne
pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il
se décida à rompre le silence.
--Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis
heureux d'avoir été accueilli avec tant de bienveillance par
madame de Beaufort.
-- C'est cependant bien naturel, Monsieur, répondit Edmée en
s'enhardissant de son mieux; d'après les paroles qu'a dites ma
mère tout à l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres
de notre famille?
-- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de véritables
nababs, qui ont conservé sous ces latitudes lointaines les
habitudes d'hospitalité de l'Angleterre.
-- Vous êtes resté longtemps dans ce pays?
-- Un mois à peine.
-- Vous avez beaucoup voyagé?
-- J'ai passé presque tout mon temps à la mer, depuis dix ans au
moins.
-- Ce doit être là une existence pleine d'enchantement. Voir des
pays ignorés, visiter des contrées neuves, pour ainsi dire
inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable à cela!
Gaston ébaucha un sourire.
-- Détrompez-vous, Mademoiselle, répondit-il; à distance, oui,
peut être; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se
laisse prendre. Mais, en réalité, si vous saviez quel vide cela
fait au coeur. Être toujours seul, en face de l'immensité, loin du
pays où l'on voudrait toujours revenir et où l'on ne revient que
pour s'éloigner de nouveau! C'est là, croyez-moi, une existence
qui n'a rien d'enviable.
-- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrière?
-- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres
hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitté, parce
que, quand je reviens en France après avoir supporté mille
fatigues, affronté mille dangers, personne n'est là pour
m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache à la
vie est enfermé dans les deux chères tombes où tout mon coeur se
réfugie!
-- Eh quoi! votre famille...
-- Il y a plus de quinze années que mon père et ma mère sont
morts.
Edmée se prit à frissonner à ces paroles et, cette fois, son
regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune
marin.
Mais cela fut rapide comme l'éclair; elle n'eut pas le temps de
s'y abandonner.
C'était à elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se
mêler au quadrille.
Quand elle revint prendre sa place, son visage était comme
empreint de mélancolie et de tristesse.
Gaston s'en aperçut, et il eut regret de la tournure qu'il avait
donnée à la conversation.
Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement,
et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au
milieu d'une fête, où il ne devrait être question que de gais
propos. Mais il faut être indulgent pour un marin qui n'a le plus
souvent vécu qu'à son bord, et n'a fait que de rares apparitions
dans le monde.
-- Oh! ne vous défendez pas, Monsieur, répliqua vivement Edmée en
souriant, car je vous étonnerai peut-être moi-même en vous avouant
que c'est la première fois que j'assiste à une réunion de ce
genre.
-- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent.
-- Il y a quelques mois.
-- Et je gage bien que vous ne demandez pas à y retourner!
Edmée leva ses deux yeux étonnés et remua doucement la tête.
-- Vous n'êtes pas la première personne qui me parliez de la
sorte, répondit-elle: toutes mes amies me félicitaient avec
effusion le jour où l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi,
et il n'en est pas une qui n'enviât notre sort. Pourtant je vous
assure que je me sentais fort attristée de cette séparation, et
que, n'eût été la perspective de vivre désormais auprès de mes
parents, j'aurais volontiers consenti à rester au couvent.
-- Cela s'explique jusqu'à un certain point, au moment du départ;
mais depuis?
-- Depuis, je n'ai pas beaucoup changé.
-- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'êtes, vous seriez
disposée...
-- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edmée, et je ne
suis point encore à la veille de prendre le voile! D'ailleurs,
ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de
pareilles pensées pouvaient me venir, il y a une chose qui
suffirait à m'arrêter.
-- Laquelle?
-- C'est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon
père!
Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intérêt qu'il ne l'avait
fait encore.
-- Votre père! répéta-t-il; il paraît, en effet, vous porter une
affection profonde: tout à l'heure, pendant que nous causions, je
l'observais, et j'ai remarqué l'attention pleine de sollicitude
avec laquelle il vous suivait des yeux.
Edmée releva la tête avec une pointe d'orgueil.
-- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m'aime jusqu'à
l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois
toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins
dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans
les détails les plus insignifiants.
-- Comment.
-- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous
avez fait un mouvement dont vous n'avez pas été le maître... Mes
traits vous rappelaient, paraît-il, une personne que vous avez
connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là,
et je l'ai vu pâlir.
-- Est-ce possible?...
-- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de
plus qu'il n'est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi,
moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que
mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra
former pour moi.
-- Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants.
Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de
temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient
engagés, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'écoulait avec
rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer.
Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse
émue, que le jeune marin reprit le bras d'Edmée pour la reconduire
à sa place.
Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort.
-- Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j'espère que
voilà un début qui va te réconcilier avec le monde.
-- Oh! je n'ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement.
-- Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l'hiver.
Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l'avoir salué,
elle alla s'asseoir auprès de Nancy et de sa mère.
M. de Beaufort, de son côté, entraîna Gaston par un geste de
cordialité familière.
-- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que
la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès
dont vous ne vous doutez assurément pas.
-- Moi! quel succès? fit Gaston surpris.
-- À Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même,
et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient
beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous
avoir jamais vu, et l'on a été heureux de vous voir de près. Si
vous saviez les mille questions dont j'ai été assailli.
-- Vraiment! à quel propos?
-- Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui
vient de faire le tour du monde!...
Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où perçait une
intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle
d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout
à l'heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon
Edmée.
-- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, répliqua
Gaston.
-- Vous trouvez?
-- J'avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs
m'ont vivement intéressé. Elle s'était présentée à moi dans des
circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et
en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort...
-- Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon
Edmée?
-- Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant,
s'était vue emprisonnée par son père.
-- Elle était jeune?
-- Elle avait alors une trentaine d'années.
-- Et comment s'appelle-t-elle?
-- Fanny Stevenson.
Beaufort se contenait à grand'peine. Un cercle blanc et mat se
dessina autour de ses lèvres.
-- Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n'avez
jamais revu cette femme?
-- Jamais.
-- Enfin, c'est bien à Québec que vous l'avez rencontrée?
-- Oui, Monsieur, c'est à Québec que j'ai eu occasion de
l'accompagner pour certaines démarches qu'elle désirait faire dans
le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais
c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.
-- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait
tout haut.
Bien que Gaston n'eût attaché tout d'abord qu'un intérêt
secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur,
cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui étaient
posées finit par le frapper, et il ne put s'empêcher d'en faire la
remarque.
-- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir
personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention.
-- Moi!... se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais
pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyagé aussi,
autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laissé les
meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve
certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en
dépit de l'âge et de l'éloignement.
-- Cela se comprend.
-- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever à mes hôtes;
j'ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute
votre, liberté.
-- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.
-- Eh quoi! déjà?
-- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal à l'aise.
-- Mais je vous reverrai?
-- Je vous le promets.
-- À bientôt, alors.
-- Oui! oui! à bientôt.
Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques
tours à travers les salons.
La fête n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait
personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait
devoir le retenir.
Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement,
en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant,
qui avait fait sur lui une si sérieuse impression.
Ce n'était pas de l'amour cependant.
Il fallait d'autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans
un coeur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien
d'avance qu'il donnerait à cet amour, quel qu'il fût, à quelque
femme qu'il s'adressât, son âme, son être, sa vie tout entière.
Mais s'il n'aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme
jamais il n'en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il
voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il
entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le
contact de son corps charmant et souple.
À plusieurs reprises, pendant qu'il errait à travers le bal, il la
revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles.
Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition.
Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que
quelque chose d'inusité, d'inconnu, remuait en lui!
Naïvement il mettait l'émotion dont il était saisi sur le compte
de cette ressemblance singulière qu'il avait constatée.
Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait
sur la côte d'Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la
jeune femme que la mort de son geôlier venait de faire libre.
C'était bien elle!
Plus jeune, plus belle, dans tout l'éclat de ses dix-huit ans,
avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu'il
avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à
l'heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d'Edmée.
Minuit, qui sonna bientôt, le rappela à ses résolutions.
Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son
parti, il gagna la porte et disparut.
Peu après, il rentrait chez lui.
Il était une heure: Bob l'attendait.
Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il était devenu
novice.
C'était maintenant un grand garçon, bien découplé, le visage
imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa
physionomie cet air particulier qui semble être l'estampille
indélébile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.
Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son maître
ne fût rentré.
Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l'attendre.
Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l'y avait suivi.
-- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence?
questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob.
-- Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au
contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous
rencontrer.
-- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom?
-- Il entend ne le dire qu'à vous-même.
-- Alors, il reviendra...
-- Demain matin.
-- N'a-t-il pas fait connaître, au moins, quel motif l'amenait?
-- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas
ordonné d'avoir ses yeux dans sa poche...
Gaston regarda Bob avec curiosité.
-- Eh mais! au fait, reprit-il aussitôt; je ne remarquais pas!...
Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire?
-- Peut-être bien! fit le jeune novice.
-- Parle, alors.
-- C'est que cela serait si extraordinaire!
-- Quoi donc?
-- Cet homme...
-- Après?
-- J'ai cru le reconnaître! Et quoique je ne l'aie vu qu'un
instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!...
-- Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences?
-- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y
a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous
avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de
Smeaton.
-- Il m'en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport?
-- Vous n'avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à
laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu'il
habitait.
-- Ah! je n'ai rien oublié de ce qui s'est passé là! où veux-tu en
venir?
-- C'est que l'homme qui est venu ce soir...
-- Ce serait Palmer!...
-- Lui-même.
-- Tu en es sûr?
-- Oh! on a l'oeil américain, quoiqu'on soit né dans le faubourg
Antoine, et celui-là...
-- Lui! ce serait lui! -- Que vient-il faire en France, à Paris? -
- Voilà certes une coïncidence inattendue, et Dieu veuille qu'il
n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable!