LA NUIT COMMENCE

I

Le lendemain, quand le jour parut, le ciel était chargé de nuées, la

plaine gisait comme morte sous un fardeau de brumes. Tout près,

Montaigut semblait un amas de décombres.

A peine levé, Jude Servin regarda la pendule.

Sept heures... le moment où les ouvriers rentraient à l’usine, où Mme

Pastre, guidée par un contremaître, allait prendre sa nouvelle place à

l’atelier des formes.

A cette pensée une onde d’inquiétude serra la gorge de Jude.

--Après, murmura-t-il, qu’arrivera-t-il?

Et tout à coup, il regretta de ne plus dormir, tandis qu’un besoin

physique de marcher pour s’étourdir le saisissait. Rien de plus qu’hier

ne justifiait une telle appréhension: seul, le fait d’être loin des

machines rendait ce sentiment si impérieux. A distance, on a du loisir

pour raisonner, ce qui donne l’illusion de mieux voir.

Résolu de ne point céder à des suggestions décevantes, Jude tenta de se

rassurer:

--Bah! s’il y a quelque chose, je le saurai toujours à temps... Clerc

enverra des nouvelles...

D’ailleurs, les menaces de Bouchut pouvaient-elles être sérieuses? Tant

de fois on se heurte à des résolutions d’apparence irrévocable,

soufflées par la colère et qui s’envolent avec elle! L’embauchage de Mme

Pastre avait dû aussi passer inaperçu. Enfin, que servirait de bâtir

pour la Justice, de fonder sur le Droit, si cette Justice et ce bon

Droit ne devaient défendre l’œuvre?

Jude répéta:

--La Justice... Le Droit...

Mais, chose étrange, ces mots sonnaient creux dans sa conscience. La vie

montre rarement de la justice, et qui est assez sûr de soi pour affirmer

un droit?

Jude, d’autre part, avait cru pénétrer l’âme de ses ouvriers, établir

entre eux et lui une communion d’idéal: hier encore, il aurait pu dire

lesquels dans le nombre étaient inoffensifs, lesquels au contraire prêts

à tout compromettre, y compris leur gagne-pain... Soudain, parce qu’il

était loin, un brouillard confondait pêle-mêle meneurs et menés, pour y

substituer une masse uniforme indéchiffrable. On lit parfois sous un

front: on ne lit plus dans une foule.

--Je déraisonne, dit encore Jude qui frissonnait.

Et pour vaincre l’obsession, il se mit à sa toilette, s’absorba dans

cette série fastidieuse d’actes mécaniques qui, chaque matin, ponctue la

vie.

Quand il eut achevé, une demi-heure à peine avait passé. Alors, il

s’effraya de son désœuvrement.

«Une sottise, cet abandon de l’usine! Comment remplir le vide de cette

journée d’attente qui commençait?»

Car déjà, il attendait! Tout en lui, malgré les raisonnements, affirmait

qu’avant midi--au plus tard vers le soir--Clerc apparaîtrait pour

l’emmener. En même temps, il avait soif de grand air et de marche, soif

de présences humaines. A examiner d’autres visages hantés par d’autres

soucis, on parvient à oublier quelquefois l’angoisse que soi-même on

porte sur ses traits. Las de sa maison, sans un regard pour le jardin,

il sortit.

D’abord, il remonta vers l’église. La cloche, sonnant la messe, égrenait

ses coups grêles sur le village désert. Partout des portes barricadées;

le travail de la terre avait vidé les maisons et Jude désespérant de

rencontrer personne, allait poursuivre, quand un bruit de pas enfin lui

fit tourner la tête. Justement, l’abbé Taffin sortait du presbytère pour

se diriger vers la sacristie.

Une exclamation suivit:

--M. Servin! ici!...

--Vous le voyez.

--On m’avait bien parlé de votre arrivée prochaine, mais j’ignorais...

--Il y a des nouvelles plus importantes.

--Non... non! vous n’imaginez pas...

Le visage du prêtre s’empourpra.

--... Je pourrai donc aller vous voir!

--Quand il vous plaira.

--Vous ne savez pas...

De nouveau une rougeur faisait flamber les joues du prêtre. Peut-être

cependant serait-il reparti sans achever si Jude, heureux de cette

diversion momentanée, n’avait demandé machinalement:

--Qu’est-ce que je ne sais pas?

--... Avec quelle impatience je vous attendais!

--Moi?

--Oui, vous... Pourquoi? C’est un secret... un secret qu’il faudra bien

vous confier quand l’heure sera venue... Mais, d’abord, est-il bien

vrai, comme on me l’a dit, que vous sachiez l’allemand?

Abasourdi, Jude répéta:

--L’allemand? en effet, je lis cette langue... Quel rapport?

--J’ai compté sur vous pour me traduire un texte.

--Si ce n’est que cela, donnez-le-moi!

--Hélas! si je le pouvais!

La vie secrète · 第 60 / 95 题