M. Taffin sourit aussi d’un air contraint:

--En tous cas, Mlle Peyrolles va venir pour la messe. Je crains d’être

rappelé à l’ordre... A bientôt! peut-être à tout à l’heure...

Il gravit ensuite les marches du porche.

--Oh! dit encore Jude, ou l’on m’étonnera fort, ou Mlle Peyrolles se

dispensera de la messe ce matin. La présence de son neveu la prive de

loisirs.

Tranquille, M. Taffin qui appuyait déjà sur le pêne, répliqua:

--Elle n’a pas de neveu.

--Elle en a un.

--Impossible!

--Impossible ou non, cela est, puisque je l’ai vu et aurais pu lui

parler!

Cette fois, M. Taffin avait lâché la serrure pour se retourner vers

Servin. Une telle stupeur se lisait dans ses yeux que Jude en fut mis en

gaîté. L’idée qu’après avoir dirigé trois ans la conscience de Mlle

Peyrolles, il en était encore à connaître l’existence de ce neveu,

venait d’épouvanter le prêtre. Il songeait:

«Y aurait-il donc des choses que même la plus croyante cache à son

confesseur?»

--Bah! fit Jude comme s’il devinait la pensée de M. Taffin, pourquoi

vous émouvoir d’un secret d’autrui; n’avez-vous pas le vôtre?

--En effet... répondit M. Taffin d’une voix éteinte.

Puis il s’effaça dans l’ombre de la nef et Jude, que cette rencontre

avait distrait un instant, se sentit de nouveau rouler dans les

ténèbres. Le vent s’était levé. La désolation de la place morte semblait

accrue par la disparition du prêtre. Absorbé lui aussi par son mal

secret, Jude se remit en marche.

Malgré la certitude que Montaigut était désert, à chaque détour de

ruelle, il interrogeait maintenant l’espace, comme s’il se fût attendu à

y trouver un messager de l’usine. Lorsqu’il atteignit la route,

apercevant une voiture qui arrivait de Revel, il eut un frémissement:

--Clerc, peut-être!...

Les moindres apparences semblent s’adapter à nos angoisses. A mesure que

cette voiture approchait, Jude croyait mieux distinguer la silhouette

redoutée: Clerc seul avait cette manière de tenir le fouet, ces épaules

rondes... quant au véhicule, break de louage, son signalement importait

peu.

Cependant, trottinant d’une allure paisible, l’attelage rejoignait Jude;

et Pontillac, ayant levé la tête, criait le premier depuis son siège:

--Que diable faites-vous là? vous avez l’air de me regarder comme un

miracle!

Ce n’était que le médecin...

--Excusez-moi, dit Jude avec un soupir de délivrance, je ne vous

reconnaissais pas... mais vous-même, où allez-vous donc à pareille

heure?

Pontillac, après avoir ramassé les rênes, les jeta autour du fouet et

descendant:

--Tournée du mercredi, à Montaigut, Saint-Julia et Saint-Félix...

expliqua-t-il. Eh! mère Fouasse! me voici... chez qui suis-je attendu?

Puis aucune réponse ne venant du bureau de tabac, il abandonna Jude et

pénétra dans le débit.

Un colloque suivit que Jude n’arrivait pas à entendre, mais où les noms

propres sonnaient distinctement:

--La fille de la Blanchotte!... Comment! Lethois!...

--Comprenez-vous?... Lethois que l’abbé Taffin trouve malade! continua

Pontillac reparaissant au dehors.

--Lethois! répéta Jude. Ce doit être une erreur, je l’ai vu hier encore

qui se promenait ici.

--Une idée de cet animal de curé!... Je parierais qu’il soigne aussi la

fille de la Blanchotte!... Enfin, puisqu’il y tient, va pour Lethois: je

commencerai par lui. M’accompagnez-vous? c’est à deux pas.

--Merci.

Hâtivement le médecin remonta sur le siège, fit virer la voiture. Il

allait repartir lorsqu’un sourire méchant crispa ses lèvres:

--A propos, vous a-t-on annoncé qu’il y a du nouveau dans votre usine?

--Du nouveau! s’écria Jude en pâlissant.

--Évidemment! depuis ce matin elle marche sans vous et ne s’en trouve

pas plus mal! A bientôt!

La voiture s’éloigna, laissant Jude frappé de stupeur.

Maintenant qu’il comprenait, une colère blanche le secouait contre cet

homme qui, mieux informé peut-être que la plupart, avait joué de son

anxiété. Puis, sa pensée virant, la joie même de Pontillac lui sembla

grosse de présages. Plus de doutes: la grève allait éclater, à moins

qu’elle ne fût déjà chose accomplie; et comme foudroyé, les yeux à

l’horizon, Jude recommença d’attendre...

Des minutes passèrent, d’une lenteur douloureuse. La voiture du médecin

arrêtée devant la maison de Lethois était restée visible. Autour de

Jude, tout se taisait, hormis un essaim de mouches qui bourdonnaient

exaspérées.

Soudain, un bruit de foulée, le han d’un être à bout de souffle: un

homme arrivant de Montaigut bondit sur la route.

Jude étouffe un cri:

--Lethois!

Était-ce bien Lethois, ce spectre qui galopait avec des yeux fous et des

gestes détraqués, allant vers Saint-Julia? Était-ce lui qui, un peu

plus, heurtait Jude, puis reculait, tournait bride et, pareil à une bête

chassée, disparaissait?...

--Lethois! Pontillac!

Appels vains: déjà le spectre est évanoui. Alors, saisi de pitié, Jude

encore appelle:

--Pontillac! Docteur!

Puis, craignant de n’être pas entendu, il court, lui aussi, vers la

maison de Lethois.

Justement Pontillac est sur le seuil. Absorbé probablement par un

bavardage avec la domestique, il ne s’est aperçu de rien.

--Docteur!

Enfin Pontillac a compris: il fait signe à Jude de s’approcher.

Brièvement, Jude raconte ce qu’il a vu; l’homme en délire, sa fuite...

--Sacredieu! dit Pontillac, serait-il devenu fou? Vous n’avez pourtant

rien remarqué ce matin, vous?

Et dégageant la porte, il découvre Thérèse Wimereux.

--Attendez-moi tous deux: je vais le rejoindre.

Mais avant de partir à la recherche de Lethois qui a quitté la maison

depuis l’aube, il ne résiste pas au plaisir d’une nouvelle ironie:

--Au fait, vous ne vous connaissez que de réputation. Mlle Wimereux, la

fille du grand Wimereux... M. Jude Servin, industriel socialiste... vous

êtes faits pour vous comprendre et même vous consoler... à tout à

l’heure!

* * * * *

L’imprévu est arrivé, très différent de celui que Jude attendait, et

tandis que Pontillac s’éloigne, répétant: «A tout à l’heure, je

reviendrai...» Thérèse et Jude, interdits, se regardent: un trouble les

étreint, si profond qu’ils en oublient Pontillac, Lethois, l’usine et

jusqu’au lieu même de cette rencontre inattendue.

La vie secrète · 第 62 / 95 题